Les Etats-Unis sans Dieu

Révolution laïqueLa présidentielle de Trump et de Clinton est l’une des moins religieuses de l’histoire.

<b>Lobby </b> Le 4?juin, des milliers de défenseurs de la laïcité se sont rassemblés à Washington pour se donner une visibilité politique.

Lobby Le 4?juin, des milliers de défenseurs de la laïcité se sont rassemblés à Washington pour se donner une visibilité politique. Image: GETTY

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Vu d’Europe, forcément, les Etats-Unis passent pour un pays ultra-religieux. Dieu demeure un passage obligé pour quiconque veut occuper le Bureau ovale de la Maison-Blanche. Dans leur immense majorité, les citoyens se disent croyants. Miracles, paradis et enfer, Immaculée Conception… Tout cela va de soi. Plus d’un Etasunien sur trois affirme même que le monde a été créé en sept jours, comme décrit dans le livre de la Genèse. Du coup, on a pu entendre l’inénarrable Donald Trump jurer que personne ne lit davantage la Bible que lui. Hillary Clinton, elle, a rappelé ses racines méthodistes. Même Bernie Sanders s’est senti obligé de définir sa «spiritualité», expliquant que ce qui affecte un être humain a un impact sur tous les autres. Pourtant, personne n’est dupe. Ces trois-là ne sont pas exactement de fervents croyants. Tous les observateurs s’accordent à dire que la religion ne joue pas un rôle primordial dans cette campagne présidentielle. Dans la presse anglo-saxonne, ces primaires «laïques» n’ont échappé à personne. Certains disent assister à la «première élection sans Dieu», tandis que d’autres s’interrogent: «Où est passé Dieu?» Eléments d’explication.

Mais où est donc passé Dieu?

D’abord un constat. Ce qui sidère tous les observateurs, c’est que la droite évangélique, plutôt que de soutenir des candidats ouvertement religieux comme Mike Huckabee, Rick Santorum ou Ted Cruz, a voté en majorité pour Donald Trump, un politicien qui parle peu de sa foi. Protestant presbytérien, il affirme adorer la Bible, mais se mélange les pinceaux dès qu’on lui demande quel est son verset préféré. Pour plaisanter, il dit que le livre saint des chrétiens est bien sûr «le plus important qui ait jamais été écrit», mais qu’en deuxième position arrive le sien, The Art of The Deal. Or, ce même Trump a remporté 49% du vote évangélique en Floride et il a vaincu au Mississippi où trois quarts des électeurs républicains sont des Blancs évangéliques.

Côté démocrate, le véritable phénomène de cette campagne s’appelle Bernie Sanders. Avant lui, jamais aucun candidat juif n’avait remporté ne serait-ce qu’une seule des primaires organisées dans les 50 Etats fédérés. Mais en réalité, il ne s’agit là que d’une identité culturelle. Lui-même évite de parler de religion et d’ailleurs il passe pour être athée. Pire: il se dit «socialiste», brisant l’un des plus grands tabous aux Etats-Unis. Quant à Hillary Clinton, si elle mentionne parfois ses racines protestantes méthodistes, il est intéressant de noter que les médias diffusent rarement ses déclarations.

Pas un seul athée au Congrès

Cela est d’autant plus étonnant qu’il n’y a jamais eu, aux Etats-Unis, de président ouvertement non chrétien. Il n’y a pas actuellement d’élu ouvertement athée au Congrès. Car même si la Constitution est clairement laïque, la société américaine est très religieuse, explique Denis Lacorne, directeur de recherche au CERI-Sciences Po à Paris, auteur d’un ouvrage intitulé De la religion en Amérique.

Le 8 juin à Genève, lors d’une conférence à l’Institut de Hautes Etudes internationales et du développement, le chercheur a rappelé que le premier amendement érige aux Etats-Unis «un mur de séparation entre Eglise et Etat». Mais paradoxalement, les dollars portent la mention «In God We Trust» («En Dieu nous croyons») depuis la guerre de Sécession, le slogan «One Nation Under God» («Une seule nation sous le regard de Dieu») fait partie intégrante du serment au drapeau depuis la guerre froide contre le communisme et chaque président doit faire serment sur la Bible et conclut les discours par un retentissant «God Bless America» («Que Dieu bénisse l’Amérique»).

Surtout, la place de la religion s’est renforcée avec la création en 1979 de la «Moral Majority», lobby évangélique lancé par le prédicateur Jerry Falwell, lequel a contribué à faire élire en 1980 le président Ronald Reagan. Depuis trois décennies, les évangéliques sont le bloc d’électeurs le plus important des Etats-Unis, particulièrement incontournable chez les républicains.

Selon l’institut de sondages Pew Research Center, si 26% des Etasuniens disent qu’ils ne soutiendraient pas un candidat gay à la présidence et 42% affirment qu’ils ne donneraient pas leur voix à un musulman, ils sont une majorité de 51% à refuser tout net l’élection d’une personne qui avouerait ne pas croire en Dieu!

Tournant démographique

Mais voilà, on assiste aujourd’hui à l’émergence d’une minorité de plus en plus importante de citoyens qui sont rebutés par toute référence à Dieu. Les Etasuniens sans aucune affiliation religieuse constituent une catégorie d’électeurs en plein boom. Surnommés les «nones» (ceux qui n’ont «aucune» religion), leur nombre augmente très rapidement, à en croire les sondages du Pew Research Center. Entre 2007 et 2014, ils sont passés de 16% à 23% des personnes en âge de voter. A présent, ils seraient presque à égalité avec le premier bloc électoral: celui des chrétiens évangéliques (25%). Et ils forment déjà la plus grande catégorie de votants chez les démocrates (28%). Surtout, les «nones» sont très largement en tête dans l’électorat jeune: 35% des Millenials (âgés de 20 à 35 ans). Ce qui laisse penser que l’avenir appartient au «bloc laïc», rassemblant athées, agnostiques, indifférents et rebelles aux institutions.

