Boris Johnson parvient à arracher un accord

BrexitLe premier ministre britannique a bluffé tout son monde en trouvant en un temps record un accord avec l’Union européenne. Pourtant, l’imbroglio du Brexit n’est ni résolu ni terminé.

Michel Barnier, le négociateur de l’UE pour le Brexit (à dr.), s’apprête à féliciter le premier ministre britannique Boris Johnson, jeudi à Bruxelles.

Michel Barnier, le négociateur de l’UE pour le Brexit (à dr.), s’apprête à féliciter le premier ministre britannique Boris Johnson, jeudi à Bruxelles. Image: AP PHOTO

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Jean-Claude Juncker est soulagé: «Nous avons un accord!» Aux côtés du président de la Commission européenne, le premier ministre britannique Boris John­son arbore une mine réjouie. «Cet accord représente un très bon accord pour l’Union européenne et pour le Royaume-Uni. C’est un résultat juste et raisonnable», explique-t-il. Tout sourire, il assure qu’il permet de concrétiser «un véritable Brexit», dans lequel «toutes les parties du Royaume-Uni» profiteront de nouveaux accords commerciaux et prendront «ensemble les décisions sur notre avenir concernant notre législation, nos frontières, notre argent et la manière dont nous voulons diriger le Royaume-Uni».


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Pour nombre de Britanniques et d’Européens, Boris Johnson était un clown aux cheveux en pétard, un piètre politicien surtout réputé pour ses blagues. Ce jeudi, il a simultanément changé de stature tout en devenant le héros d’un nombre important de Britanniques. En trois mois, il est en effet parvenu à sortir le Royaume-Uni d’une situation assez inextricable.

Tout d’abord, Boris Johnson s’est débarrassé du filet de sécurité irlandais, qui accordait à l’Irlande du Nord un statut juridique différent du reste du pays en la plaçant dans le marché unique européen. Officiellement, l’Irlande du Nord demeurera dans la zone douanière britannique mais disposera d’avantages douaniers avec l’Irlande. Aucun contrôle ne sera effectué à la frontière entre les deux Irlandes, mais à l’arrivée des biens britanniques sur le sol nord-irlandais. Afin de limiter les risques de trafic illégal à travers la frontière invisible, l’Irlande du Nord devra suivre le taux de TVA décidé par l’UE.

Pas de Singapour européen

Pour satisfaire les eurosceptiques les plus radicaux, Boris Johnson a également placé le pays en direction d’«un accord de libre-échange vaste et équilibré», comme l’indique la déclaration politique sur les relations futures. L’objectif sera donc d’éliminer tous les droits de douane entre les deux pays. En échange, et afin de ne pas devenir un compétiteur direct de l’UE, une sorte de Singapour européen, le Royaume-Uni devra suivre la réglementation européenne en matière de droits du travail, d’environnement, d’aides d’État, etc. Tous ces éléments ne manqueront pas d’être notés avec intérêt du côté de Berne: ils rappellent étonnamment la relation actuelle de la Suisse avec l’UE et la direction qu’elle pourrait prendre avec l’accord-cadre.

Ce résultat marque le succès de la stratégie de négociation agressive de Boris Johnson. De nombreux opposants, de son camp comme de l’opposition, avaient considéré comme irresponsable sa décision de «garder sur la table» la possibilité d’un Brexit sans accord avec les Vingt-Sept – omettant volontairement que le premier ministre avait inlassablement répété «ne pas vouloir d’un no deal en raison des dégâts que provoquerait une rupture brutale avec l’UE. Force est de constater que cette stratégie lui a permis de pousser les Européens à sortir de leurs lignes rouges, et notamment le filet de sécurité irlandais, ou backstop, qu’ils affirmaient «inamovible». Sans doute cela a-t-il été facilité par le poids historique, diplomatique et commercial du Royaume-Uni, mais, avec une stratégie bien plus timide, sa prédécesseure Theresa May s’était vu présenter une fin de non-recevoir…

Dernier mot à Westminster

Malgré les compromis européens, tout n’est pourtant pas encore réglé. Comme Boris Johnson l’a indiqué lors de sa courte déclaration télévisée à Bruxelles jeudi: «J’espère véritablement que mes collègues députés à Westminster s’uniront pour concrétiser le Brexit et faire passer cet excellent accord de l’autre côté de la ligne.» L’avenir de son accord passe en effet désormais par la Chambre des Communes.

Son adoption samedi après-midi permettrait de passer cette étape critique vers la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Ce ne serait pourtant qu’une première étape. Malgré l’assurance encore répétée jeudi par Boris Johnson qu’«il n’y aura pas de report» de la date du Brexit au-delà du 31 octobre, il y en aura forcément un. «Pour que le Royaume-Uni sorte de l’UE, cet accord, une fois qu’il sera adopté, doit être retranscrit en un projet de loi britannique qui puisse être mis au vote des députés, indique Simon Usherwood, professeur de sciences politiques à l’Université du Surrey. Le délai est bien trop court, d’autant plus que l’adoption du projet de loi nécessitera lui-même au minimum deux semaines.» L’aventure du Brexit n’est donc pas encore terminée.



Bruxelles dit oui et prend des risques

Il était H –4 avant la réunion des chefs d’État et de gouvernement européens à Bruxelles quand une fumée blanche s’est échappée du Berlaymont, le siège de la Commission européenne, où les équipes britannique et européenne étaient retranchées depuis des jours. Une fumée blanche ou, plus exactement, un tweet d’un correspondant des «Échos» à Bruxelles: «Un accord a été trouvé entre négociateurs britanniques et de l’Union européenne.»

Une heure plus tard, Michel Barnier était en salle de presse pour dire encore une fois, mais avec le sourire, que «le Brexit est une école de patience». Et le négociateur européen, pourtant peu enclin au sentimentalisme, d’ajouter: «Depuis trois ans, ce qui compte vraiment, ce sont les gens d’Irlande et d’Irlande du Nord, ce qui compte vraiment, c’est la paix.» Ont suivi des détails sur le nouveau «protocole sur l’Irlande et l’Irlande du Nord» annexé à l’accord de retrait, validé dans l’après-midi par les Vingt-Sept et qui doit permettre au premier ministre britannique de retourner devant son parlement la tête haute.

Comment un accord a-t-il été possible, alors que les perspectives semblaient tellement sombres quand Boris Johnson est entré au 10 Downing Street fin juillet? Grâce à de vrais compromis des deux côtés et, comme toujours dans l’UE, à un calendrier militaire. Un indice saute aux yeux: l’accord ne fait plus que 68 pages, contre 170 pour le fameux backstop rejeté trois fois par la Chambre des Communes. Bruxelles a accepté de confier aux Britanniques un rôle dans le contrôle des frontières du marché unique et au parlement nord-irlandais un droit de consentement sur leur alignement réglementaire avec l’UE. En contrepartie, les Européens ont reçu l’engagement que Londres ne les «squizzerait» pas et s’engageait à «éviter les distorsions commerciales et les avantages compétitifs injustes».

Le plus dur reste à faire: la ratification. Le président français Emmanuel Macron résume la position des Vingt-Sept: «Il convient de passer les prochaines étapes et, instruits par le passé, il [nous] faut rester raisonnablement prudents.»

Florence Autret Bruxelles

Créé: 17.10.2019, 22h16

L’essentiel

Héros
Boris Johnson apparaît en sauveur du Brexit

«Backstop»
L’épineuse question du filet de sécurité irlandais a été réglée

Loi
L’accord doit encore être concrétisé en un projet de loi soumis au vote des députés britanniques

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