«Enlevée, torturée, tuée… Kelly est une victime ordinaire»

Festival Droits de l'hommeRéalisateur suisse, Jean-Cosme Delaloye présente à Genève son film «La Prenda» sur le business des rapts de femmes.

Image: DR

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Trois vies. Trois plongées bouleversantes dans l’enfer guatémaltèque. Il y a Kelly, 17 ans, enlevée contre rançon, atrocement torturée et finalement exécutée quand la police se met enfin à enquêter. Il y a aussi Astrid, prise en otage à 14 ans, violée, libérée contre 1500 dollars, mais toujours menacée, qui entreprend seule le voyage jusqu’aux Etats-Unis, où elle est capturée par la police et doit affronter une procédure d’expulsion. Enfin, il y a Micaela, disparue avec ses deux enfants, retrouvée morte dans un tonneau rempli de ciment, et dont les garçons ont été retrouvés auprès de deux femmes impliquées dans un réseau de trafic d’adoption…

A travers ces trois familles de victimes, le Lausannois Jean-Cosme Delaloye brosse dans «La Prenda» (La Monnaie d’échange) le portrait sans concession d’un pays où chaque mois des dizaines de femmes sont tuées, en toute impunité ou presque. Mais aussi, il donne la parole à celles et ceux qui se battent pour que justice soit faite, envers et contre tout. Fruit de deux ans d’enquête, le film de notre correspondant aux Etats-Unis sera projeté en sa présence ce vendredi à Genève (à 18 h 15 à l’Espace Pitoëff) dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits de l’homme. Il sera suivi d’une discussion avec l’un des protagonistes.

«La Prenda» est bouleversant. Mais au fond, qu’est-ce qui vous a décidé à tourner ce film?

Je suis journaliste. Je sais que l’histoire de Kelly, si elle avait eu lieu aux Etats-Unis, aurait fait la une des médias nationaux et internationaux. Une ado de 17 ans capturée, violée, épouvantablement torturée, exécutée… Imaginez ça en Suisse! Au Guatemala, c’est juste un cas parmi d’autres. Certains mois, on compte 60 féminicides. Mais sur nos écrans, la crise syrienne a éclipsé le phénomène.

Aux Etats-Unis, les candidats présidentiels en parlent, non?

Il est beaucoup question de fermer les frontières. Par contre, le pays n’est absolument pas outillé pour faire face au flux de demandes d’asile. Le système est complètement débordé (ndlr: on estime que 50 000 mineurs non accompagnés arrivent chaque année du Guatemala, du Salvador et du Honduras. Et presque autant de mères avec enfants). Il faut parfois compter deux ans d’attente pour décrocher la première audition! Et ils sont considérés comme des immigrés économiques, pas des personnes nécessitant protection.

Sont-ils victimes des «maras», ces gangs transnationaux qui font la loi dans toute la région?

Beaucoup le sont. Mais dans «La Prenda», il s’agit de criminalité crapuleuse au niveau local. Pour ne pas compliquer le film, nous nous sommes concentrés sur les victimes, pas leurs ravisseurs. Mais on sait en fait que le rapt de Kelly a été organisé par son cousin et son voisin! Tous les villageois savent que les parents reçoivent de l’argent d’un proche aux Etats-Unis. Le cousin était en contact avec un criminel notoire appelé Nixon. La police locale n’a rien fait. Il a fallu l’arrivée d’enquêteurs de la capitale. Ils l’ont arrêté et trouvé sur son téléphone les numéros personnels des agents de police locaux. Dans le cas d’Astrid aussi, on sait que son enlèvement est le fait du beau-père de sa meilleure amie. Il a fallu beaucoup de temps pour convaincre ces familles de me parler. La plupart des victimes et des proches se taisent, terrassés par la peur. Ceux qui parlent doivent ensuite fuir. Ou trouver un refuge et s’y cloîtrer.

Pourtant, «La Prenda» montre des femmes courage, non?

Absolument. Le film n’aurait pas existé sans Karin, la cousine de Kelly, qui a même entamé des études de droit pour réclamer justice. Il y a aussi Norma Cruz, qui a créé la fondation Sobrevivientes (ndlr: Survivants) après que sa fille a subi des abus. Ou encore la juge…

Elles dénoncent les lenteurs de la justice, mais s’élèvent aussi contre une société qui banalise la violence contre les femmes…

Une fille de 12 ans y est considérée comme une femme. Et si son beau-père la viole, sa mère pense d’abord qu’elle l’a bien cherché. C’est une société issue de la colonisation brutale et du traditionalisme indigène, qui a en plus subi 36 ans de guerre civile, au cours desquels le viol était utilisé comme arme de guerre. Si l’on ajoute l’impunité et les «maras», on comprend pourquoi Norma Cruz dit que la moitié des femmes s’enfuiraient si elles le pouvaient.

Créé: 09.03.2016, 08h51

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