Au cœur de la nuit parisienne, 33 minutes de terreur

Le film des événementsRécit des six attaques qui ont endeuillé la capitale dans la nuit de vendredi à samedi. Face à la tragédie, la mobilisation des habitants, des secours et du plus haut niveau de l’État a été exemplaire.

Des soldats français marchent devant une ambulance, à la rue de Charonne.

Des soldats français marchent devant une ambulance, à la rue de Charonne. Image: AFP

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En trente-trois minutes, tout a basculé dans l’horreur. A la fraternité a succédé la haine. A la paix, des scènes de guerre. A la civilisation, la barbarie. Trois commandos terroristes coordonnés ont semé la terreur dans la capitale, abattant des gens ordinaires, au hasard, près d’un stade, dans une salle de spectacle, sur des terrasses de bars et de restaurants.

Il est 21 h au Stade de France. Quatre-vingt mille personnes sont rassemblées pour assister au match amical des Bleus qui affrontent l’Allemagne. A la 17e minute de jeu, une puissante détonation résonne dans l’artère commerçante qui borde l’enceinte. Puis une deuxième. Sur le terrain, les passes des footballeurs ralentissent à peine. Dans les gradins, les sièges tremblent. Le public entend, mais ne comprend pas. Le match continue. Une troisième explosion retentit à la mi-temps.

A Saint-Denis, personne ne sait encore que trois kamikazes viennent de se faire exploser près de deux entrées. Quatre corps gisent pourtant aux abords du stade. Déchiquetés. Un passant est mort, d’autres sont blessés. Le conseiller sécurité du président François Hollande, qui assiste à la rencontre, glisse un mot à l’oreille du chef de l’Etat. Le président se lève et passe devant des officiels au regard interrogateur. Un hélicoptère l’attend pour être évacué et rejoindre les sous-sols du Ministère de l’intérieur où une cellule de crise est déjà en place.

Des centaines de douilles 7.62

Le match n’est pas interrompu, les supporters ne se doutent pas des événements tragiques en cours. Au même moment, une fusillade éclate dans le 10e arrondissement. A 21 h 25, une Seat noire déboule au coin des rues Bichat et Alibert. Elle stoppe net devant deux lieux fréquentés par la jeunesse branchée de l’est parisien, Le Carillon et Le Petit Cambodge, un resto asiatique très prisé. Les terrasses sont bondées.

Deux hommes cagoulés et vêtus de noir descendent calmement de la voiture, puis vident leurs chargeurs de kalachnikov sur les clients installés en terrasse. Les tirs cessent quelques minutes plus tard. Tout le monde est à terre, abasourdi. Personne ne bouge. Au milieu d’une centaine de douilles 7.62, quinze corps sans vie gisent sur le sol. Dix personnes sont grièvement blessées. A Paris, le cauchemar ne fait que commencer.

Scènes de guerre

Cinq cents mètres plus loin, à l’angle des rues du Faubourg-du-Temple et de la Fontaine-au-Roi, même scénario. De nouvelles rafles retentissent. Cinq personnes sont abattues devant la pizzeria Casa Nostra et le café Bonne Bière. Huit autres sont entre la vie et la mort.

La fusillade la plus meurtrière démarre presque au même moment, rue de Charonne. Il est 21 h 36. Dans la rue adjacente, les témoins entendent les premiers coups de feux. Une vingtaine de clients sont attablés à la terrasse du bistrot La Belle Equipe. La scène dure une poignée de minutes. La Seat noire s’arrête, les tireurs sortent et abattent dix-neuf personnes à l’arme automatique. «Il y avait du sang partout. Les gens sont tombés comme des mouches. C’était une vraie scène de guerre», témoigne une jeune rescapée. Les clients indemnes et les commerçants du quartier viennent à la rescousse. Ils tentent de sauver des vies avec les moyens du bord. En vain. En moins d’une demi-heure, trois fusillades font 39 morts. Dans les rues, des dizaines de personnes se réfugient dans les commerces du secteur. Les rideaux de fer sont baissés.

