En Pologne, il vaut mieux être catholique et hétérosexuel

Elections législativesLa communauté LGBT cristallise les haines des conservateurs à quelques jours du scrutin.

La célèbre blogueuse Ewa Bujacz (à dr.), égérie du mouvement LGBT, participe à une marche à Varsovie pour protester contre les événements de Bialystok.

La célèbre blogueuse Ewa Bujacz (à dr.), égérie du mouvement LGBT, participe à une marche à Varsovie pour protester contre les événements de Bialystok. Image: EWA BUJACZ

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C’est une bombe, un personnage pétulant, une caricature totalement assumée. Lola agite sa longue perruque brune, rajuste ses faux seins sous sa robe de soirée moulante, tripote son long collier de perles. Elle tire un jeton après l’autre du sac, annonce d’une voix suave les numéros dans une salle surchauffée, chante, danse, et au passage tacle les politiciens sous les rires de la foule.

Jeudi soir, c’est loto au Poglos, un des rares lieux de rassemblement des personnes LGBT de Varsovie. Lola officie avec sa camarade Coco. Les deux drag-queens sont les piliers de la communauté. Entre deux cartons, Lola nous entraîne dehors, «Trésor, j’ai besoin d’en griller une», et parle de son quotidien, celui d’un homme déguisé en femme dans une capitale européenne ouvertement homophobe. «Nous sommes des pestiférés. Jamais je ne sortirais ainsi dans la rue. J’ai des amis qui ont été insultés, battus. Beaucoup de drag-queens polonaises sont parties vivre en Grande-Bretagne.» Alors, lorsqu’on lui parle des élections de ce week-end, son visage maquillé à outrance s’assombrit. «J’ai peur. Très peur. Les Polonais sont stupides. Et ce qui s’est passé à Lublin le prouve.»

Gay Prides attaquées

Le 28 septembre, 400 manifestants ont défilé dans cette ville très religieuse, à 170 km de Varsovie. La police y a arrêté un couple marié avec une bombe artisanale, évitant de justesse un bain de sang. «Cette histoire n’a presque pas été relayée par les médias, s’indigne Ewa Bujacz. Si cela avait été une tentative d’attentat terroriste, tout le monde en aurait parlé. Mais là…»

Avec 50'000 followers, cette étudiante en médecine est une blogueuse célèbre à Varsovie, égérie de la cause LGBT. Elle assume sa bisexualité, mais reconnaît que ça n’a pas été facile dans sa famille. «Ma grand-mère pense que c’est une maladie et me demande pourquoi je ne peux pas être normale. Quand vous êtes bisexuelle, les gens s’imaginent que vous êtes juste une hétéro qui se cherche.»

Les personnes LGBT sont devenues bien malgré elles le sujet principal des élections législatives de dimanche prochain, et le débat s’est enflammé cet été avec les marches toujours plus nombreuses à travers le pays. Le chef du parti conservateur Droit et Justice (PiS) au pouvoir, Jaroslaw Kaczynski, proche de l’Église catholique – et crédité de plus de 40% des intentions de vote dans les derniers sondages –, considère les droits des homosexuels comme une «menace» pour la famille polonaise traditionnelle. En juillet, une Gay Pride organisée à Bialystok, à l’est du pays, a été attaquée par des supporteurs de foot ultranationalistes. Jets de pierres et passages à tabac. Le premier ministre, Mateusz Morawiecki, a certes condamné les violences, mais pas la campagne anti-LGBT. Et l’archevêque catholique de Cracovie a remis de l’huile sur le feu, qualifiant le mouvement de «peste arc-en-ciel».

Marek Szolc nous guide dans le gigantesque Palais de la culture et des sciences, symbole d’architecture communiste dressé au centre de la capitale. Ce jeune membre du parlement de la ville est ouvertement homosexuel. «On me menace régulièrement de mort sur les réseaux sociaux. Nous sommes les ennemis dont se sert le parti en place pour mobiliser ses votants avant dimanche.»

Marek Szolc a participé à une charte LGBT élaborée par le maire progressiste de Varsovie. Elle prévoit de créer des refuges pour les jeunes harcelés ou encore d’intégrer la question dans les cours d’éducation sexuelle. Un premier pas qui déclenche l’ire des opposants. «Ils ont fait courir le bruit que notre programme voulait favoriser la masturbation des enfants de 4 ans. C’est tellement absurde.»

«Zones sans LGBT»

Dans la foulée, une trentaine de villes et régions proches du PiS se sont déclarées «zones sans LGBT», libres de l’idéologie arc-en-ciel. Même si l’acte est avant tout symbolique, il renvoie aux heures les plus sombres de l’histoire, selon le député. «Il n’y a pas d’idéologie LGBT. Nous attaquons cette décision complètement anticonstitutionnelle.» Quant aux transsexuels, leur choix est carrément impossible. « Si vous voulez changer de sexe en Pologne, explique Ewa Bujacz, vous devez porter plainte contre vos parents pour vous avoir inscrit sous un mauvais sexe à votre naissance. Vu les situations familiales déjà tendues, très peu de gens le font.»

L’exil est-il devenu la dernière solution pour les personnes LGBT de Pologne? Lisa, accoudée à une terrasse de café, y pense. Elle évoque son amie, partie récemment, les contraignant à une relation de longue distance. «Nous ne nous sommes jamais tenu la main ici, un jour, elle en a eu marre. Ma mère m’encourage à la rejoindre. C’est très difficile pour elle d’affronter les remarques déplacées, et elle a peur qu’il m’arrive quelque chose.» La jeune femme hausse les épaules, résignée. «Peut-être bien que je partirai. Ça me rend triste, ça ne devrait pas se passer comme ça.»

Ewa la blogueuse veut rester, elle espère être utile à la cause. Sur la scène du Poglos, dans les bras d’un matelot, Lola se prend un instant pour Kate Winslet sur la musique de «Titanic». Et elle en rit, à défaut d’en pleurer.

Créé: 08.10.2019, 18h45

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