Comment Marine Le Pen veut prendre le pouvoir

Présidentielle françaiseLa présidente du FN veut croire que le climat mondial de rejet des élites joue en sa faveur et peut l’aider à atteindre l’Elysée. Lentement, Marine Le Pen entre en campagne. Enquête.

Jeudi dernier à Paris, Marine Le Pen s’offre une immersion au marché de Noël.

Jeudi dernier à Paris, Marine Le Pen s’offre une immersion au marché de Noël. Image: AFP

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Marine Le Pen se fraye un chemin parmi les journalistes. Tous l’interpellent. La présidente du Front national est devenue incontournable. Tout autour, c’est l’attroupement et les voix des quidams. On entend des «Marine présidente!» et des «Marine, elle est bien. C’est la seule qui vient chaque fois nous dire bonjour!» C’est une clameur qui monte de partout en France. De ses profondeurs rurales comme de cet épicentre qu’est l’avenue la plus célèbre du monde, avec son arc de triomphe que Marine Le Pen cherche du regard. Comment le Front national se prépare-t-il au pouvoir? Marine Le Pen peut-elle réellement devenir la huitième présidente de la Ve République? La question est devenue centrale en France. Une hypothèse vécue comme une angoisse alors que la probabilité que Marine Le Pen se qualifie pour le deuxième tour de l’élection présidentielle de 2017 (23 avril et 7 mai) s’est sédimentée dans l’opinion publique ces cinq dernières années.

Jeudi dernier, la présidente du FN prend un bain de foule sur les Champs-Elysées, à Paris. Elle a donné rendez-vous à la presse sous la statue du général de Gaulle. Rien n’est laissé au hasard lorsqu’on veut empiler les symboles avec méthode. «Le marché de Noël, c’est un Paris populaire qui me plaît. Sans les forains, la capitale serait un ghetto de riches et de bobos!» glisse d’entrée celle qui ne veut pas être la présidente d’un parti sulfureux, au passé controversé, où les révisionnistes faisaient le coup-de-poing avec les xénophobes. Non, Marine Le Pen veut être la candidate providentielle qui relève la France, la libère, la rassure.

Les journalistes dévoilent leur enquête

La rose bleue du FN

«La France ne sera apaisée que par une autorité sereine. Nous sommes pour la justice, l’ordre et la loi!» dit-elle souvent. Chacune de ses prises de parole décline les slogans de campagne, «La France apaisée» d’abord et désormais «Au nom du peuple»! Les politologues appellent cela la dédiabolisation. Florian Philippot, numéro deux du FN, parle, lui, d’une «profession de foi». «L’idée derrière, c’est qu’il y a le référendum, l’initiative populaire: nous remettons le peuple au centre des décisions.»

Il y a trois semaines, le 16 novembre, rue du Faubourg Saint-Honoré, le Front national inaugure ses locaux de campagne. Ses 380 mètres carrés de bureaux ont été baptisés l’Escale. Car la rue mène au Palais de l’Elysée. Le clin d’œil est évident. L’ambiance est aussi décontractée que transgressive. Comme cette affiche pastiche de Florian Philippot, le stratège du FN, en James Bond vissant le silencieux sur son flingue. Le FN n’a pas invité la presse pour l’amuser mais pour dévoiler son équipe de campagne et son logo: une rose bleue dont la tige pointue sans épines fait penser à une épée. De part et d’autre «Marine» et «Présidente». La flamme du logo historique du FN a disparu. Dans le nouveau FN, les codes ont changé. «Le Pen» renvoie à Jean-Marie et la présidente est appelée par tous «Marine».