Dès les premières minutes suivant les fusillades, de nombreux Parisiens ont utilisé les réseaux sociaux pour ouvrir leur porte aux passants. L’information fuse sur Twitter: #porte ouverte. Les survivants se précipitent dans des bars, qui ferment leurs grilles, et chez des habitants du quartier. Huit stations de métro situées à proximité de Bastille et de République sont verrouillées.

Cinq minutes plus tard, boulevard Voltaire, un terroriste rentre dans le café Comptoir Voltaire. Il s’installe, passe commande et se fait exploser, heureusement sans faire de victime. Mais un huis clos tragique commence sur la même avenue, au Bataclan, dans le 11e arrondissement.

Huis clos mortel

A 21 h 53, le concert de rock des Eagles of the Death Metal bat son plein quand trois hommes munis de ceintures d’explosifs font irruption dans la salle et ouvrent le feu. Tout le monde se jette à terre. Les terroristes continuent à tirer. Les spectateurs tombent les uns après les autres. Mille cinq cents personnes sont prises au piège. Dans les cris et la confusion, certains parviennent à s’enfuir par la scène, par une porte arrière ou les loges. Un journaliste du Monde qui habite derrière la salle de spectacle filme une femme pendue dans le vide au premier étage du Bataclan. Ses images feront le tour du monde.

A l’extérieur, la police canalise les gens qui sortent les mains sur la tête, craignant qu’un terroriste ne soit parmi les spectateurs. Personne ne comprend ce qui se passe, ni où sont les tireurs. Une échelle est apposée sur la façade du bâtiment. Des gens sont en train de descendre, ça ressemble à une évacuation. Un des rescapés répète: «Je les ai entendus dire «Pour la Syrie». C’est la faute de Hollande, de votre président.»

Sauver sa peau

A l’intérieur, l’heure est à la survie, chacun tente de sauver sa peau. «Tout le monde s’est baissé et s’est marché dessus après les coups de feu. La scène s’est affaissée tellement il y avait de monde. Je me suis couché contre la console de son. Puis 20 à 30 balles ont été tirées, ils tiraient au hasard. J’ai vu des fusils d’assaut. J’ai marché sur des corps, il y avait du sang. Dans la rue il y avait des morts.» Certains arrivent à se hisser au premier étage et à se cacher dans les combles et sur le toit. Un voisin ouvre une porte-fenêtre dans laquelle les spectateurs s’engouffrent.

Evacuation du Stade de France

Dans l’enceinte du Stade de France, au coup de sifflet final, plusieurs sorties sont fermées. Les informations commencent à arriver. Dehors, le quartier est bouclé. Les spectateurs, terrorisés, se rassemblent sur la pelouse, suspendus à leur téléphone. «On a marché plusieurs minutes, puis on a pris des escaliers pour se retrouver entre les grillages et l’enceinte du stade. Tout était fermé. Et puis, au loin, on entendait des cris, mais des cris de terreur», a témoigné l’un d’eux.

Puis spontanément, les supporters entament une Marseillaise. La peur au ventre, ils se donnent du courage pour quitter les lieux et rentrer chez eux. Quatre-vingt mille personnes sont finalement évacuées sans encombre.

Peu avant minuit, François Hollande regagne l’Elysée. Visiblement ému, il annonce ses premières décisions aux Français. Il déclare l’état d’urgence, le rétablissement des contrôles aux frontières et des renforts militaires à Paris. Un conseil des ministres exceptionnel est convoqué dans la foulée. L’ambiance est extrêmement lourde. Les panneaux lumineux de la ville de Paris invitent les habitants à rester chez eux. La confusion et la peur envahissent la capitale. Personne ne sait si d’autres attaques vont avoir lieu. Le pire est imaginable.

Vision d’horreur au Bataclan

A 00 h 20, l’assaut est donné au Bataclan. Plusieurs détonations retentissent. Après une demi-heure d’intervention, deux kamikazes actionnent leurs ceintures d’explosifs, un troisième est abattu par les hommes de l’Antigang et du Raid.

