Docteurs pour autocrates

Communication politiqueComment les régimes bafouant les droits humains font les bonnes affaires des «spin doctors».

L’ancien premier ministre britannique Tony Blair (à dr.) 
s’est reconverti en «spin doctor». L’un de ses clients n’est autre que le président kazakh, Noursoultan Nazarbaev.

L’ancien premier ministre britannique Tony Blair (à dr.) s’est reconverti en «spin doctor». L’un de ses clients n’est autre que le président kazakh, Noursoultan Nazarbaev. Image: Pool New/Reuters

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Leur rôle a été popularisé par les séries télévisées Borgen et House of Cards. Aujourd’hui, la politique ne se conçoit plus sans le travail en coulisses des spin doctors, ces conseillers en communication devenus les maîtres à penser des leaders politiques et des gouvernements. Ce que l’on sait peut-être moins, c’est que les grandes agences européennes de relations publiques, malgré les codes de déontologie qu’elles ont adoptés, sont largement sollicitées par des régimes bien peu soucieux des droits humains. Et c’est précisément pour cette raison que les «redresseurs d’image» décrochent de mirobolants contrats.

L’ONG Corporate Europe Observatory vient de publier un rapport très documenté sur cet activisme de l’ombre. Et elle demande à ce qu’on mette de l’ordre, à l’échelle de l’Union européenne, dans ces mandats visant à arranger le portrait des autocrates (lire ci-contre). Selon Andrew Stroehlein, de l’ONG Human Rights Watch, le budget de campagne de ces cabinets de conseil représente bien souvent dix à cinquante fois les budgets des organisations de défense des droits humains. «C’est ironique, mais cela coûterait bien moins cher à certains régimes de relâcher des prisonniers politiques plutôt que de payer des sociétés à travers l’Europe pour (…) blanchir des dictateurs. Mais ainsi en va-t-il de l’autoritarisme», commente-t-il.

Comment enjolive-t-on le profil d’un Etat qui emprisonne et torture des opposants? Comment lave-t-on la réputation d’un pays corrompu? A combien se négocient ces services? Décryptage de ce vaste business à travers trois cas concrets.

Bahreïn: un gros pactole pour laver des taches de sang

Dans la mouvance du Printemps arabe, en 2011, la majorité chiite de Bahreïn enflamme la rue et réclame des espaces de liberté dans un royaume tenu d’une main de fer par la dynastie sunnite. La rébellion est violemment réprimée, des contestataires sont abattus, des médecins sont poursuivis pour avoir tenté de sauver des vies; des opposants sont jetés en prison, torturés. Cette répression ternit l’image du royaume, qui, forte de sa place financière, entretient d’excellentes relations d’affaires avec les Etats-Unis et l’Europe, en particulier le Royaume-Uni.

Pour laver cette tache, le régime va payer une petite fortune, à en croire les chiffres de Bahrein Watch, ONG d’opposants, qui s’appuie sur des documents officiels afin d’étayer ses accusations: pas moins de 32,5 millions de dollars auraient été dépensés rien qu’entre mars 2011 et novembre 2012, auprès de dix-huit sociétés britanniques et américaines, spécialisées dans les relations publiques (PR).

Lobbying au Parlement européen pour écarter tout risque de sanctions, surveillance de l’activisme anti-Bahreïn sur Internet, relance de la promotion économique, le panel des services proposés par les différentes firmes de PR est large. Dès le début des heurts, la société londonienne Bell Pottinger, par exemple, bombarde les journalistes d’informations pour défendre la ligne de Manama, en spécifiant notamment que les opposants étaient bien traités dans les hôpitaux.

Bien que critiquée par des ONG pour avoir directement appuyé la communication du régime pendant le bain de sang, cette société a engrangé 4,5 millions de dollars de contrats pour continuer à façonner une image positive de Bahreïn entre mars 2011 et mai 2012. A la même époque, sa concurrente G3 est payée 2,3 millions de dollars pour une campagne média destinée «à soutenir la position de Bahreïn dans la communauté internationale». L’un de ses représentants, un général britannique à la retraite, multiplie les interventions dans les médias sans jamais préciser que la firme qui l’emploie est elle-même payée par Manama.

L’un des contrats décrochés par l’un de ces cabinets de conseil consiste aussi à contrecarrer les critiques sur la seule tenue du Grand Prix de Formule 1 à Manama en 2012. Mission réussie pour le royaume et ses experts en communication: la révolte des chiites de Bahreïn a été quasi oubliée.

Kazakhstan: la cour très efficace du président Nazarbaev

Dans un autre style, le Kazakhstan du président Noursoultan Nazarbaev, lequel s’est octroyé des pouvoirs lui assurant son poste à vie, est un très bon client pour les agences européennes de PR. L’ONG Corporate Europe Observatory y voit «le plus bel exemple de blanchiment d’image d’un dictateur».

En octobre 2014, l’Union européenne et ce pays d’Asie centrale, doté de très intéressantes ressources en uranium, en gaz et en pétrole, concluent un accord de partenariat et de coopération économique et politique. Le pays qui intéresse donc beaucoup ses partenaires européens pour ses énergies fossiles décroche aussi l’organisation de l’Expo internationale de 2017 sur le thème des «énergies renouvelables». La décision est prise en 2012 par le Bureau international des expositions à Paris, au nez et à la barbe de la Belgique, de la Norvège et du Maroc.

