Le calvaire des Egyptiennes

ViolenceDes lois lacunaires et l’impunité encouragent une culture de la violence sexuelle et sexiste.

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Harcèlement sexuel, violences physiques et psycho­logiques, agressions collectives, excisions, viols, discriminations, torture en détention… La liste et l’ampleur des vio­lences commises envers les femmes en Egypte atteignent des proportions inédites, selon Amnesty International (AI), qui consacre un rapport à ce fléau endémique. Elles ne sont nulle part à l’abri. Ces violences s’observent tant dans la sphère publique que privée. Quatre ans après une révolution qui laissait espérer une embellie, la situation ne semble guère s’améliorer.

Des réformes fragmentaires adoptées récemment, des lois imparfaites et l’impunité systématique continuent à favoriser une culture de la violence sexuelle et sexiste dans le pays, affirme l’organisation de défense des droits humains, pour qui il est temps de placer les droits des femmes au cœur du programme politique. Décryptage.

Agressions quotidiennes

Les chiffres sont effarants. Selon un sondage publié par ONU Femmes en 2013, 99% des Egyptiennes ont vécu une forme de harcèlement sexuel. Près de la moitié d’entre elles ont subi des violences domestiques et 91% de la population féminine sont victimes de mutilations sexuelles. «La réalité est que les femmes et les jeunes filles en Egypte vivent avec la menace tapie et omniprésente de la violence physique et sexuelle, et ce dans toutes les facettes de leur vie. A la maison, beaucoup subissent les coups, les agressions et les violences cruelles de la part de leurs époux et de leurs proches. En public, elles sont en butte à un harcèlement sexuel constant et à la menace d’agressions collectives, lorsqu’elles ne sont pas la proie de violences imputables aux agents de l’Etat», résume Hassiba Hadj Sahraoui, directrice adjointe du programme Afrique du Nord et Moyen-Orient d’AI.

«Et l’immense majorité des victimes n’osent pas porter plainte, par honte ou par peur des représailles, mais aussi à cause de l’attitude méprisante de la police vis-à-vis de ces crimes», ajoute Nadine Marroushi, spécialiste de l’Egypte au sein de l’organisation.

Violence sociale

Plusieurs raisons sont avancées pour expliquer ce phénomène qui ne date pas d’hier, ni de la révolution, relève Fawzia Assaad, romancière égyptienne établie à Genève et ancienne professeure de philosophie à l’Université Aïn Shams du Caire. «En Egypte, il y a une frustration terrible chez les jeunes. Ils ne peuvent pas se marier, ne peuvent ni travailler ni se loger. Ce qui retarde l’âge du mariage et le moment des premières relations sexuelles», analyse l’écrivain.

«En Egypte, il y a une frustration terrible chez les jeunes. Ils ne peuvent pas se marier, ne peuvent ni travailler ni se loger»
Fawzia Assaad, philosophe et romancière égyptienne établie à Genève

«La situation économique est dramatique dans notre pays. La violence est donc avant tout sociale, et ce problème n’est pas une exclusivité égyptienne. La société actuelle ne donne ni à l’homme ni à la femme la possibilité de s’épanouir. C’est de là que vient le problème. L’homme humilié humilie sa femme, poursuit-elle. Nous vivons une période de grands bouleversements où les sociétés féminines doivent rééduquer les hommes dans tous les sens du terme. C’est une étape nécessaire et elle prendra du temps. On doit se battre contre ces violences et les Egyptiennes ont appris à se défendre, moi la première quand j’étais petite. C’est de l’intérieur que le travail doit se faire.»

Arme politique

A ce fléau s’ajoute un autre phénomène: la multiplication des attaques collectives contre les femmes lors d’événements publics. On se souvient des journalistes françaises et américaines sauvagement agressées par des hordes d’hommes sur la place Tahrir. Mais la plupart des victimes de ces attaques sont Egyptiennes. Une situation que plusieurs ONG locales dénoncent comme des «crimes organisés», à vocation plus politique que sexuelle. «Il y a une volonté délibérée de cibler les femmes pour les empêcher de manifester», selon les comités de vigilance anti-harcèlement de la place Tahrir, créés pour faire face à l’escalade de ce phénomène depuis 2012.

«Les femmes, la moitié de la population, il fallait les faire taire, les écarter du champ de bataille, des manifestations. Elles doivent rester chez elles, se taire. Voyez à quoi vous vous exposez quand vous sortez de chez vous, disent les violeurs. Mais elles ne se sont pas tues. Au début, elles n’ont pas osé dénoncer, par pudeur, par orgueil. Puis elles ont osé. Elles ont formé des groupes d’autodéfense», explique pour sa part Fawzia Assaad dans un essai intitulé Egypte An II.