«Dans le langage des fleurs, la rose bleue signifie rendre possible l’impossible. Bien sûr, la rose est une fleur qui a été assimilée à la gauche, le bleu, une couleur qui a été assimilée à la droite. La campagne qui est la mienne vise à rassembler l’ensemble des Français, qu’ils viennent de gauche ou de droite. Ces vieux mouvements ont échoué. Cette rose bleue devient le symbole qui rend possible le redressement de notre pays», explique Marine Le Pen. C’est la cohue. On y croise le député Gilbert Collard comme le vieux grognard du Front Alain Vizier. Vingt-cinq ans de service de presse et déjà en train de moucher un journaliste qui ne s’est pas présenté à lui. A ses équipes, il donne toujours la même consigne: «Soyez fermes sur le fond mais courtois dans la forme.»

Marine Le Pen, elle, est beaucoup plus détendue. «Juste Marine sur les affiches? C’est un message au peuple français qui, lui, m’appelle Marine. Je vais vous faire une confidence: vous aussi vous m’appelez Marine», rit-elle, chaleureuse et radieuse lors de cette clinquante inauguration. Pourtant, les choses n’ont pas toujours été aussi simples. La dernière des trois filles de Jean-Marie Le Pen, qui a dirigé le parti depuis sa création en 1972, est peut-être celle qui était le moins destinée à lui succéder.

Succession par défaut

Il faut lire A contre flots, l’autobiographie de Marine Le Pen, pour le comprendre. Dans un étonnant exercice de sincérité, elle y révèle ses traumatismes, celui de l’attentat contre la famille Le Pen le 3 novembre 1976 ou celui du départ de sa mère Pierrette. Elle dit encore et surtout comment elle s’est investie en politique, à travers le FN, pour protéger et atteindre ce père, si absent. «Cette relation père-fille, c’était à moi de la construire. Je me suis rendu compte que je n’arriverais jamais à faire venir mon père sur mon propre terrain. (…). Aussi le seul moyen de créer des liens autres qu’affectifs avec lui était d’aller à sa rencontre.»

On y découvre aussi une jeune avocate, hésitante, rejetée par le milieu du barreau parisien. Mais avec rapidement une ambition très claire et une détermination sans faille. «Je pense que le Front national, s’il fut un jour un parti d’extrême droite, est aujourd’hui un grand parti populaire.» Elue présidente du FN en 2011, Marine Le Pen recueille 17,9% des voix lors de la présidentielle de 2012. Cet automne 2016, en restant très discrète, elle a été créditée de 30% des intentions de vote. Et le parti veut croire que rien n’est impossible.

Tout d’abord, le contexte lui est favorable. L’élection de Donald Trump aux Etats-Unis comme le Brexit au Royaume-Uni sont des événements qui renforcent les convictions de la direction du FN. Et il y a surtout le ras-le-bol des Français envers leur classe politique. «Un quinquennat de socialisme de François Hollande n’a rien changé. L’UE fonctionne toujours de la même manière, la politique étrangère est toujours aussi atlantiste (ndlr: inféodée aux Etats-Unis), l’immigration est toujours aussi importante et il y a une absence totale d’indépendance géopolitique et intellectuelle de notre pays, alors que nous sommes la France», résume David Rachline. Le maire de Fréjus et sénateur du Var est aussi le directeur de campagne de Marine Le Pen pour la présidentielle 2017. Immigration, souverainisme, patriotisme: les recettes du FN sont connues, mais en cuisine on travaille désormais différemment.

«Il y a différentes batailles à mener. Celle de la crédibilité d’abord. Nous avons montré à travers la gestion de nos municipalités que nous faisons aussi bien, si ce n’est mieux, que les autres partis», explique le maire de Fréjus. En effet, depuis 2011, le Front national a concrétisé sa percée politique lors de toutes les élections intermédiaires. Il dirige désormais onze villes et a placé quelque 1525 conseillers municipaux. S’y ajoutent ses 22 députés européens, ses 350 conseillers régionaux et ses 59 conseillers départementaux. De quoi permettre au FN de revendiquer une assise territoriale locale, malgré la modestie des chiffres. Il y a en France encore 1580 conseillers municipaux communistes, et surtout quelque 98 000 élus locaux étiquetés à droite et 67 000 à gauche.

