L’aviation à cran après le crash de l’A321 en Egypte

Sécurité aérienneLes Occidentaux privilégient désormais la piste de l’attentat. Pagaille en Egypte où des milliers de touristes sont en rade.

Des militaires égyptiens s’approchent de la queue de l’Airbus A321 russe qui s’est écrasé dans le Sinaï le 31 octobre.

Des militaires égyptiens s’approchent de la queue de l’Airbus A321 russe qui s’est écrasé dans le Sinaï le 31 octobre. Image: EPA

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Une bombe introduite à bord de l’appareil à l’aéroport de Charm el-Cheikh et qui aurait fait exploser l’avion vingt-trois minutes après son décollage. Avant que l’enquête officielle n’ait rendu son verdict, c’est la piste que privilégient désormais les Occidentaux pour expliquer le crash du vol de la compagnie russe Metrojet samedi dernier dans le Sinaï, qui a fait 224 victimes. Avec à la clé, des mesures immédiates et drastiques prises par Londres: tous les vols entre Charm el-Cheikh et le Royaume-Uni ont été annulés, et pourraient l’être jusqu’à Noël, mis à part des vols dès aujourd’hui pour rapatrier les 20 000 ressortissants britanniques. Oui, des mesures prises avant même de connaître les résultats de l’enquête menée en Egypte, a admis le premier ministre David Cameron, mais elles l’ont été «en raison de renseignements et d’informations que nous avons reçues nous faisant craindre qu’il était plus que probable qu’il s’agisse d’une bombe terroriste». Des interceptions de communications par les Etats-Unis seraient à l’origine de cette décision, selon des sources officielles anonymes.

Les Suisses concernés

Dans la foulée, plusieurs compagnies ont suivi le mouvement, comme Turkish Airlines, mais sans politique claire pour les jours à venir. La compagnie allemande Lufthansa annonçait qu’elle interrompait elle aussi les vols de ses filiales, «par précaution», à destination de la station balnéaire. Cela concerne la Suisse puisqu’une de ses filiales n’est autre qu’Edelweiss, laquelle opère une liaison les vendredis depuis Zurich. Mais hier, la compagnie assurait dans l’après-midi qu’elle allait maintenir son vol de vendredi. De leur côté, les opérateurs suisses Hotelplan et Kuoni signalent que, conformément aux directives inchangées du DFAE sur la région, ils n’ont pas prévu d’annuler leurs voyages ni de rapatrier les 170 Suisses actuellement sur place.

Autre ambiance au Royaume-Uni, où les autorités vont organiser dès vendredi le retour de 20 000 touristes, au moyen d’appareils de la Royal Air Force. C’est dans ce climat que les tabloïds anglais reproduisaient hier les témoignages de passagers revenus de Charm el-Cheikh ces derniers jours, et soudainement irrités par un présumé laxisme des contrôles: une collection d’anecdotes rapporte des hommes de la sécurité plus intéressés à manger, à jouer sur leurs téléphones ou se permettant de petits roupillons sur leur chaise. Et des bouteilles d’eau qui passent les portiques sans problème… Ces témoignages sont à prendre avec prudence, mais ils en disent long sur la méfiance qui s’installe: d’ores et déjà, en revendiquant un attentat, thèse à laquelle les Occidentaux adhèrent, le groupe Etat islamique scelle l’idée d’une escalade dans sa capacité de nuisance et a instillé le doute sur les mesures de sécurité appliquées dans les aéroports. Le Royaume-Uni va envoyer ses propres experts pour analyser le niveau de sécurité qui règne dans le terminal de Charm el-Cheikh. «Si l’enquête devait confirmer qu’il y a eu une bombe placée à bord, cela ne pourrait s’être fait sans complicité au sol, explique Ronan Hubert, expert en accidentologie aérienne. Cela a été le cas pour tous les attentats commis au moyen d’une bombe placée dans l’appareil.» Mais le spécialiste doute: «Avec les standards internationaux de contrôle qui ont été mis en place après le 11 Septembre dans les aéroports, ce type de mode opératoire est devenu dépassé. Cela fait bien longtemps qu’on n’a pas vu un tel scénario.»

Conclusions hâtives?