Pour Amnesty International, la récente diminution de ces violences n’est pas liée à une amélioration ou à une quelconque prise de conscience. Ce n’est que le résultat «mécanique» de la loi 107, en vigueur depuis plus d’un an, qui impose des conditions drastiques au droit de manifester et qui rend les rassemblements publics quasiment impossibles en Egypte.

Mesures symboliques

Amnesty International insiste aussi sur la responsabilité des autorités du Caire qui, malgré les engagements du président Abdel Fattah al-Sissi de s’attaquer au problème, n’ont annoncé que des mesures symboliques. En 2013, le gouvernement égyptien a fait adopter une loi criminalisant le harcèlement sexuel dans l’espace public, «mais elle est très insuffisante», souligne Nadine Marroushi, pour qui l’absence de mesures efficaces et de stratégie cohérente pour combattre ce fléau revient à légitimer ces violences.

Il y a bien eu quelques condamnations depuis l’introduction de cette nouvelle loi, mais la grande majorité des femmes sont toujours en attente de justice, constate l’ONG. Quand elles ont demandé de l’aide, nombre d’entre elles ont été ignorées ou traitées avec mépris par la police et les autorités judiciaires. «Tant que les violences se poursuivent en toute impunité dans la sphère privée et dans les lieux de détention, les femmes ont peu d’espoir de se sentir en sécurité dans la rue», conclut la militante.

Combler le vide juridique

En attendant, les Egyptiennes s’organisent. Des groupes de femmes se sont constitués pour combler le vide juridique laissé par l’inaction des pouvoirs publics et offrir un soutien aux victimes, rapporte Hassiba Hadj Sahraoui dans Le Nouvel Observateur. Mais les autorités freinent, explique-t-elle, bloquent des financements vitaux pour ces organisations et refusent à des ONG l’autorisation d’ouvrir des centres d’accueil pour femmes. Ce qui condamne nombre d’entre elles à réduire leurs activités.

Créé: 24.03.2015, 11h57

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Lassées des agressions, de jeunes Egyptiennes optent pour la boule à zéro. (Image: DR)

Elles se rasent la tête en signe de protestation

Un acte marquant et symbolique. Lassées des agressions verbales ou physiques qu’elles subissent dans les espaces publics, de jeunes Egyptiennes optent pour la boule à zéro en signe de protestation, supprimant ainsi l’aspect de féminité le plus apparent de leur personne.
«Ce geste est un cri qui sort directement du cœur et je ne regrette absolument rien», expliquait en janvier dernier Nour Imam, 22 ans, au journal égyptien Al-Haram Hebdo. «On se sent traquées de toutes parts. La femme est réduite à un objet de désir, c’est trop humiliant», ajoutait-elle en précisant que le message n’était pas de ne plus être regardée, mais d’être regardée autrement et respectée. Et, visiblement, ça fonctionne. Depuis qu’elle s’est rasé la tête, l’étudiante n’est plus importunée. Elle peut se promener librement et sans crainte. Un constat qui l’a poussée à lancer une initiative sur sa page Facebook intitulée «Shaved» (rasée).
Aujourd’hui, la jeune femme mène un véritable combat et appelle toutes ses consœurs à vivre cette expérience au moins une fois dans leur vie, poursuit Al-Haram Hebdo. «Cette initiative est maintenant ouverte à toutes les femmes qui ressentent ce besoin de retrouver leur féminité au plus profond de leur être et bien au-delà des cheveux.» Et le geste de Nour n’est pas une première. Le 25 décembre 2012, plusieurs militantes égyptiennes rassemblées sur la place Tahrir, au Caire, se sont coupé les cheveux en public pour protester contre le harcèlement subi par les femmes lors du référendum constitutionnel. «Nous avons fait cela non pas pour ressembler à des hommes ou aller à l’encontre des valeurs et des normes sociales, mais pour dire que la liberté a un prix, et nous apportons notre modeste participation pour faire valoir nos droits et dire aux gens: «Nous existons», avait alors expliqué l’une d’entre d’elles.
Autre démarche, autre pays. Fin février, à plusieurs milliers de kilomètres de là, en Afghanistan, une jeune femme de 27 ans marchait dans un quartier très fréquenté de la capitale vêtue d’une armure en fer. Son objectif? Dénoncer le harcèlement qu’elle subit quotidiennement dans la rue. Depuis, elle est menacée et obligée de vivre cachée. Si la situation des femmes s’est quelque peu améliorée depuis la chute du régime taliban, en 2001, la violence et le harcèlement sexuel envers elles restent un fléau.
En 2012, Human Rights Watch estimait que 87% des femmes afghanes étaient victimes d’une forme de violence physique. Les organisations de défense des droits humains ne cessent de réclamer un plan de lutte national au gouvernement. En vain.

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