Pour fabriquer les décors de ce Kazakhstan pseudo-démocratique et fréquentable, Nazarbaev a mis les moyens. Il a engagé des communicants au Royaume-Uni, en Allemagne, en Belgique, en France. Mais il s’est surtout constitué une cour d’«amis politiques» très utile. En 2010, le régime crée un Conseil consultatif international incluant une brochette d’ex-pointures de la politique européenne, de l’Italien Romano Prodi à l’Allemand Gerhard Schröder, en passant par Tony Blair. Et en octobre 2011, juste avant qu’une manifestation de travailleurs du pétrole ne soit réprimée dans le sang à Janaozen, la société Tony Blair Associates (TBA) entre dans le jeu kazakh.

La firme de l’ex-premier ministre britannique distille depuis 2007 des conseils de «bonne gouvernance» à des Etats qui ont du mal avec ce concept. Astana voit surtout dans l’engagement de Tony Blair «la perspective d’un accroissement de l’attractivité de la république en matière d’investissements». Critiques, les médias britanniques chiffrent la valeur des conseils de TBA à Astana à 7 millions de livres par an (10 millions de francs), contrat qui se serait achevé en 2013. Blair en personne conseille Nazarbaev pour ses discours, et les experts de TBA sont envoyés à Astana.

Tony Blair, qui a aussi plaidé en faveur du président kazakh pour qu’il obtienne le Nobel de la Paix, a toujours défendu son engagement comme un «accompagnement vers la démocratie», en insistant sur le fait que le volet des droits humains n’a jamais été oublié. Mais l’idée que ce type de mandat favorise la démocratie tient difficilement pour le Kazakhstan. Human Rights Watch voit au contraire une corrélation directe entre les efforts déployés par Astana pour se forger une réputation internationale, et la nette dégradation des libertés civiles au Kazakhstan ces dernières années. Les voix d’opposition ont été réduites au silence et les pouvoirs toujours plus importants que s’arroge «le président à vie» ne laissent présager aucun signe de démocratisation.

Rwanda: une machinerie pour entretenir une image

D’un pays laminé par un terrifiant génocide (800'000 morts), le Rwanda de Paul Kagame s’est forgé avec l’aide des Européens et des Américains l’image d’un pays modèle du développement économique en Afrique. Mais cette image de marque est de plus en plus écornée par un muselage de l’opposition, et surtout de graves accusations de l’ONU sur le soutien en armes que le Rwanda apporte aux rebelles du M23 en Rébublique démocratique du Congo.

En 2010, deux mois après la publication d’un rapport de l’ONU sur ce soutien rwandais, naît à Bruxelles un groupe de lobbyistes, Les amis du Rwanda, animé par l’ex-commissaire européen Louis Michel. Ce groupe s’emploie à barrer la route à toute initiative parlementaire visant à imposer des restrictions au Rwanda et à faire l’apologie de Paul Kagame, qualifié de «visionnaire». Rien d’exceptionnel au rang de l’intense lobbying qui se pratique habituellement dans les travées des institutions européennes, si ce n’est que le Rwanda est reconnu pour son «excellente machinerie en relations publiques qui a réussi à cacher la nature répressive du régime», comme le soulignait en 2009 l’ONG Commonwealth Human Rights Initiative.

Pour le rebranding de son image, le pouvoir recrute dès 2010 plusieurs cabinets de conseils, avec pour mission, entre autres, de geler toutes les accusations de crimes de guerre lancées par l’ONU. Il loue notamment les services de Portland Communications, à Londres, créée par un ex-conseiller de Tony Blair et dotée d’un staff de 80 personnes. Ou encore BTP Advisers, dont la stratégie révélée par caméra cachée par un réseau de journalistes indépendants consiste à discréditer les accusations de l’ONU. (24 heures)

Créé: 31.03.2015, 09h34

En Europe, les failles du contrôle des lobbyistes

Bahreïn, le Kazakhstan et le Rwanda, autant de clients ordinaires en matière de communication de crise? Sauf qu’en acceptant de tels contrats, dénonce le Corporate Europe Observatory, ces spécialistes de la com participent indirectement à cautionner des violations des droits humains, parfois jusqu’à l’assassinat d’opposants. L’ONG souligne que les firmes offrant des services de relations publiques se dotent d’un code de déontologie sur leurs activités, mais que ces règles internes n’empêchent aucunement les dérives.

Elle réclame la création d’un registre obligatoire des lobbyistes qui s’activent dans les travées des institutions européennes, alors que ce registre ne fonctionne à ce jour que sur la base du volontariat. En 2013, 46 firmes opérant à Bruxelles n’étaient ainsi pas enregistrées, tandis que d’autres n’avaient pas mis à jour les informations sur les clients qu’elles représentent. Une inscription obligatoire exigerait des sociétés de conseils de ne pas pouvoir représenter des régimes considérés par l’Union européenne comme non respectueux des droits humains. Toute infraction à cette règle conduirait à placer définitivement ces firmes sur liste noire. Le nouveau commissaire européen, Jean-Claude Juncker, souscrit à l’idée d’un renforcement de la transparence dans ce domaine, bien moins étendue dans l’Union européenne que dans le système américain.

C.M.

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