L’empressement occidental à privilégier la piste de l’attentat à la bombe étonne, sinon irrite. Les Russes, engagés en Syrie et peu disposés à penser qu’ils puissent être la cible de Daech, ont déclaré hier qu’il fallait attendre les conclusions de l’enquête avant de spéculer. Fâchée aussi, l’Egypte, qui craint pour son tourisme. Avant que le président Sissi n’affiche des sourires hier à Londres, Le Caire dénonçait la décision unilatérale des Britanniques de supprimer les vols. Et le ministre de l’Aviation civile d’assurer que «tous les aéroports d’Egypte répondent aux normes internationales en termes de mesures de sécurité».

Pour les experts, aucune piste ne peut être privilégiée pour l’heure. «Je ne dis pas que cela ne peut pas être une bombe, mais à ce stade, rien ne permet de l’affirmer non plus. La présence ou non de traces d’explosif sur les débris et les corps sera déterminante», dit encore Ronan Hubert. «On ne peut que s’en tenir aux faits. L’état des débris et leur éparpillement, peu étendu, sur 10 km2, sont des indications importantes. La grande taille des débris et le positionnement au sol de ceux-ci permettent d’écarter l’idée que l’avion s’est désintégré à haute altitude. L’avion est tombé à plat, et s’il s’est disloqué en vol, c’est peut-être à 500 ou 600 mètres d’altitude. Avant l’impact, sa vitesse affichait à peine 90 km/h. Il est probablement tombé comme une feuille morte. Ce qui étonne, c’est que les pilotes n’ont pas communiqué avec le sol. A ce stade, le scénario d’un petit engin explosif placé à l’arrière de l’appareil comme celui d’une déflagration due à une défaillance technique sont plausibles.»

Créé: 06.11.2015, 09h28

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Au Caire, la thèse de l’attentat fait craindre le pire

La confirmation d’une bombe placée à bord de l’avion serait très préjudiciable pour le président Sissi et le tourisme égyptien. «Ce serait la faillite sécuritaire du président Sissi!» Le constat d’Ahmed Ban, politologue spécialiste des mouvements islamistes, est sans appel. Car malgré les dénégations russes et égyptiennes, l’hypothèse selon laquelle l’explosion d’une bombe serait à l’origine du crash de l’avion ne cesse de prendre de l’ampleur.
Pourtant, depuis des mois, ils sont nombreux, comme lui, à pointer les limites de la stratégie sécuritaire: «Si l’attentat se confirme, cela démontrerait que Daech a atteint un niveau de nuisance inégalé malgré la lutte anti­terroriste. Celle­­-ci est nécessaire, mais il faut s’attaquer aux sources économiques et sociales du terrorisme. En réprimant à tout­ va, le régime ne cesse d’envoyer des jeunes désespérés dans les bras de l’organisation. Et la frustration des Bédouins de la péninsule, abandonnés depuis des décennies par l’Etat, donne à Daech un terreau favorable.»

Avant-­hier, le groupe djihadiste a mené un nouvel attentat suicide dans le nord du Sinaï, tuant trois policiers. Surtout, l’attentat révélerait une nouvelle fois les terribles failles sécuritaires. En juin dernier, une tentative manquée à Louxor avait été un sérieux avertissement et avait démontré que les djihadistes pouvaient s’en prendre désormais aux touristes. «La sécurité aéroportuaire est déjà pointée du doigt. Le pire, c’est s’il s’avère que Daech a des complicités parmi le personnel de l’aéroport», poursuit le spécialiste.

Au-delà des conséquences politiques, de graves conséquences économiques sont redoutées par le secteur du tourisme, déjà mal en point: «C’est dramatique pour nous, confirme Ihab Moussa, président de la coalition de soutien au tourisme égyptien. Un tiers des touristes l’an dernier étaient Russes, et la quasi-­totalité vient profiter des stations balnéaires de la mer Rouge. Surtout, c’est le début de la haute saison pour eux. Avec ce probable attentat, c’est tout le discours rassurant du gouvernement qui s’effondre.»

Des inquiétudes confirmées par la volonté des autorités britanniques, malgré la réception du président égyptien hier, de rapatrier leurs touristes et l’annonce par plusieurs compagnies de l’annulation de leurs vols vers Charm el-Cheikh. Irrité, le gouvernement égyptien a appelé à attendre les résultats de l’enquête.

Farid Omeir Le Caire

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