Le choc des générations en Corée du Sud

RécitL'écrivaine Dusapin qui est franco-coréenne et lauréate du Prix Walser nous raconte la cassure qui traverse les générations du nord au sud.

Elisa Shua Dusapin.

Elisa Shua Dusapin. Image: DR/Twitter

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La romancière Elisa Shua Dusapin a fait ses classes à Porrentruy (JU). De père français et de mère sud-coréenne, la lauréate du Prix Walser 2016 retourne chaque année en Corée du Sud. Elle décrit un pays où le souvenir de la guerre de Corée (1950-1953) s'estompe.

Cette Jurassienne d'adoption s'y rend depuis l'âge de 13 ans, soit depuis 2006, sur les traces de ses aïeux. «J'ai aussi de la famille en Corée du Nord, mais tous les liens sont rompus», raconte-t-elle à l'ats. En 2012, elle s'est même inscrite à l'université Yonsei de Séoul afin d'y suivre le programme de langue coréenne pour étrangers.

«J'ai un rapport à la fois proche et lointain avec ce pays. Au début, je parlais mieux coréen que français. On mangeait coréen à la maison. On respectait des rites liés au confucianisme», confie l'auteure d'«Hiver à Sokcho», le roman édité aux éditions Zoé qui lui a valu le Prix Walser.

«Je comprends intrinsèquement cette culture mais à chacun de mes passages, les Sud-Coréens me font bien comprendre que je suis une étrangère là-bas même si je parle leur idiome. Ma Corée est plus traditionnelle que la leur», admet l'écrivaine qui a forgé son art sur les bancs de l'institut littéraire suisse à Bienne.

Consumérisme à outrance

La Corée du Sud a dû se relever économiquement après la guerre. «Le vrai bond en avant a eu lieu dans les années 80 et 90, au moment où le pays se remettait des années de guerre. Tous les Sud-Coréens se sont littéralement mis au service du pays pour le redresser, quitte à en oublier à terme certaines valeurs», observe Elisa Shua Dusapin.

«Le culte de la nouveauté a pris le dessus avec l'invasion de la K-pop ou celle du cinéma.

L'ultra-consumérisme tel qu'il apparaît aujourd'hui me choque», affirme-t-elle, au détriment des traditions et du respect aux anciens.

«Mes grands-parents ont connu la séparation Nord-Sud avec des déchirements dans la famille. Ils vivent encore dans le fantasme d'une réunification possible entre les deux Corées. Alors que les Coréens de ma génération ne veulent guère de cette issue qui pourrait entraîner avec elle une catastrophe économique».

«Cassure définitive»

Avec le temps, même la langue coréenne a évolué différemment des deux côtés de la frontière. «Nombre de Sud-Coréens n'ont plus l'impression de partager une communauté d'esprit avec les gens du Nord. Cette cassure pourrait être définitive», concède Mme Dusapin.

La littérature sud-coréenne de la seconde moitié du 20e siècle évoquait la guerre, «cette séparation», une littérature de type plutôt nationaliste. Mais depuis vingt ans, «on est passé à une littérature axée sur le développement culturel de la Corée du Sud».

L'adage sud-coréen «pali pali», qui signifie «plus vite», est aujourd'hui en vogue dans les rues de Séoul. Le rythme s'est soudainement accéléré dans la vie des Sud-Coréens. Et cette accélération fait des ravages ainsi que des victimes collatérales.

La Corée du Sud est devenue l'un des pays où le taux de suicide est le plus élevé au monde chez les jeunes (plus de 30 suicides pour 100'000 habitants selon l?Organisation mondiale de la santé (OMS), contre une moyenne mondiale de 11 pour 100'000, ndlr).

De nombreux adolescents ne rêvent que de larguer les amarres.

Ils envisagent ainsi d'aller étudier ou travailler à l'étranger, en priorité aux Etats-Unis, en France, en Allemagne «mais également en Suisse depuis quelques années s'ils en ont les moyens», note-t-elle.

Américains parias

C'est lors d'un récent séjour à New York, au bénéfice d'une bourse d'écriture, qu'Elisa Shua Dusapin s'est aperçue que la Corée du Sud «subissait l'influence des Etats-Unis». Washington possède une base militaire sur place, à Osan, au sud de Séoul, ainsi qu'une vaste installation militaire à 100 km de la frontière avec le Nord. Des bases «dont les Sud-Coréens ne sont pas fiers», d'après elle.

«La société sud-coréenne observe d'un oeil sourcilleux cette présence militaire, qui se manifeste en particulier à Séoul. Dans la capitale, les ressortissants américains ne sont pas les bienvenus dans certains endroits, comme des boîtes de nuit, en raison de leur comportement», relève Elisa Shua Dusapin.

De plus, «les personnes âgées sont d'avis que c'est la faute des Américains si la Corée s'est séparée en deux. La Corée du Sud est beaucoup plus inquiète de Donald Trump et des Etats-Unis que de la Corée du Nord. Cette présence militaire US est source de tensions».

Incitation à dénoncer

A cela s'ajoute un sentiment diffus de peur à la suite des tirs de missiles nord-coréens de ces derniers mois. «Le pays vit constamment dans un état d'alerte», analyse Mme Dusapin. Avant de nuancer: «Certes, la situation est tendue mais comme la menace est omniprésente, elle se banalise dans la vie quotidienne».

Enfin, la suspiscion fait partie du décor. «Quand on arrive à l'université, on vous indique trois numéros de téléphone gratuits indispensables aux yeux des autorités: celui de la police, de l'ambulance et un numéro qui permet de dénoncer des individus suspectés d'espionnage pour la Corée du Nord», conclut-elle. (ats/nxp)

Créé: 11.02.2018, 12h18

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