«Daech voit d’un très bon œil la progression du FN»

DécodageL’islamologue Gilles Kepel met en exergue le terrorisme troisième génération de Daech. Un phénomène qu'il étudie depuis plus de vingt ans et met en relation avec la capacité de la France à répondre à ce défi

Gilles Kepel: «Contrairement au 7 janvier, on peine, après le 13 novembre, à trouver des gens qui expriment publiquement le moindre soutien aux tueurs du 13 novembre.»

Gilles Kepel: «Contrairement au 7 janvier, on peine, après le 13 novembre, à trouver des gens qui expriment publiquement le moindre soutien aux tueurs du 13 novembre.» Image: Hélié

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Spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, Gilles Kepel publie «Terreur dans l’Hexagone». Dans cet ouvrage, il met en exergue la figure du djihadiste de «troisième génération» qui a frappé la France en janvier et novembre 2015. Déjà en 1987, avec «Les banlieues de l’islam», il témoignait de la réislamisation d’une jeunesse hésitante, mais surtout perdue entre deux cultures. En 2016, Gilles Kepel passe au scanner les mutations sociales, politiques et religieuses d’une société française face au «défi culturel» que lui impose le terrorisme. Tarir le flux des djihadistes français, inclure pleinement les banlieues dans la France, comprendre l’influence du salafisme et ses biais qui mènent vers l’utopie terroriste de Daesh et, au final, apaiser la France dans toutes ses composantes, la projeter au-delà de l’état d’urgence.

«Terreur dans l’hexagone» est donc aussi un diagnostic de la capacité de la France à absorber ce choc?

Je crois la société française très en avance sur sa classe politique. Elle peut susciter des anticorps au djihadisme. C’est le grand défi de l’année 2016. Je m’appuie sur l’interprétation des élections régionales de décembre. Premier tour, 27% de l’électorat, 6,8 millions de Français, presque la population suisse, vote pour le FN. Sont-ils tous devenus des fascistes? Non! C’est un message à la classe politique: on ne veut plus de vous. Et au deuxième tour, cet électorat se débrouille pour que le FN n’ait aucune région.

Les politiques, que vous fustigez, sont-ils responsables de ce qui s’est passé?

Le responsable, c’est évidemment Daech. Mais la classe politique n’a pas été capable de comprendre ce qui se produisait dans le pays. Et la haute classe fonction publique, omnisciente mais fréquemment inculte, n’est pas à épargner.

Votre analyse de la montée parallèle du FN et du djihadisme a suscité une vive réaction de Marine Le Pen!

En interview chez Jean-Jacques Bourdin (ndlr: sur RMC et BFMTV), je ne faisais que souligner les congruences entre le discours djihadiste et celui d’Egalité et réconciliation (ndlr: le site d’Alain Soral). Du coup Marine Le Pen s’est mise à tweeter ses décapités. Elle a disjoncté. Le discours de Marine Le Pen prospère sur le terrorisme et la peur qu’il inspire et Daech voit d’un très bon œil la progression du Front national. Parce que cela va favoriser la stigmatisation de la population musulmane que Daech pense pouvoir réunir derrière sa bannière. Ce qui est intéressant c’est que la France, dont nos compatriotes musulmans, n’a pas réagi comme pouvaient l’imaginer le FN et Daech. Après le 13 novembre, les musulmans français ont pris la parole pour défendre leur religion face à la captation qu’en faisaient les salafistes et les djihadistes. La réaction est totalement différente.

Votre livre remet en cause le fait que la France soit en guerre?

La France est en guerre au Levant. Puisqu’elle y engage des moyens militaires contre Daech. C’est d’ailleurs l’un des éléments de ses argumentaires pour justifier les attentats. En revanche, sur le sol français, je ne pense pas que l’on soit en guerre. Daech dit faire la guerre sur le sol français. Mais nous ne sommes pas obligés de nous regarder dans ce miroir.

Mais la France est sous tension, d’où le titre «Terreur dans l’Hexagone»?

En France, il y a un enjeu de police et de renseignement. Il y a aussi un enjeu d’inclusion sociale et de défi culturel. Cela fait déjà beaucoup de choses. Mais dire «On est en guerre en France!» c’est manquer la cible… Je crains que ces propos guerriers soient surtout motivés par des considérations électorales dans la perspective de grappiller quelques points pour arriver deuxième derrière Mme Le Pen en 2017, plus qu’ils ne traduisent la réalité de ce que doit être l’éradication du terrorisme sur le sol français.

Pourquoi la France n’a-t-elle pas vu venir ce que vous appelez la «3e génération du djihad»?

Le renseignement n’a pas pris au sérieux cette 3e génération du djihad entre autres parce qu’en 2005, on ne pouvait anticiper l’importance extraordinaire qu’allaient prendre les réseaux sociaux et YouTube. L’«Appel à la résistance islamique mondiale» d’Abou Moussab al-Souri est passé aussi en dessous des radars. Alors que c’est le mode d’emploi du djihadisme moderne qui a mis en place ce djihadisme réticulaire. Tout cela était disponible dans «l’incubateur carcéral» qu’est devenue la prison. La radicalisation a bénéficié du fait que les prisons ont délégué la paix sociale au caïdat comme on l’a déléguée en banlieue aux salafistes. En 2005, à Fleury-Mérogis, l’idéologue d’al-Qaïda Djamel Beghal purge sa peine au contact de Chérif Kouachi et Coulibaly.

Vous insistez énormément sur le défi culturel, qui, pour certains, renvoie à la victimisation des banlieues?

