«L’esclave vend au chômeur, c’est cela le libre-échange»

FranceDans sa conquête d’une Europe qu’elle juge à portée de main, Marine Le Pen explique sa stratégie pour unir l’extrême droite.

Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national, promeut le localisme en matière économique, pour que le commerce ne «puisse tirer bénéfice du dumping social, du dumping fiscal et du dumping environnemental». Image: MATHIAS WALTER

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Dans les sondages pour les élections européennes, son parti, le Rassemblement national, est à égalité avec celui du président Macron. Mais Marine Le Pen veut plus, elle veut la tête. Et comme pourfendeuse de l’Union européenne, il ne s’agit plus de la quitter mais de la briser de l’intérieur, pour accoucher d’une «Europe des nations» qui serait, selon elle, au service des peuples et non plus du libre-échange. Interview d’une femme souvent diabolisée mais dont le poids, en Europe, est indéniable.

Quelle est votre Europe, le cœur de votre programme?

La nation. Les nations. L’Union européenne est une structure fédéraliste qui a cru pouvoir se passer des nations et même se nourrir de leur affaiblissement. C’est une erreur politique et économique majeure. L’idée première, qui était de faire de l’organisation européenne la voix de toutes les voix composant l’Europe, s’est transformée en une captation du pouvoir par la Commission européenne. Je pense que c’est un échec dans l’intégralité des domaines. Il faut refaire de l’organisation européenne une alliance des nations et tourner le dos à cette Europe fédéraliste qui s’est construite contre les peuples.

Pourquoi un échec? L’Europe est une puissance économique qui assure la paix…

Ce n’est pas l’Europe qui a fait la paix, ce sont les nations. Et ce sont les empires qui créent les guerres. Or, aujourd’hui, on est en train de reconstituer un empire au travers de l’Union européenne. Regardons les choses en face: non, nous ne sommes pas sur une trajectoire de puissance. L’Europe n’a rien impulsé! Elle n’a pas impulsé la recherche sur l’intelligence artificielle – et nous sommes aujourd’hui très en retard. Elle n’a pas su créer les conditions pour que les données numériques des Européens soient préservées – et aujourd’hui ces données numériques sont massivement utilisées par des puissances étrangères comme les États-Unis ou la Chine. Nous sommes dans l’incapacité de protéger les citoyens et les entreprises contre le comportement d’un certain nombre de puissances, je pense par exemple à l’extraterritorialité du droit américain. Réponse de l’Union européenne: zéro.

Souvent ce sont les désaccords entre gouvernements qui bloquent l’UE…

Je ne crois pas qu’il y ait des désaccords entre gouvernements sur la mise en œuvre des outils qui depuis quinze ans auraient dû protéger les entreprises européennes des condamnations formulées par des juges américains au bénéfice de l’extraterritorialité du droit américain. Quant à la Chine, pourquoi aujourd’hui des pays européens se tournent-ils vers elle pour financer leurs infrastructures, si ce n’est parce que l’Union européenne ne le fait pas, ou refuse de le faire, ou le fait à des conditions tellement inadmissibles que les nations les rejettent?

Quand même, il arrive que l’Europe protège. Mme Vestager a fait plier les GAFA…

La France vient de décider de mettre une fiscalité sur les GAFA, nous n’avons pas attendu l’UE.

Mais si l’UE ne suit pas, ça serait une balle dans le pied…

C’est vous qui le dites, je suis en désaccord. Mon Europe à moi, c’est une Europe des coopérations, celle d’Airbus et d’Ariane. C’étaient des grands projets qu’on a posés sur la table et on a dit aux nations européennes: «Qui veut en être? Qui veut participer?» Les nations qui le souhaitaient l’ont fait et cela a créé de très grands succès commerciaux et de puissance. C’est cette Europe que je veux.

Pourquoi cette Europe des nations serait-elle plus forte?

Parce qu’elle sera volontaire. Tout ce qui est fait par la contrainte, par le chantage, par la menace, puisque tel est le système de fonctionnement de l’UE aujourd’hui, entraîne une résistance puis une hostilité des peuples.

