Christophe Guilluy: «Le mouvement des «gilets jaunes», on en a pour cent ans!»

FranceAu moment de la fin du grand débat, le géographe Christophe Guilluy avertit: répondre aux «gilets jaunes» est une tâche immense.

Christophe Guilluy est géographe. Son livre «No Society» fait le constat de la fin de la classe moyenne.

Christophe Guilluy est géographe. Son livre «No Society» fait le constat de la fin de la classe moyenne. Image: DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Vous êtes celui qui avait en quelque sorte annoncé le mouvement des «gilets jaunes»…
Disons que j’en ai parlé avant. (Rires.) Je m’amuse aujourd’hui de voir tous ceux qui disent qu’ils savaient et qu’ils l’avaient vu venir, même des gens qui me critiquaient et affirmaient que les territoires dont je parle n’existaient pas et qu’il n’en viendrait jamais rien…

Car vous avez décrit avant tout le monde la France des périphéries et son exaspération…
Mon vrai sujet, à l’origine, c’était le destin des catégories populaires au temps de la mondialisation. En réalisant les cartes dans l’espace de ces catégories qui autrefois étaient le socle de la classe moyenne, je me suis aperçu que ces gens ne vivaient plus là où ça se passe. Ils sont coupés des grandes métropoles mondialisées, ils vivent dans des territoires qui subissent une désertification de l’emploi, des territoires très divers, petites villes, villes moyennes, zones rurales, mais qui, mis bout à bout, représentent la majorité de la population française. Il se trouve que lorsque la première carte des ronds-points des «gilets jaunes» est parue, au lendemain du 17 novembre, c’était un copié-collé de ma France périphérique.

Les «gilets jaunes», ce n’est pas la classe moyenne, plutôt les petites classes populaires.
Le concept de classe moyenne n’est pas économique, il est culturel: c’était l’idée que nous tous, ouvriers, employés, cadres, nous faisions partie d’un tout et étions intégrés à la machine économique – c’est ça les Trente Glorieuses. On pouvait avoir des salaires très différents, mais on faisait partie d’un système économique qui intégrait, qui faisait société. Aujourd’hui, quand on parle de la classe moyenne, on parle des catégories supérieures – des gens pas forcément riches mais qui sont intégrés à la mondialisation. Ceux qui sont sur les ronds-points, ce sont les nouvelles classes populaires, mal intégrées économiquement, vivant sur des territoires fragiles. Ce ne sont pas des gens qui refusent l’Europe ou la mondialisation – au contraire, ils ont joué le jeu – mais ils constatent que le modèle ne leur a pas été bénéficiaire. On n’a plus besoin d’eux pour faire tourner la boutique!

C’est pour cela qu’ils ont mis des gilets jaunes, pour dire: on est là…
Exactement, c’était génial! Au fil du temps, l’intelligentsia, les médias, le monde de la culture – on pourrait dire la bourgeoisie au sens large – avaient commencé à oublier qu’il existe un peuple dans leur propre pays. Pire: auquel il ne faut pas donner la voix parce qu’il est dans le repli, le racisme – beaucoup de reproches qu’on a faits dès le début aux «gilets jaunes».

Qu’ont-ils proclamé?
Simplement: nous existons! Ce ne sont pas des grincheux, ils disent qu’ils veulent faire partie de cette société et de ce modèle économique. Ils veulent être représentés et que les partis politiques répondent à leur demande.

Pourtant il y a eu beaucoup de violences…
Fondamentalement, le mouvement est paisible, avec beaucoup de femmes et de retraités. Il s’est radicalisé quand il a été aspiré par les métropoles, avec une autre sociologie, plus politisée: des fractions d’extrême droite et d’extrême gauche, des militants plus chauds et une instrumentalisation de la violence. D’ailleurs, ça a marché: quelques bagnoles qui crament sur les Champs-Élysées, c’est la une du «New York Times». Sans cela, ils ne l’auraient pas eue.

Et le refus de se structurer, est-ce une incapacité ou un choix?
J’y vois plutôt une incapacité. Une méfiance aussi. Depuis vingt ou trente ans, ces catégories populaires sont décriées par beaucoup de milieux politiques ou médiatiques. Tu ne m’aimes pas, je ne t’aime pas! Bien sûr, c’est puéril, mais c’est aussi très humain. Alors la conséquence, c’est qu’on se trouve dans une impasse: une société n’est viable que si le haut parle au bas et qu’une combinaison se noue entre les deux. Nous devons faire société ensemble, pas l’un contre l’autre. Retisser les liens ne se fait pas du jour au lendemain. C’est pourquoi je crois qu’il faut penser ce mouvement sur le temps long. Les «gilets jaunes», nous en avons pour cent ans! Ça ne veut pas dire bien sûr qu’on aura des manifs tous les samedis, mais cette question de l’intégration des catégories modestes dans nos sociétés, elle est devant nous et elle est colossale. C’est vrai pour la France, mais c’est vrai partout, aussi pour l’Allemagne, et même pour la Suisse…

La réponse du gouvernement, cela a été le grand débat. Un succès…
Oui, mais la question c’est: pour quoi faire? Allons-nous oui ou non, aujourd’hui, penser différemment le développement économique et le modèle social? Car sinon, même si la croissance continue, l’emploi se concentrera toujours plus dans les grandes métropoles et sur des catégories sociales qui elles-mêmes vont se restreindre.

Les «gilets jaunes» n’attendent rien du grand débat, vous non plus?
C’est microscopique par rapport aux enjeux, microscopique par rapport aux questions économiques qui nous dépassent très largement dans un modèle mondialisé. Je dirais que Macron fait ce qu’il peut avec le pouvoir qu’il a, qui est assez dérisoire. En revanche, s’il veut vraiment faire société et réintégrer les catégories populaires, il doit aller dans la direction du référendum. Pour moi, la démocratie, c’est renforcer le pouvoir de ceux qui n’en ont pas, pas celui de ceux qui l’ont déjà.

À vous entendre, le combat des «gilets jaunes» ne fait que commencer…
Bien sûr, nous sommes à l’An I. C’est l’An I d’un processus très long et qui va durer…

(24 heures)

Créé: 15.03.2019, 21h15

Articles en relation

Et si on allait voir ce qui a changé chez les «gilets jaunes»?

France Cela fait quatre mois qu’ils manifestent et ne désarment pas. Pour comprendre, on a traversé Paris avec eux. Plus...

La colère made in France s’exporte

Gilets jaunes De la hausse du pouvoir d'achat au maintien en circulation des vieux diesels, chaque pays a ses spécificités. Plus...

Vidéos: Près d'un millier de gilets jaunes réunis devant l'ONU

Genève Le manifestants français et suisses ont occupé dans le calme la place des Nations ce mercredi matin. Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 6

Paru le 21 mars 2019.
(Image: Bénédicte ) Plus...