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Le désarroi des victimes du putsch raté

En 2016, Elif était enseignante dans un lycée, aujourd'hui elle fait le ménage dans un centre de cours privés. Cette femme fait partie des 15 000 fonctionnaires virés, après le putsch manqué.

La Turquie commémore lundi la mise en échec d'une sanglante tentative de coup d'Etat visant à renverser le président Recep Tayyip Erdogan. (15 juillet 2019)
La Turquie commémore lundi la mise en échec d'une sanglante tentative de coup d'Etat visant à renverser le président Recep Tayyip Erdogan. (15 juillet 2019)
AFP
Les autorités turques ont émis vendredi des mandats d'arrêt contre plus de 200 militaires. (14 décembre 2018)
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Keystone
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, dénonce à la télévision un «soulèvement d'un minorité au sein de l'armée». Ici, un militaire près de la célèbre place Taksim, à Istanbul. (15 juillet 2016)
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, dénonce à la télévision un «soulèvement d'un minorité au sein de l'armée». Ici, un militaire près de la célèbre place Taksim, à Istanbul. (15 juillet 2016)
Reuters
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Trois ans après le putsch manqué contre le président turc Erdogan et les purges massives qui s'ensuivirent, des milliers de personnes, dont des enseignants, ne retrouvent plus de travail.

Elif – le prénom a été modifié à sa demande – fait partie des quelque 33 000 enseignants limogés dans le cadre des purges menées à la suite du putsch manqué du 15 juillet 2016 contre le président Recep Tayyip Erdogan. «Pendant que les professeurs font cours, moi je fais à manger et je nettoie les toilettes», soupire-t-elle.

Trois ans après le putsch manqué, qui sera commémoré lundi, elle peine, comme des milliers d'autres, à joindre les deux bouts faute d'emploi stable. «J'ai 37 ans et je reprends ma vie à zéro», se désole-t-elle, le visage encadré par un voile rouge à carreaux et des lunettes brunes.

Les autorités accusent Fethullah Gülen, un prédicateur islamiste installé aux États-Unis depuis, d'avoir fomenté le putsch manqué, ce que l'intéressé nie.

Plus de 150 000 employés limogés

Plus de 150 000 employés du secteur public ont été limogés dans le cadre de l'état d'urgence instauré au lendemain du putsch manqué et des purges destinées selon Ankara à «nettoyer» les institutions des partisans de M. Gülen.

Elif, qui était membre d'un syndicat réputé proche des réseaux gulénistes, se décrit comme une «musulmane de gauche», admet avoir été «sympathisante» du mouvement guléniste, mais jamais une «membre active».

Outre son limogeage, elle a été poursuivie en justice pour «appartenance à un groupe terroriste». Elle a passé 10 mois en liberté sous contrôle judiciaire avant d'être relaxée en 2018. Son époux, lui aussi enseignant, a également été limogé, puis détenu pendant 8 mois.

Mais ayant été radiée de l'enseignement public, elle n'a pas été capable de retrouver du travail comme enseignante, y compris dans le privé car les employeurs se montrent généralement frileux. Stigmatisés comme elle par leur radiation du secteur public, de nombreux Turcs ont dû changer de métier pour survivre.

«Choc»

Un ancien académicien devenu ouvrier du bâtiment, une ancienne présidente d'association qui a ouvert un café, une ancienne juge devenue marchande de thé ou encore un ancien policier devenu concierge, les exemples abondent.

Ahmet, un ancien professeur de chimie à l'université, dont le prénom a aussi été modifié, affirme avoir postulé à quelque 1200 emplois, et n'avoir été reçu que pour 30 à 40 entretiens. Recalé à chaque fois, il s'est résigné à vendre pendant un temps sur un coin de rue des fruits et légumes qu'il faisait pousser lui-même.

«Lorsque j'ai expliqué ma situation aux employeurs, ils ne m'ont pas pris», raconte-t-il. «Peut-être que si je ne le disais pas, je pourrais travailler au noir quelque part.» Mais il refuse d'essayer, estimant n'avoir rien à se reprocher.

Cet homme menu de 44 ans et son épouse font partie des 6000 universitaires limogés par décret-loi, une sanction vécue comme un «choc». «Les gens savent très bien que nous n'avons rien fait de mal, mais tout le monde a extrêmement peur», déplore Elif. «Même moi, regardez, je ne veux pas que vous publiiez mon nom, parce que j'ai peur.»

«Bloqué»

Lorsque son mari a été libéré, il «était sens dessus dessous». Elle raconte qu'il a eu recours aux insultes et à la violence, entraînant la fin de leur couple.

Elif se retrouve donc seule à devoir s'occuper de ses trois enfants, avec un salaire de 1000 livres (environ 175 francs), contre 4500 lorsqu'elle enseignait. Une somme qui couvre tout juste son loyer. Elif, dont les deux parents sont décédés, a pu compter pour s'en sortir sur sa grande sœur et sa belle-sœur. Certains amis, aussi.

Ahmet a quant à lui bénéficié de l'aide de ses parents et de sa belle-famille seulement. «Depuis vingt ans j'ai le même numéro de téléphone, mais des amis m'ont bloqué, je ne peux plus les joindre», explique-t-il, regrettant que ses voisins détournent le regard quand ils le croisent.

Pour être complètement blanchie et récupérer son passeport confisqué, Elif attend désormais le résultat de l'examen de son appel par une commission chargée d'étudier les recours des personnes limogées mais qui ne rend ses décisions, pour la plupart négatives, qu'au compte-gouttes.

Ahmet, lui, n'en attend rien. Mais il espère être relaxé par le tribunal et pouvoir quitter le pays avec sa femme et leurs deux enfants.

(ats)

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