Denis Lacorne y voit un processus de sécularisation comparable à celui qu’a connu (et continue de vivre) le continent européen. Il concède que l’histoire des Etats-Unis alterne des époques plus religieuses et d’autres plus laïques. «Au temps des pères fondateurs, par exemple, il y avait dans la société un ras-le-bol du religieux», ce qui s’est reflété notamment dans la Constitution. En partie, l’évolution actuelle de la société pourrait donc être le reflux de la vague évangélique. «Mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi les nouvelles générations sont moins croyantes. La sécularisation est en marche.»

Le lobby de la Raison

Et cela commence à se voir. Car les «nones» ont beau devenir le groupe d’électeurs le plus important en nombre, ils se savent moins puissants politiquement. Très hétérogène, cette catégorie n’est pas perçue comme une communauté auprès de laquelle les politiciens peuvent faire campagne. C’est pourquoi des lobbys se créent un peu partout, par exemple pour défendre l’enseignement scientifique de l’évolution plutôt que le créationnisme. Samedi 4 juin, un «Reason Rally» («Journée de la raison») a rassemblé des milliers de personnes sur le National Mall de Washington, devant le Lincoln Memorial, pour se donner une visibilité politique autour d’un thème rassembleur: la défense de la laïcité. On y a vu fleurir, sur les panneaux, le slogan «Good without God» («Heureux sans Dieu»). La fondation «Freedom From Religion» («Libre de religion») a lancé, elle, la campagne d’affichage «I’m Secular and I Vote» («Je suis laïc et je vote»). American Atheists a ouvert l’an dernier un bureau politique à Washington. Dans 18 Etats, des coalitions laïques font campagne pour soutenir certains candidats aux élections législatives ou combattre des projets de loi. Au plan fédéral, plus de 300 élus du Congrès ont été contactés personnellement pour les convaincre de soutenir l’éducation sexuelle à l’école ou une approche scientifique sur le climat.

La montée en force de ce «nouvel athéisme» daterait en fait de 2006, année où la parole a commencé à se libérer après la publication par quatre intellectuels de livres mettant en question Dieu et la religion. Signe de l’évolution du paysage électoral, le président Barack Obama a fait sensation en 2009, lors de son discours inaugural, en disant que les Etats-Unis sont «une nation de chrétiens et de musulmans, de juifs et d’hindous…», avant d’ajouter «et de non-croyants».

Panique évangélique?

Les «ultras» évangéliques se désespèrent de voir disparaître «leur» Amérique. Les WASP, ces Etasuniens qui se disent Blancs, Anglo-Saxons et protestants, ne sont déjà plus majoritaires. Et selon les projections du Bureau fédéral du recensement, d’ici à 2042 les «minorités raciales» (Noirs, Latinos ou encore Asiatiques) compteront davantage de citoyens que la catégorie dite des «Blancs». Par ailleurs, leurs élus au Congrès (notamment ceux du Tea Party) ont déçu: ils n’ont pas réussi à faire barrage au mariage gay ou à l’avortement, note Denis Lacorne. Ils n’ont pas non plus pu imposer la prière à l’école…

Si les évangéliques se tournent vers Donald Trump, ce n’est pas pour ses «vertus morales», mais parce qu’ils voient en lui un homme fort, susceptible de faire barrage à l’afflux de Latinos (catholiques) et à l’arrivée de musulmans, analyse le chercheur. Plutôt que la foi, Donald Trump défend l’identité des Blancs chrétiens, leur droit à crier «Joyeux Noël!» et non «Bonnes Fêtes!» ou la possibilité de monter des crèches de Noël à l’école.

Le milliardaire Trump a su être généreux envers d’importants mouvements évangéliques. Il s’est assuré le soutien de Jerry Falwell Jr, fils du fameux prédicateur fondamentaliste. Et le candidat républicain, quand on lui demande si la religion influence sa politique, se réfère volontiers aux sermons percutants de «son» pasteur, Norman Vince Peale, auteur du bestseller The Power of Positive Thinking («Le pouvoir de la pensée positive»). Donald Trump dit par exemple que l’esprit humain «peut surmonter n’importe quel obstacle. Je ne pense jamais à ce qui est négatif.» Est-ce cette sorte de méthode Coué qui lui permet d’affirmer sans sourciller qu’il fera construire – aux frais des Mexicains – un mur sur la frontière… alors que cela coûterait une fortune et nécéssiterait d’embaucher des dizaines de milliers de nouveaux gardes?

Créé: 22.06.2016, 10h11

En chiffres

25% Près d’un Etasunien sur quatre déclare n’avoir aucune affiliation religieuse. Qu’ils soient athées, agnostiques, indifférents ou en rébellion contre les institutions, les électeurs appartenant à ce «bloc laïc» sont désormais pratiquement aussi nombreux que les évangéliques. Chez les démocrates, ils sont carrément 28% des votants potentiels, donc la catégorie la plus importante.

51% Aux Etats-Unis, ils sont encore majoritaires, ceux qui affirment qu’ils n’éliraient jamais à la présidence
un candidat avouant ne pas croire
en Dieu. Par comparaison, ils ne sont «que» 42% à déclarer qu’ils ne donneraient pas leur voix à un musulman
et 26% à refuser de voter pour
un politicien ouvertement gay.

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