Décès de Pierre Guyotat le subversif

Littérature L'auteur de «Tombeau pour cinq cent mille soldats» et du sulfureux «Éden, Éden, Éden» s'est éteint à l'âge de 80 ans.

Sa syntaxe et sa langue sans pareil ont fait de Pierre Guyotat un écrivain unique et sidérant.

Sa syntaxe et sa langue sans pareil ont fait de Pierre Guyotat un écrivain unique et sidérant. Image: AFP

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L'écrivain Pierre Guyotat, décédé dans la nuit de jeudi à vendredi à l'âge de 80 ans, était un monument de la littérature française préférant la discrétion à la lumière. Sans l'avoir cherché, il fit souvent scandale, ses oeuvres, toujours incandescentes, mises à l'index pour «obscénité».

Couronné (enfin) par le prix Médicis en 2018 pour «Idiotie» (Grasset), l'écrivain pouvait enfin savourer sa revanche et apparaître pour ce qu'il était: un grand écrivain. En 1970, l'écrivain avait manqué d'une voix ce prix avec son livre brûlot «Éden, Éden, Éden».

Au soir de sa vie, dans «Par la main dans les Enfers» (2016), il racontait: «Mon rôle aura été de tenir la main à toutes mes figures pour les conduire vers leur non-destin, dans l'activité rude qui est la leur. Réciproquement, elles m'ont tenu la main pour me faire circuler dans les Enfers. Et oui, bien sûr, il en va de même du lecteur».

Deux oeuvres majeures

Pierre Guyotat restera comme l'auteur de deux oeuvres majeures de la littérature française du XXe siècle: «Tombeau pour cinq cent mille soldats» (1967), peut-être le plus grand livre sur la guerre d'Algérie (adapté par Antoine Vitez à Chaillot en 1981) et «Éden, Éden, Éden» (1970), livre jugé pornographique par les autorités françaises de l'époque, interdit de publicité, d'affichage et de vente aux mineurs. L'interdiction ne fut levée qu'en 1981!

Dans «Idiotie», son ultime livre, Pierre Guyotat, alors âgé de 78 ans, revenait sur son parcours.

De sa voix étonnamment douce, l'écrivain expliquait: «Cette 'Idiotie' traite de mon entrée, jadis, dans l'âge adulte, entre ma dix-neuvième et ma vingt-deuxième année, de 1959 à 1962. Ma recherche du corps féminin, mon rapport conflictuel à ce qu'on nomme le réel , ma tension de tous les instants vers l'Art (...) ma pulsion de rébellion permanente : contre le père pourtant tellement aimé, contre l'autorité militaire, en tant que conscrit puis soldat dans la guerre d'Algérie, arrêté, inculpé, interrogé, incarcéré puis muté en section disciplinaire».

Ce livre, peut-être le plus accessible de son oeuvre, est porté par un souffle qui ne faiblit jamais.

Un détective à ses trousses

Sa vie n'a pas été un chemin de roses. Né en janvier 1940 dans une famille bourgeoise de Lyon, le jeune Guyotat envoie des poèmes à René Char et rêve d'ailleurs.

Âgé d'à peine 18 ans et donc encore mineur, il fugue pour Paris, persuadé que c'est dans la capitale qu'il pourra accomplir son destin de poète. Son père, médecin, a lancé un détective privé à ses trousses. A Paris, c'est la dèche. Le jeune homme dort sous le pont de l'Alma, enchaîne les petits boulots.

En 1961, alors que son premier texte («Sur un cheval») vient d'être accepté au Seuil, il est appelé sous les drapeaux pour servir en Algérie.

Esprit réfractaire

Son esprit réfractaire ne fait pas bon ménage avec la discipline militaire. Tabassages, vexations des gradés... Inculpé d'atteinte au moral de l'armée, il est condamné à trois mois de cachot avant d'être muté dans une unité disciplinaire.

Ramené à la vie civile, Guyotat n'a de cesse de traduire en mots les horreurs qui le hantent. Il retourne à Paris, «vers la faim» mais «décidé à en découdre».

La sortie de «Tombeau pour cinq cent mille soldats», livre de la folle violence guerrière, est salué par le tout-Paris littéraire. La sortie, trois ans plus tard d'«Éden, Éden, Éden», livre cru, parfois insoutenable, conforte son image d'écrivain maudit.

Il mettait le lecteur loin de sa zone de confort mais sa syntaxe, sa langue sans pareil, ont fait de Pierre Guyotat un écrivain unique et sidérant.

Prix Femina

Victime de la censure, rebelle à toute forme d'autorité, il avait signé en 1977, aux côtés de 68 autres intellectuels et écrivains de renom (Barthes, Beauvoir, Sartre, Chéreau, Kouchner, Lang...) une pétition rédigée par Gabriel Matzneff réclamant un assouplissement des lois régissant les relations entre mineurs et majeurs. Cette pétition a été exhumée au début de l'année à l'occasion de l'affaire Matzneff.

En 2018, Pierre Guyotat avait aussi obtenu un prix spécial du jury du Femina pour l'ensemble de son oeuvre et le prix de la langue française. (ats/nxp)

Créé: 07.02.2020, 19h12

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