Erdogan, ou le pouvoir absolu

TurquieSa victoire de dimanche à la présidentielle fait du «Reis» turc le maître absolu de son pays. Explications.

«Notre peuple a gagné, la Turquie a gagné, merci Istanbul», clamait lundi matin cette affiche à la gloire du président Recep Tayyip Erdogan, confortablement réélu la veille.

«Notre peuple a gagné, la Turquie a gagné, merci Istanbul», clamait lundi matin cette affiche à la gloire du président Recep Tayyip Erdogan, confortablement réélu la veille. Image: REUTERS

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«La victoire du président» titrait fièrement lundi matin le journal «Sabah». «Une Victoire historique», estimait pour sa part «Aksam». «Erdogan écrase tout sur son passage», pouvait-on même lire en première page du journal «Türkiye». Ce lundi, la presse pro-Erdogan ne boudait pas son plaisir. C’est une victoire par K.-O. que vient de remporter le chef de l’État, réélu dès le premier tour, avec 52.6% des voix.

Donné fragilisé, le président sortant a montré une fois de plus sa capacité à rassembler ses troupes dans les moments cruciaux. Pourtant, dans les rangs de ses sympathisants, des signes de déception se faisaient sentir dans un climat compliqué pour l’exécutif turc: une économie au bord de la crise, un climat de tension permanente dans un pays sous état d’urgence depuis bientôt deux ans ou encore les déboires d’Ankara avec ses partenaires occidentaux.

Pourtant, le «Reis» sort renforcé du scrutin présidentiel de dimanche, améliorant même son score de 2014, quand bien même l’opposition de ce week-end était plus tenace. «Il y a une relation sociale et psychologique entre Erdogan et ses partisans. C’est comme une sorte de père pour eux. Un père que vous pouvez haïr parfois mais vous ne pouvez pas faire sans. Pour ses électeurs, il n’y a pas d’autre choix», explique ainsi Soli Özel, enseignant à l’université Kadir Has et éditorialiste pour le quotidien conservateur «HaberTürk».

Pourtant, à l’échelle des législatives, le parti d’Erdogan, l’AKP, enregistre une baisse sérieuse de ses votes par rapport au scrutin de novembre 2015 (moins 6 points). La formation islamo-conservatrice perd même la majorité parlementaire, qu’elle contrôlait seule depuis 2002.

Recul de l’AKP

«C’est évident qu’il y a un recul de l’AKP par rapport au dernier scrutin mais, avec une situation économique aussi préoccupante et après les tensions de l’après-coup d’État, ce résultat n’est pas si mauvais que l’on peut le croire», estime Söli Özel.

Des électeurs pas totalement perdus pour Erdogan, rajoute pour sa part Soner Çagaptay du Washington Institute of Near East Policy. «La polarisation extrême de la Turquie a fait que la politique se résume à des espaces clos. Si des gens ont en effet été déçus par l’AKP et Erdogan, ils ne quittent pas cet espace mais se contentent de voter pour son allié, le MHP.» Pour preuve, le parti ultranationaliste, présent dans «l’Alliance du peuple» avec l’AKP sort quasi indemne de ce scrutin. Donné pour mort, il maintient des scores similaires à ceux des législatives de novembre 2015, à la surprise générale.

Coûteux soutien

Grâce à ce bon résultat de l’extrême droite turque, Erdogan devrait ainsi garder la main sur le parlement. Mais le soutien du MHP aura un coût. En plus de postes clefs dans le nouvel exécutif, le parti nationaliste va peser de tout son poids sur la politique intérieure. «Ils ont une ligne très dure sur les questions liées au nationalisme kurde par exemple. Cela veut dire qu’Erdogan n’aura presque aucune marge de manœuvre sur ce sujet», détaille Soner Çagaptay.

Et le chercheur d’avancer également des conséquences internationales: «Le MHP est ouvertement anti-Union européenne, très dur à l’égard des États-Unis. Donc il va devenir beaucoup plus difficile pour les Occidentaux de dialoguer avec la Turquie.» Un premier signe? Dimanche et lundi les principales chancelleries européennes restaient bien silencieuses après la victoire d’Erdogan. Tout le contraire d’un Vladimir Poutine qui n’a pas manqué de décrocher son téléphone pour féliciter son homologue turc, soulignant également le besoin de renforcer davantage les relations entre leurs deux pays.

L’ère de l’hyperprésidence

Avec cette victoire d’Erdogan dimanche soir, la Turquie fait officiellement son entrée dans l’ère de l’hyperprésidence. En effet, grâce à la réforme constitutionnelle de 2017, le chef de l’État fraîchement élu voit ses prérogatives fortement renforcées: fini le poste de premier ministre, désormais le président choisit lui-même ses ministres, peut diriger par décrets – dans des domaines limités – ou encore nommer des hauts fonctionnaires, notamment dans la magistrature.

Des pouvoirs dont Erdogan use déjà amplement, aidé en cela par l’état d’urgence, estiment bon nombre d’observateurs. Mais pour Soner Çagaptay, le changement va plus loin: «Erdogan va redessiner à son image l’État turc, ses institutions, ses ministères. Une nouvelle Turquie est en train de naître».

Créé: 26.06.2018, 07h19

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