Dounia Bouzar: «Daech emploie des méthodes sectaires»

Attentats de ParisCette ancienne éducatrice de terrain a créé le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI).

Dounia Bouzar, à la tête du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI).

Dounia Bouzar, à la tête du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI).

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Spécialiste du «désembrigadement» des jeunes séduits par le djihad, Dounia Bouzar a créé le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI). Désormais mandatée par le ministère de l'Intérieur, cette anthropologue du fait religieux vient de publier «la vie après Daesh» qui relate ses expériences avec les familles et les jeunes en voie de radicalisation. A la lumière des attentats récents qui ont vu les terroristes se muer en kamikazes, ses analyses sur la nature sectaire de l’Etat islamique ont trouvé une illustration tragique. Interview.

Comment l'état islamique arrive-t-il à «motiver» à ce point des jeunes?

Par internet, Daech (ndlr: Etat islamique) applique au départ des techniques d’endoctrinement sectaire pour amener le jeune à fuir le monde réel, puis à le rejeter. Progressivement ils dévoilent leur vrai projet : seule une confrontation finale avec le monde pourra régénérer cette société pourrie. Alors ils habituent leurs membres à la cruauté, puis les déshumanisent : ils ne doivent plus exister en dehors de leur idéologie. Enfin, ils doivent considérer ceux qui ne pensent pas comme eux comme de simples choses, comme des non-humains. C’est important pour qu’ils n’éprouvent pas de sentiment de culpabilité lorsqu’ils passent à l’extermination de tous ceux qui ne pensent pas comme eux.

Vous nous décrivez une pure folie meurtrière?

Il serait faux de considérer les auteurs des attentats de vendredi comme huit illuminés. Ce sont huit représentants de Daesh. Ce sont huit terroristes engagés dans un projet de domination mondiale, comme pouvait l’être le nazisme. Le plus important à leurs yeux est la pureté et la primauté du groupe. Regardez, Daesh se fout de la cause palestinienne. Sinon, il aurait été combattre en Palestine. Sur leur monnaie, qu’ont-ils fait imprimer? Non pas leur territoire, mais le monde entier.

Les candidats au djihad sont-ils en mesure d’entendre ce discours?

Daesh rend les jeunes paranoïaques et leur donnent l’illusion d’être en état de légitime défense. Il a prévenu ceux qui sont embrigadés que «les autres» (ceux qui ne sont pas élus pour détenir la vérité) vont essayer de discuter avec eux, de les raisonner. Ils ont anticipé notre manière de faire. Dans ce sens, tout discours de raison renforce Daesh.

Alors que faire? Quelle est votre méthode?

Il s’agit de passer par les affects et les émotions. Tout d’abord, nous impliquons au maximum la famille. Quand c’est possible évidemment. Nous essayons de les réaffilier dans leur propre histoire, de toucher l’affectif. C’est la «madeleine de Proust». Nous demandons aux parents de se mettre en situation de faire renaître les sentiments humains que le radicalisé a pu ressentir quand il était un petit enfant. Ainsi, alors que Daesh les a désafilliés (en leur offrant une communauté de substitution sacrée et supérieur), il faut d’abord les réaffilier.

L’affectif est important?

C’est 60% de la réussite de la méthode. Puis nous travaillons avec des repentis qui vont pouvoir raconter leur histoire et toucher le jeune par effet miroir. Il doit se rendre compte lui-même du mécanisme qui l’a radicalisé. C’est le système de la parole utilisé depuis longtemps par les Alcooliques anonymes.

Et il y a une troisième étape?

A la fin, il entre dans un Club des rescapés. Car il faut l’accompagner lors de son retour dans le monde réel et dans son nouvel engagement positif. Si la radicalisation peut être rapide, il oscillera pendant longtemps dans une ambivalence pour en sortir. Nous aidant un jour à détecter des jeunes en voie de radicalisation, et nous reprochant le lendemain de l’avoir poussé à trahir Daesh.

Ces attentats peuvent-ils, selon vous, crisper les relations entre les communautés musulmanes de France et le reste de la population?

Ma première réaction ne porte pas sur une distinction entre musulmans et non-musulmans. Tout le monde a été frappé et chacun a pu constater que Daesh (ndlr: Etat islamique) est un projet totalitaire, qui est autre que religieux. Daesh non seulement tue mais déshumanise ses victimes, leur enlève leur aspect humain. Ce qui me surprend c’est que les gens découvrent cette horreur, prennent conscience que le Daesh est un projet d’extermination de masse.

Les musulmans ont-ils un rôle à jouer pour endiguer l’embrigadement des jeunes par Daech?

Manuel Valls a dit vouloir fermer les mosquées radicales! Ah bon? Parce qu’il y en a. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait avant. Il faut évidemment le faire, mais ce serait trop facile. On sait qu’une majorité de jeunes qui se radicalisent le font partout sauf dans les mosquées. Une aide est de signaler le jeune qui ne va pas bien, qui s’isole. On sait, pour avoir mis la main sur leur méthode de recrutement, qu’ils ciblent prioritairement des jeunes seuls, isolés ou en rupture. C’est un projet totalitaire qui emploie des méthodes de type sectaires.

Il est tout de même adossé à l’islam?

Il en prend certains attributs, mais Daesh n’est pas en guerre contre les religions. C’est un projet totalitaire qui veut détruire ceux qui ne pensent pas comme eux. Il pratique la purification interne, car il tue beaucoup de musulmans et de jeunes recrues qui ne lui font pas allégeance. Et il pratique l’extermination externe.

Dounia Bouzar, «La vie après Daesh», les éditions de l'atelier

Créé: 19.11.2015, 07h42

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