Alors pourquoi ne pas quitter l’UE? Vous n’en parlez plus…

Parce que la situation politique a changé en Europe! Il y a encore quelques mois, nous étions extrêmement isolés sur la scène européenne. Nous n’avions pas d’autre choix que de nous soumettre à l’UE ou de nous démettre. Mais aujourd’hui ont émergé sur la scène européenne des mouvements politiques qui partagent notre option, et certains de ces mouvements sont même arrivés au pouvoir dans des pays comme l’Italie, l’Autriche, la Pologne, la Hongrie. Donc une nouvelle possibilité nous a été ouverte de changer cette organisation européenne de l’intérieur. Cela change tout.

Et du coup, vous ne souhaitez plus le Frexit…

Non, si je le souhaitais, je le proposerais! Je l’ai proposé par le passé, et si je ne le propose plus, c’est que je pense qu’il y a une autre possibilité aujourd’hui, qui est à la fois réelle et imminente.

Cela dit, cette union des nationalistes qui changera l’Europe est bancale. À Bruxelles, vous êtes éclatés en plusieurs groupes…

Cela change quoi? Quand on met le bulletin dans l’urne ou qu’on appuie sur le bouton au Parlement européen, que vous soyez d’extrême gauche, d’extrême droite, que vous soyez du PIS, du FPÖ, cela revient au même. Si vous votez non, ça peut faire une majorité. Bien sûr, nous essayons de constituer une majorité avec les sensibilités différentes des uns et des autres. Nous cherchons le plus grand groupe possible, le groupe le plus puissant.

Vous voudriez aussi vous allier avec les Polonais de Kaczynski et les Hongrois d’Orban…

Oui, je souhaiterais dans l’absolu que les Polonais et les Hongrois participent à un très grand groupe, mais je sais que c’est un travail qui n’est pas simple.

D’autant qu’ils n’ont pas les mêmes relations que vous avec la Russie. C’est un obstacle?

Cela semble être un obstacle dans l’esprit des Polonais. Moi, je ne vois pas en quoi. À la Ligue ou au Rassemblement national, nous estimons qu’il n’y a aucun intérêt pour l’UE à être en opposition frontale avec la Russie. Nous entendons avoir de bonnes relations, aussi bien avec la Russie qu’avec les États-Unis. Dans un monde multipolaire, nous voulons être l’un des pôles, sans aucune soumission ni à l’un ni à l’autre. Je pense que les inquiétudes des Polonais sont injustifiées.

À propos de la Pologne, ils espèrent une augmentation de l’aide aux pays de l’Est. D’accord?

Tout cela est une affaire de négociations.

Mais vous trouvez le fonds de cohésion excessif, donc à vos yeux trop d’argent est versé aux pays de l’Est, non?

Je pense qu’on donne trop d’argent. Les Français n’arrivent plus à prendre en charge ce coût. Il faut qu’il redevienne raisonnable.

Sur le fond de votre campagne, pouvez-vous en dire un peu plus sur votre nouvelle doctrine du «localisme»?

Les défenseurs du libre-échange nous ont vendu pendant très longtemps qu’il serait source de progrès, et notamment pour les pays émergents. Ce qu’ils n’avaient pas dit au peuple, c’est qu’il s’agissait de faire fabriquer par des esclaves pour vendre à des chômeurs… Aujourd’hui nous nous trouvons dans la situation où les plus affreux gagnent. C’est-à-dire que plus on va fabriquer dans des pays pauvres, plus mal on traite les salariés, plus on les fait vivre sans aucune dignité, moins on respecte les normes de sécurité, moins on respecte l’environnement, plus on déverse des produits contaminés dans les nappes phréatiques ou dans les rivières, et plus on arrive à obtenir sur le marché mondial un produit dont le coût permettra de gagner des parts de marché… Cette course au plus affreux, on n’en veut pas! C’est contraire à nos intérêts économiques et à notre vision de l’homme. Donc ce que nous souhaitons aujourd’hui, c’est revenir à une politique de bon sens qui consiste à inverser le coût de la distance. On ne peut pas admettre que ce qui vient de plus loin soit inférieur en coût à ce qui vient de très près. On dit qu’il ne faut pas que le commerce puisse tirer bénéfice du dumping social, du dumping fiscal et du dumping environnemental. D’où cette théorie du localisme qui consiste à recréer les conditions de notre développement économique sur notre territoire, au plus près, et qui est profondément écologique.