Dans la salle de concert, c’est l’horreur. Des dizaines de corps inertes jonchent le sol dans des mares de sang. On dénombre au moins 89 morts. Le ballet d’ambulances toutes sirènes hurlantes est incessant. On ne compte plus les blessés. Des urgentistes ont été mobilisés jusqu’en province. Dans les rues, des rescapés hagards agrippés à leur couverture de survie errent en pleurs. Ils sont choqués ou blessés, mais vivants. Sur les trottoirs, des corps sans vie sont recouverts d’un drap blanc en attendant d’être emportés par des fourgons mortuaires.

Vers 1 h, une cellule psychologique de la Croix-Rouge commence à se mettre en place à la mairie du 11e arrondissement.

Il est près de deux heures du matin. Le chef de l’Etat décide de se rendre au Bataclan, accompagné de son premier ministre Manuel Valls, de la garde des Sceaux Christiane Taubira, du ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve et de la maire de Paris, Anne Hidalgo. «Nous voulons être là parmi tous ceux qui ont vécu ces choses atroces pour dire que nous allons mener le combat, et qu’il sera impitoyable. Quand les terroristes sont capables de telles atrocités, ils doivent savoir qu’ils auront en face d’eux une France déterminée, une France unie, une France rassemblée.»

Il est 3 h du matin. Le calme est revenu, mais Paris ne parvient pas à sortir de son cauchemar. Le silence qui règne est un silence de mort.

Des vies brisées

Devant les hôpitaux, les files s’allongent. Des familles, des proches, à la recherche de l’un des leurs. Sans signe de vie depuis les attentats, ils imaginent le pire. Un hashtag #recherche, sur Facebook et Twitter, permet à certains d’être rassurés. D’autres s’effondrent à l’annonce de la mort de leur fils, de leur fille, d’un ami, d’une épouse. De nombreuses vies ont basculé ce vendredi 13 novembre. Sur Twitter, le dessinateur Joann Sfar publie un dessin: «Les gens qui sont morts ce soir étaient dehors pour vivre, boire, chanter. Ils ne savaient pas qu’on leur avait déclaré la guerre.»

Hôpitaux débordés

Durant la nuit, plus de 350 victimes ont été transférées dans les différents hôpitaux de la ville. Le Plan blanc, dispositif maximum de sécurité, a été déclenché peu après 21 h. Des centaines de médecins et d’infirmières, d’aides-soignants sont prêts à les prendre en charge. Beaucoup sont revenus sur leurs lieux de travail spontanément.

Les blocs opératoires, qui ne désemplissent, pas fonctionnent en continu. C’est une chirurgie de guerre qui est pratiquée. La majorité des blessés souffre de traumatismes, de blessures par balles ou provoquées par des éclats. Tous sont en état de choc. Près de 100 personnes sont toujours entre la vie et la mort, en situation «d’urgence absolue».

Dès 9 h, samedi, François Hollande préside un conseil de Défense, entouré des plus hautes autorités de l’armée, de la police et du renseignement. La France frappée au cœur prépare la riposte en Irak et en Syrie, là où «l’armée terroriste» se trouve. Le président de la République annonce un deuil national de trois jours. Une minute de silence sera observée partout en France, lundi à midi.

Nouvelle déclaration solennelle du président de la République au sortir du conseil de Défense: «La France sera impitoyable à l’égard des barbares de Daech.»

Solidarité mondiale

Le bilan de la nuit est terrible: 129 morts, plus de 350 blessés. Sur Facebook, des internautes se sont parés dans la nuit des couleurs tricolores. Les mêmes qui se sont allumées sur de nombreux lieux symboliques dans le monde. De la nouvelle tour du World Trade Center à New York, jusqu’à Sydney, en Australie.

Devant les centres hospitaliers, les Parisiens affluent pour venir donner leur sang pour les blessés. Malgré l’interdiction de tout rassemblement, des groupes se forment devant les lieux des drames de la nuit. Un dessin de la tour Eiffel au milieu du sigle Peace, un bouquet de fleur, une pancarte «PrayforParis», une peluche, un poème, des bougies sont déposés sur chaque scène du carnage.

Créé: 16.11.2015, 09h35

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