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«Les États tendent à criminaliser l’humanitaire»

Le CICR a élargi son champ d’action à des conflits non étatiques, aux algorithmes ou à la protection des données.

Yves Daccord, directeur général du CICR: «70% de nos actions humanitaires se concentrent aujourd’hui dans le monde musulman.»
Yves Daccord, directeur général du CICR: «70% de nos actions humanitaires se concentrent aujourd’hui dans le monde musulman.»
Lucien Fortunati

Le rendez-vous annuel du Forum économique mondial (WEF) s’est achevé vendredi. La présence du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Davos et la double casquette de son président, Peter Maurer, membre du conseil de fondation du WEF, ont suscité la controverse au sein de l’Organisation internationale et des critiques de la part d’États. L’occasion de faire le point avec son directeur général, Yves Daccord, sur la politique humanitaire de l’organisation, qui vient de clôturer son exercice 2018 à l’équilibre, et sur son adaptation aux défis d’un monde qui change.

Les liens tissés avec le WEF ont-ils fait courir des risques à l’activité et aux personnels sur le terrain?

À ce stade, nous n’avons pas de signes tangibles d’un risque avéré pour nos activités sur le terrain. Ensuite, les lieux de négociation où le CICR exerce classiquement sa diplomatie humanitaire sont très fragmentés et produisent moins de résultats que par le passé. Les États sont aujourd’hui moins intéressés à produire du consensus. Il faut en tenir compte. On cherche donc des plateformes alternatives ou complémentaires. Le WEF, parmi d’autres, offre l’opportunité de mener des discussions avec divers acteurs étatiques et privés, à la fois pour les intéresser à nos enjeux et pour influencer leurs agendas. Sur le lien entre changement climatique et conflits dont personne ne voulait parler, par exemple, Peter Maurer a pu intéresser des États mais aussi des acteurs privés pour investir. Avoir une voix de l’humanitaire au sein du conseil de fondation du WEF – qui n’est pas exécutif, je le rappelle – c’est capital dans le monde d’aujourd’hui. Avec tout le respect et l’amour que j’ai pour les anciens du CICR qui ont pu nous critiquer, je leur dis: le monde a changé. Et on doit aller là où ça se passe, en toute indépendance. Jugez-nous sur les résultats. Et soyez exigeants sur les principes. Le débat est légitime, mais ma préoccupation principale est ailleurs.

Quelle est-elle?

Par exemple, que nos donateurs le restent. Même quand ils sont impliqués dans des conflits dans lesquels nous intervenons. Quand le donateur numéro 1 du CICR s’appelle les États-Unis et le deuxième la Grande-Bretagne, et qu’ils mènent des opérations militaires au Moyen-Orient, alors que 70% de nos actions humanitaires se concentrent aujourd’hui dans le monde musulman, on pourrait autrement souffrir de ces liens sur le terrain.

Le recul du multilatéralisme ou la baisse des fonds à l’international vous obligent-ils à revoir vos programmes?

Non. Pas au niveau de nos activités. Mais cela nous oblige à repenser nos alliances. On a dû repenser notre diplomatie en bilatérale ou au sein de groupes régionaux. Notre présence est également plus soutenue à Washington, mais aussi à Pékin, Téhéran ou Jakarta, pour travailler directement avec ces gouvernements. Ce qui m’inquiète le plus, c’est le recul de l’application et du respect du droit international humanitaire, en parallèle de l’affaiblissement des lois du commerce ou du droit de la mer. On a l’impression que toute cette grammaire commune d’après-guerre est remise en cause. Il faut la reconstruire. On l’a fait par exemple sur les hôpitaux attaqués systématiquement en zone de conflit. On a travaillé avec les États mais aussi avec les personnels de santé dans le monde entier. Et on a obtenu en 2016 une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU votée à l’unanimité à ce sujet. Vous nous verrez aussi de plus en plus en lien avec les villes. Elles bougent sur les questions climatiques ou migratoires de façon plus souple que les États. Et demain sur des questions comme les armes ou la violence en général.

Ces dernières années, les humanitaires ont dû faire face à des niveaux de violence inédits. Le conflit syrien marque-t-il un tournant?

Oui. Les historiens nous détailleront tout cela dans quelques années. À notre niveau, ce que nous avons vu émerger, c’est cette idée que la politique du pire finit toujours par payer, que vous soyez un gouvernement ou un groupe non étatique. Dès le premier jour, il y a eu la volonté de s’attaquer au système de santé parce que c’était le moyen de mettre la pression sur la population. Cette stratégie de surenchère a conduit chaque camp à éloigner les acteurs modérés pour créer une polarisation. La politisation de l’action humanitaire a aussi été un élément nouveau. Avec le conflit Syrien, nous sommes entrés dans un monde très clivant et polarisé. Les règles classiques sont remises en cause et les responsables politiques valident ce choix. Nous arrivons à une fin de cycle. De nouveaux modèles politiques, sociaux, économiques vont émerger, mais pour le moment tout reste très diffus. Ce qui m’inquiète également, ce sont les législations antiterroristes qui fleurissent partout dans le monde. Elles tendent à criminaliser l’action humanitaire. Pour nous, le vrai défi se trouve là. C’est celui de notre indépendance. Nous devons pouvoir continuer à parler avec les groupes non étatiques, tels les talibans, comme avec les gouvernements.