Tout autre chose: votre père, mardi, a fait ses adieux au Parlement européen, la fin de sa carrière politique. Qu’est-ce que ça vous fait?

Il faut bien à un moment donné clôturer une carrière. La sienne a été exceptionnelle, chacun s’accorde à le dire. Il a quarante ans de vie parlementaire derrière lui, il a joué un rôle fondamental dans la vie politique française pendant cinquante ans. Je pense qu’il n’y a pas beaucoup de responsables politiques qui peuvent en dire autant.

Mais à son égard, vous avez commis une sorte de meurtre symbolique pour sauver le parti…

Oui.

Comment avez-vous vécu cela et comment rebondir après?

Que la vie politique soit un parcours initiatique, qu’elle soit une succession d’échecs et de succès, de sourires et de coups reçus, de blessures et de cicatrices, j’en suis convaincue depuis que je suis née puisque je n’ai vécu que là-dedans. C’est ça qui fait l’épaisseur d’un dirigeant politique. Et c’est très probablement ce qui manque le plus à Emmanuel Macron: ce parcours initiatique. Ce qui lui manque, c’est d’avoir chuté, d’avoir subi des échecs. Et aujourd’hui, s’il réagit aussi mal depuis des semaines à la crise des «gilets jaunes», c’est peut-être parce qu’il ne l’admet pas et qu’il ne sait pas se remettre en cause pour repartir, comme l’ont fait avant lui Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Mitterrand et d’autres…

Créé: 20.04.2019, 08h03

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«Je n’ai jamais imaginé M. Bannon en leader européen»

Cette alliance des droites souverainistes est prônée par l’Américain Steve Bannon. Appréciez-vous ce soutien?

En réalité, M. Bannon souhaite créer une fondation dans laquelle puissent se rencontrer des gens qui ont la conviction que le monde est en train de changer et qu’il faut réfléchir aux nouvelles régulations. Je ne peux que me réjouir de ce projet. On voit bien qu’aujourd’hui, le libre-échange total est abandonné par les nations, que le protectionnisme redevient un projet d’avenir, que la problématique des flux migratoires et des équilibres Nord-Sud nécessite une nouvelle réflexion. Que nous puissions avoir ces débats avec des Américains, comme je l’espère aussi avec des Russes, des Indiens, des Européens, dans le cadre d’une fondation que M. Bannon a créée, ça me va très bien…

Cet automne, on avait l’impression qu’il prétendait se poser en leader…

Je pense que personne n’a pu imaginer une seconde qu’un Américain puisse être le leader du mouvement européen! Je l’ai lu aussi, mais…

Peut-être M. Bannon l’imaginait-il…

Non, je ne crois pas du tout. Je pense que c’est une erreur d’appréciation et d’analyse qui a été faite par les gens qui ont retranscrit ses propos. M. Bannon est un homme intelligent, il n’a jamais imaginé que, Américain, il pourrait en quelque sorte devenir la tête de pont des partis européens. Ça ne m’a même pas traversé l’esprit.

M. Bannon a été conseiller de Donald Trump. Ce n’est pas l’ami de l’Europe, c’est même plutôt son ennemi…

Écoutez, il n’y a pas d’amis. Il faut arrêter avec cette vision de Bisounours. Il n’y a pas d’amis, pas d’ennemis, il y a des nations qui défendent leurs intérêts. Les États-Unis défendent leurs intérêts!

Contre les nôtres…

Il peut arriver que ce soit contre les nôtres, évidemment. Il faut être lucide sur ce sujet. Les reproches que nous faisons doivent être adressés à l’Union européenne et non pas aux États-Unis. Pas plus qu’il ne me viendrait à l’idée de reprocher à Mme Merkel de défendre les intérêts allemands, alors que je reproche à M. Macron de ne pas défendre les intérêts français. On ne peut contester ni à l’Inde, ni à la Chine, ni aux États-Unis de défendre leurs intérêts. En revanche, on nous a vendu l’Union européenne comme une organisation qui défendrait nos intérêts, ce qu’elle ne fait pas. Voilà le reproche.
A.R.

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