Le défi culturel consiste en comprendre la nature du djihadisme. Ensuite à le combattre si on le souhaite. Mais d’abord, il faut une analyse. C’est pourquoi je réfute la formule «expliquer c’est excuser!» Expliquer, c’est comprendre la nature du défi et de l’enjeu. Ce sont des formulations étonnantes…

Comme celles qui faisaient de Merah un loup solitaire?

L’histoire du loup solitaire est quelque chose qui empêche de comprendre un phénomène. Cette fausse notion est une traduction du «lone wolf» américain en référence à un terrorisme indigène à l’Amérique. La projeter sur la France a été une erreur. C’est un peu le même raisonnement que celui d’Olivier Roy expliquant qu’il y a une «islamisation de la radicalisation». Que le djihadisme, c’est la même chose que les Brigades rouges, la Bande à Baader mais repeint en vert.

Vous réfutez totalement?

Ce raisonnement plaît beaucoup parce qu’il enjolive la paresse de l’esprit de ceux qui n’ont pas travaillé. Il leur dit: il n’y a rien à chercher. Pour comprendre, il faut être capable de saisir comment fonctionne la pensée salafiste et comment se fait la passerelle entre la vision du monde salafiste et le djihadisme. Pourquoi et comment se fait le passage à l’acte ou pas?

Donc contre le salafisme, c’est un défi des valeurs?

Oui, le salafisme est porteur d’une rupture. Qui considère qu’il n’y a pas de démocratie: car la souveraineté d’Allah l’emporte et non celle du peuple. Il n’y a pas d’égalité entre hommes et femmes, parce que le texte sacré tel qu’ils l’interprètent met la femme au-dessous de l’homme. Et il n’y a pas de laïcité parce que la laïcité c’est la mécréance qui s’oppose à la souveraineté absolue de la loi islamique sur l’ensemble du champ social. Si on dit qu’il n’y a que la radicalisation, on ne comprend rien. C’est criminel à la limite.

Que doit-on craindre avec le retour de Syrie des djihadistes français aguerris au combat? Ceux du 13 novembre sont décris, malgré les 130 morts, comme assez amateurs…

La première chose est de repenser le système Schengen. Le 13 novembre a été rendu possible par les manquements de la Belgique. L’idée est de les empêcher d’entrer dans l’Espace Schengen. Ensuite, il faut détruire leur territoire. Car le locus de l’utopie est un facteur très important de mobilisation. Faire la hijra vers l’Etat islamique est quelque chose de fort dans les quartiers touchés par le salafisme. Avec un territoire, il conserve une vraie force d’attraction.

A lire: Gilles Kepel, «Terreur dans l’Hexagone» – Genèse du djihad français (avec Antoine Jardin), Gallimard.

Conférence: «Comment lutter contre le djihadisme?» Gilles Kepel, vendredi 27 janvier 2016, à 18h30, Institut des hautes études internationales, Maison de la paix, Genève.

Créé: 21.01.2016, 12h31

L'erreur de la déchéance de la nationalité!

C’est aussi par le culturel que vous dites que les terroristes ont «raté leur cible»?


Gilles Kepel:
Il y a une économie politique du terrorisme djihadiste qui est fragile et double. Car il faut sidérer l’adversaire, semer la terreur, mais il faut aussi rassembler des sympathisants. Or, contrairement au 7 janvier, on peine, après le 13 novembre, à trouver des gens qui expriment publiquement le moindre soutien aux tueurs du 13 novembre. Le fait que ces attaques aient ciblé de manière indéterminée la jeunesse, composée aussi de jeunes musulmans, a suscité un rejet massif. Cela s’est passé aussi au deuxième âge du terrorisme, celui de Ben Laden. Il avait beau multiplier les attentats, la mobilisation ne suivait pas.

Dans la djihadosphère, les tueurs de novembre ne sont-ils pas devenus des héros?

Ils essayent de le faire mais cela n’a pas eu beaucoup de force de conviction. C’est très compliqué de faire des héros avec des gens qui ont tiré aveuglément sur une terrasse de bistrot. Sur le site du quotidien Le Parisien, par exemple, on peut lire et voir le témoignage de Yasser. Ce jeune Marocain explique comment il a survécu à l’attaque sur la terrasse du Café Bataclan et comment un tueur a exécuté ses deux amis maghrébins devant ses yeux. Il dit aussi que cet islam-là n’a rien à voir avec le sien. J’émets donc, avec prudence, l’hypothèse qu’ils sont allés trop loin et ont créé un consensus dans la société française, toutes catégories confondues. Parce que tous sont visées.

Ce consensus, François Hollande ne s’est-il pas empressé de le faire exploser avec la déchéance de nationalité pour les binationaux, sans d’ailleurs oser dire maghrébins?

Encore une fois, les autorités ne comprennent pas la dimension culturelle. Ce projet de la déchéance de la nationalité pour les binationaux envoie un message catastrophique face à un consensus qui s’était créé. Une immense majorité des gens qui sont Français ou Belges, et par ailleurs Algériens ou Marocains, porteurs d’une ascension sociale et d’une réussite sur laquelle on doit s’appuyer pour construire, se sont pris ça en pleine figure. La vice-présidente du Sénat, Bariza Khiari, qui est franco-algérienne, a envoyé un SMS où il y avait simplement la photo du décret de Pétain sous Vichy qui «déchoit» de sa nationalité de Gaulle. Voilà l’illustration de l’effet nocif! C’est encore un défi culturel et d’inclusion sociale. X.A.

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