Les écolos du FN…

L’autre stratégie de conquête est celle des collectifs thématiques. Ces structures doivent permettre au FN de s’immerger davantage dans la société civile et d’attirer ainsi de nouveaux électeurs. «On vient de lancer notre douzième collectif: les seniors. Clairement, un parti qui fait 28 à 30% d’intentions de vote doit parler à tout le monde. De plus, la compétence de ses animateurs permet de faire remonter des informations à Marine», explique Florian Philippot. Les enseignants, les agriculteurs, les écolos, les habitants des banlieues comme les usagers de la santé ont leur groupe au FN. Une stratégie de normalisation qui doit permettre au parti, sans alliés, de s’imposer. «Certaines personnes ont, de bonne foi, des préventions contre le FN. Ils craignaient que nos politiques soient discriminatoires. C’est la caricature qui nous est faite», explique Florian Philippot.

Sur le terrain, c’est pourtant le son de cloche de toujours que l’on entend auprès des militants. Il n’est pas agressif pour autant, mais déterminé: «Il faut stopper l’immigration. Pour le travail, pour la sécurité. Pour contrer le terrorisme. On a peur pour nos petits-enfants», nous explique par exemple un couple d’ex-sympathisants du PS. «La marque Le Pen est tellement forte et véhicule un tel message antimigratoire que Marine Le Pen peut faire l’économie d’en parler. Dans un premier temps en tout cas», analyse Jean-Yves Camus.

Identité ou économie?

Pour les politologues interrogés, les chances du FN dépendent du développement de la campagne à venir. Au nord de la France, le FN fait des voix sur son programme économique et sa ligne sociale de préférence nationale. En résumé, les économies faites sur l’immigration permettraient de financer un Etat social fort sans générer des prélèvements fiscaux supplémentaires. «C’est la ligne Philippot, qui se réjouit de débattre avec Fillon pour souligner son programme économique de casse sociale», explique Jérôme Fourquet, politologue à l’institut IFOP.

Dans le sud de la France, c’est davantage la ligne identitaire et ultracatholique incarnée par Marion Maréchal-Le Pen qui fixe les votes. «Là encore, c’est toujours François Fillon qui est perçu comme l’adversaire. Il a commencé à décoller dans les sondages lors de la sortie de son livre Vaincre le totalitarisme islamique» analyse encore Jérôme Fourquet. Le plébiscite du vainqueur de la primaire à droite avec une ligne conservatrice sur les valeurs et libérale sur l’économie fait hésiter le FN sur la stratégie à adopter. Les analystes aussi tanguent.

Par contre, tous en conviennent, au moindre attentat, Marine Le Pen peut décoller: «Il y a vingt ans, quand Jean-Marie Le Pen parlait du mélange entre immigration et terrorisme, on pensait que c’était un extrémiste folklorique. Il y a, aujourd’hui, un effet de réalité très fort. Le FN a gagné la bataille des idées, mais est-ce que les électeurs sont prêts à les suivre?» s’interroge Pascal Perrineau, professeur à Sciences Po.



L’IVG crispe les deux lignes du FN

Entre Marion Maréchal-Le Pen et Florian Philippot, c’est désormais la guerre. Le prétexte? L’interruption volontaire de grossesse (IVG). Petite-fille de Jean-Marie Le Pen, la députée du Vaucluse est tenante d’une ligne fondamentaliste catholique et libérale sur les questions économiques. Elle est très populaire au sein des militants du courant identitaire du sud de la France. Florian Philippot, vice-président du FN et stratège du parti, est lui un tenant d’une ligne sociale de redistribution par un Etat fort, notamment grâce au protectionnisme économique. Sur la question des valeurs, il est plutôt libéral. Enarque et très présent dans les médias, l’homme n’est pas aimé par la base ancienne du parti qui lui reproche, entre autres, son homosexualité.