Ce contexte d’un monde en recomposition fait-il émerger de nouveaux besoins?

Oui. Par exemple, la question de la protection des données tend à devenir primordiale. Nous avons dû réévaluer et repenser notre façon de faire. Aujourd’hui, quelqu’un peut nous demander de garder son téléphone au passage d’un checkpoint pour être sûr que son contenu ne soit pas téléchargé. C’est un service que nous allons sans doute devoir développer dans les années à venir. Il y a aussi la question de l’intelligence artificielle, qui va au-delà du combat contre les robots tueurs. Nous sommes convaincus que ce qu’il faut contrôler, ce sont les algorithmes. Ce sont eux qui peuvent permettre à une machine de tuer de façon autonome. Ils ne sont pas neutres mais on peut les maîtriser. Nous avons travaillé sur la question avec l’EPFL. Le CICR s’emploie à trouver des réponses à tous ces nouveaux défis. Nous interagissons déjà sur la conception des jeux vidéo de guerre avec une entreprise tchèque en y faisant intégrer des questions de droit humanitaire dans les scénarios. Nous ne pouvons pas faire interdire ces jeux mais nous pouvons contribuer à les rendre plus conformes aux principes du droit humanitaire. Le joueur a perdu la partie s’il a tiré sur une ambulance. Quand on sait que beaucoup de militaires s’entraînent sur ces jeux, ce n’est pas inutile. Les nouvelles technologies ont un côté très angoissant, mais il y a aussi des aspects très positifs. Pour reconnaître des personnes disparues sur les milliers de vidéos et photos provenant de Syrie, nous avons pu utiliser des logiciels automatisés de reconnaissance faciale. Le «big data» nous est aussi très utile. Le traitement de tweets sur le terrain peut mettre en lumière un besoin en assainissement que nous n’avions pas vu.

Les besoins d’aide humanitaire augmentent et votre budget a presque doublé en six ans. Comment arriver à un équilibre?

En 2010, on sentait venir la crise au Moyen-Orient. Mais on ne pensait pas qu’elle serait si profonde. Depuis plusieurs années, la question migratoire est aussi génératrice de tensions et de besoins humanitaires grandissants, avec des régions sous pression comme le Sahel. Il fallait pouvoir répondre. Aujourd’hui, on fait le constat que les donateurs nous ont accompagnés. Et je vous annonce que notre exercice sera de nouveau à l’équilibre en 2018 alors qu’en effet, le budget consacré à notre action sur le terrain a progressé de 78% sur les six dernières années. Répondre plus, c’est bien, mais pas suffisant. Aujourd’hui, il faut améliorer l’impact des actions humanitaires en se coordonnant mieux avec les acteurs du développement, les privés, et en trouvant des financements nouveaux. Par exemple, nous invitons la Banque mondiale à investir directement dans le pays sur des infrastructures vitales comme l’eau ou le sanitaire. Prenez l’exemple du Yémen: si le système de santé déjà fragile s’effondre, le coût humain sera énorme. On peut agir pour éviter cela en renforçant notre présence sur place. Mais ce n’est pas nous qui payons les salaires des personnels de santé yéménites, par exemple. En revanche, la Banque mondiale peut aider.

Est-ce que la contrainte budgétaire vous a conduits à abandonner certains champs d’intervention ou des missions dans certains pays?

On a au contraire investi de nouveaux champs, comme celui des «autres situations de violences», qui ne sont pas considérées juridiquement comme des conflits mais qui ont des conséquences humanitaires importantes. C’est le cas de la violence des gangs au Mexique, par exemple. Ou encore du Guatemala. On y était dans les années 90, quand le pays vivait une guerre entre gouvernement et rebelles. Aujourd’hui, cette guerre est finie, mais la violence fait toujours beaucoup de victimes. Comment le CICR pourrait-il ne pas être présent aux côtés des populations? À l’avenir, il faudra aussi réfléchir avec les Croix-Rouge nationales à ces populations qui vivent en périphérie et se retrouvent en dehors du système, dans des quartiers avec un niveau de violence élevé. On le voit en Amérique mais aussi en Europe. Et je ne parle pas seulement des «gilets jaunes» en France. Là où on s’est désengagé, c’est quand notre valeur ajoutée n’était plus claire. On a fermé par exemple notre délégation en Haïti. Le travail à faire désormais dans ce pays, c’est du développement classique. Il n’y a plus de problème d’accès à des populations impactées qui justifierait la présence du CICR. On est aussi l’une des quelques organisations humanitaires internationales qui ne considèrent pas les gens au travers d’une seule expertise ou catégorie de la population. On part de l’ensemble des gens touchés par les crises, de leur communauté, de leurs besoins. On n’intervient pas non plus sans être à leur écoute, avec des réponses élaborées ailleurs.

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