Esclaves en Libye: l’hypocrisie mondiale

TémoignagesLa vente aux enchères de migrants diffusée par CNN a fait un tollé. Mais le phénomène est connu depuis longtemps. Tout le monde laisse faire!

Les Subsahariens forment la principale main-d’œuvre disponible en Libye pour les constructions ou le nettoyage des rues. Entrés clandestinement, ils deviennent
la proie de tous les abus.

Les Subsahariens forment la principale main-d’œuvre disponible en Libye pour les constructions ou le nettoyage des rues. Entrés clandestinement, ils deviennent la proie de tous les abus. Image: Reuters

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Les images sont certes de mauvaise qualité, mais on entend distinctement les prix énoncés: «500, 550, 600, 650…» L’homme est finalement vendu pour 1200 dinars libyens (environ 860 francs au taux officiel, ou 130 francs au marché noir, bien plus utilisé). Ce reportage, diffusé sur CNN le 14 novembre, a provoqué l’indignation dans le monde entier. Le Niger a demandé que le problème soit évoqué au sommet entre l’Union africaine et l’Union européenne ces mercredi 29 et jeudi 30 novembre. La France a, quant à elle, appelé à une réunion «expresse» du Conseil de sécurité de l’ONU, menaçant les Libyens d’une «procédure internationale de sanction».

Le gouvernement d’union nationale, reconnu par la communauté internationale, a réagi en ouvrant une enquête et en promettant de punir durement les coupables. La chaîne américaine affirme que ces ventes aux enchères de migrants clandestins ont lieu dans une dizaine de villes libyennes. Si aucune de ces «transactions d’êtres humains» n’avait encore été filmée, elles ne sont que le sommet d’un iceberg déjà maintes fois exploré, sans pour autant créer une telle onde de choc.

Lire aussi: Esclavage: haro sur un business juteux

En avril, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) publiait un rapport dont le titre ne souffrait aucune ambiguïté: «Des marchés aux esclaves mettent en péril la vie des migrants en Afrique du Nord.» Le document cite un employé de l’organisation au Niger: «Ils (ndlr: des migrants de retour de Libye) ont tous confirmé le risque d’être vendu comme esclave sur des places ou dans des garages à Sabha (ndlr: dans le sud de la Libye), soit par leur chauffeur, soit par des locaux.» L’organisation des Nations Unies évoque un Sénégalais, surnommé «S.C.», qui aurait été «acheté» et amené dans une maison avec une centaine de migrants: «Il a raconté que les ravisseurs avaient forcé les migrants à appeler leur famille au pays et qu’ils subissaient des coups pendant qu’ils parlaient pour que leurs proches entendent qu’ils se faisaient torturer. Pour être libéré de cette première maison, S.C. devait payer 300 000 francs CFA (environ 530 francs).» Contacté vendredi, un responsable libyen d’un centre de rétention confirme avoir entendu des témoignages en ce sens mais refuse de témoigner publiquement.

Les patrons viennent se servir

Mais le problème ne date pas de cette année et ne touche pas seulement les migrants tombés sous le joug de criminels. Les Subsahariens forment la principale main-d’œuvre disponible en Libye pour les constructions ou le nettoyage des rues. Entrés clandestinement, ils deviennent la proie de tous les abus, sans possibilité de défense. En 2013 déjà, nous avions rencontré John, un Nigérien qui se postait, comme beaucoup de ses camarades, à un grand carrefour de Tripoli pour chercher du travail à la journée. À l’époque, il n’envisageait pas de partir pour l’Europe mais seulement de gagner de l’argent en Libye pour aider sa famille. «Ici, on nous traite comme des esclaves. Parfois, sur les chantiers, ils nous battent. D’autres, en fin de journée, refusent de nous payer», assurait-il.

Peter, un Ghanéen qui écoutait la conversation, avait alors ajouté: «Parfois, les policiers viennent nous arrêter ici et nous obligent à travailler pour eux, gratuitement, avant de nous relâcher.»?

La faillite de l’État libyen, divisé en différentes autorités politiques et militaires depuis les combats de l’été 2014, a aggravé la situation: l’insécurité a poussé les migrants à tenter la traversée vers l’Europe et l’impunité a encouragé les personnes assoiffées par le profit. En 2015, le directeur d’un centre de détention officiel, à l’ouest de la capitale, nous détaillait sans complexe comment il évitait la «surpopulation» au sein de son établissement: «Des patrons, des entreprises, viennent chercher des employés qui ont été arrêtés. On les libère après la signature d’un papier.» Au passage, les gardes touchent une commission. La méthode est ancienne: sous Kadhafi déjà, des migrants rachetaient leur liberté en travaillant pour leurs gardiens.

Travail gratuit pour les gardiens

Quant à Mamadou Kourbaï, c’est par son passeur qu’il a été exploité. Nous avions rencontré ce Malien en mai dernier à Médenine, dans le sud de la Tunisie. Épuisé et traumatisé, il venait de quitter la Libye et espérait être rapatrié chez lui. L’homme a perdu sa femme et ses trois enfants en mer. Un voyage tragique qu’il dit avoir payé en travaillant gratuitement pendant deux mois en tant que maçon pour Oussama, son passeur. Une période difficile où les exactions étaient quotidiennes: «Les Libyens, quand ils considèrent que tu n’as pas bien travaillé, ils te tirent dessus!»?

Si tout le monde est au courant de ces pratiques, les mesures prises, elles, sont minimes. Les États africains traînent les pieds pour faciliter les rapatriements de leurs ressortissants (lire notre édition du 11 novembre). Et l’Union européenne concentre la plus grande partie de ses efforts à former les gardes-côtes libyens qui interceptent les migrants en mer pour les renvoyer en Libye. Une coopération que Zeid Ra’ad al-Hussein, haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, a jugée «inhumaine».

(24 heures)

Créé: 27.11.2017, 07h26

L’essentiel

Émoi mondial
Les images de CNN diffusées à la mi-novembre ont réveillé les consciences, mais le nouvel esclavagisme en Libye est connu de longue date.

Réactions
Les mesures prises pour lutter contre ce phénomène restent minimes, mais pourraient s’amplifier. Le Haut-Commissariat pour les réfugiés a dessiné un plan d’action.

À Genève
Samedi, des centaines de personnes, essentiellement des Africains, ont effectué une marche de protestation.

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