Toute la semaine, les piques entre les deux jeunes figures du FN (elle a 27 ans, lui en a 35) n’ont cessé sur la question toujours sensible de l’IVG. Jeudi, après l’intervention télévisée de Marine Le Pen, son bras droit Florian Philippot avait ainsi souligné: «Pas de remise en cause de l’IVG. Ce qui compte, c’est ce que dit la présidente.» Il avait qualifié Marion Maréchal-Le Pen de «personne seule, isolée». Des cadres et des militants du FN ont organisé la riposte sur Twitter en soutenant la jeune femme et ses positions. Hier dans Le Journal du Dimanche, Marion Maréchal Le Pen a donc répliqué à «l’agression». Selon elle, «la position du FN ne se définit pas sur BFMTV!» Florian Philippot est en effet très souvent l’invité de cette chaîne d’information en continu.

Marine Le Pen a dû siffler la fin du match. La présidente du FN a ainsi reconfirmé sa position sur l’IVG et souligné ses priorités. «Les électeurs seront sévères si on tombe dans les chicayas, sur des sujets en plus qui leur apparaissent lunaires au regard de l’insécurité, du chômage, des questions de logement et des suicides d’agriculteurs.» Mais de fait, cette bisbille illustre la crispation au sein du FN face à la montée de François Fillon, le vainqueur de la primaire à droite. Florian Philippot y voit un adversaire idéal à attaquer sur les questions économiques et les mesures d’austérité annoncées. Marion Maréchal-Le Pen craint, elle, que l’électorat catholique qu’elle avait réussi à capter se détourne du FN. «Il peut y avoir un effet de siphon, un report, mais c’est relatif. Il est vrai, l’IVG touche les catholiques français qui, suite au mariage pour tous, sont très sensibles et affichent désormais aussi leur trouble sur l’islam, l’identité, les racines chrétiennes. Cette «France qui ne veut pas mourir» est désormais disputée par Fillon et Marion Maréchal», analyse le politologue Jérôme Fourquet. Alors, quels seront les thèmes de la présidentielle à venir: avortement et identité ou chômage et insécurité? X.A

Créé: 11.12.2016, 22h14

Nous avons parlé avec le FN (1/5)

Marine Le Pen sera-t-elle présidente de la République en mai 2017? Peut-elle vraiment gagner? Ces questions, on nous les pose régulièrement à nous, correspondants de la presse européenne établis à Paris. Que répondre? Non, pas encore. Pas cette fois… Qu’il est fort probable qu’elle se qualifie pour le second tour de la présidentielle avec un score canon. De toute façon, le rôle des journalistes n’est pas de prédire le résultat toujours incertain d’un scrutin mais de décrire le réel et d’en donner le contexte.
Nous constatons que dans l’imagi­naire collectif des Français, Marine Le Pen est déjà au pouvoir. Nombreux sont les fictions, romans, BD dans lesquelles la cheffe du FN s’est déjà installée à l’Elysée et règne sur un pays souverain, sa France. Comme s’il fallait anticiper, s’habituer à cette idée qui était, il y a peu, impensable.

Nous sommes allés à la rencontre du FN pour parler avec sa présidente, ses représentants, ses «spin doctors» au siège de Nanterre, ses maires de la France profonde, ses sénateurs, ses élus, ses jeunes qui s’engagent dans les banlieues pour le FN, ses électeurs aussi et également avec ceux qui l’ont quitté.

Nous leur avons demandé comment le parti se préparait pour le pouvoir et nous avons constaté qu’il était prêt. Les cadres du FN sont en train de professionnaliser le parti et de structurer la conquête des territoires.

Plutôt que de parler du FN, nous avons choisi de parler avec le FN. Cette enquête a été réalisée par Xavier Alonso de 24 heures, Anais Ginori de La Repubblica, Joelle Meskens du Soir et Martina Meister de Die Welt.

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Comment Marine Le Pen mise sur les territoires

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