Faut-il sauver l'Europe?

Élections européennesPourquoi s’intéresser au sort de l’UE? La réponse des journaux européens membres de l’alliance LENA.

Les élections ce dimanche détermineront le visage du nouveau parlement européen.

Les élections ce dimanche détermineront le visage du nouveau parlement européen. Image: EPA

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Alors que les Européens renouvelleront leur parlement ce dimanche, les quotidiens partenaires de LENA (Leading European Newspaper Alliance) répondent à cette question très simple et pourtant si complexe: faut-il sauver l’Europe?

Frédéric Julliard, rédacteur en chef, «Tribune de Genève», Suisse

Sauver l’Europe? N’étant pas membres de l’Union, les Suisses seraient malvenus de donner des conseils à leurs voisins. Mais les liens sont si forts que nous suivons avec inquiétude les soubresauts d’une Union affaiblie. Sauver l’Europe, oui, à condition qu’elle veuille se sauver elle-même. Et que cette volonté ne vienne pas des gouvernements, mais des citoyennes et citoyens. Nombre d’entre eux ont le sentiment que l’UE leur fait subir à la fois les inconvénients des nations (ne pas peser lourd face aux géants mondiaux) et ceux d’un grand ensemble (la bureaucratie, le déficit démocratique, la concurrence sans frein). L’Europe s’est éloignée des peuples. Elle s’est construite en ignorant des votes démocratiques ou en les répétant jusqu’à obtenir le résultat souhaité, ce qui revient au même. Seuls des changements profonds, dans l’ordre démocratique, environnemental et citoyen, permettront à l’Union de se sauver. En est-elle capable? La réponse lui appartient.

Jaroslaw Kurski, rédacteur en chef adjoint, «Gazeta Wyborcza», Pologne

Dire que nous «devrions essayer» de sauver l’Europe ne suffit pas. Nous devons impérativement la sauver. Sans l’UE, la Pologne est un pays périphérique coincé entre l’Allemagne et la Russie, livré à la fatalité historique et abandonné. Cette même vérité sur l’impuissance et l’isolement concerne chaque État membre. Aucun d’entre eux ne fait le poids face à la Chine, aux États-Unis, à l’Inde ou au Brésil. Même la puissance allemande, isolée au niveau politique, ne peut rien faire seule dans le monde d’aujourd’hui. Ce n’est pas un hasard si ce sont les grands pays au régime autoritaire, la Russie et la Chine, qui rêvent de l’éclatement de l’Union comme puissance démocratique. Les propos de Donald Trump sur l’UE ne laissent aucune illusion non plus. La vision nationaliste d’une Europe politiquement tiraillée, marquée par des frontières internes et des barrières douanières, serait une aubaine pour les grands empires mondiaux, une entrée en matière qui laisse présager un avenir bien sombre. La plupart des gens n’aperçoivent une catastrophe que lorsqu’elle pointe le bout de son nez et ne font presque rien pour y remédier. «Ce n’est qu’une fois perdu que le Polonais est avisé», dit un proverbe. Soyons avisés avant notre perte. Défendons l’Europe.

Soledad Gallego-Díaz, rédactrice en chef, «El País», Espagne

L’Europe est l’une des inventions les plus extraordinaires de l’humanité, de ses origines imaginées par les Grecs et les Romains à l’Antiquité, à aujourd’hui, avec des idéaux qui dépassent largement la réalité géographique du continent. Pourquoi devrions-nous la sauver? Il pourrait sembler osé de l’affirmer sans les nombreuses preuves empiriques dont nous disposons, mais l’Union européenne est le plus grand espace de progrès, de prospérité, de coopération et de justice jamais créé par l’humanité au cours de 5000 ans de civilisation. Après un XXe siècle sanglant, elle constitua l’outil le plus efficace pour éviter les conflits émanant des identités nationales, dans un continent qui fait de sa diversité son essence et de la tolérance un trait fondamental de son identité. Elle mérite d’être protégée car les populations qui sont appelées à voter aux élections européennes profitent au quotidien du miracle de l’absence de guerres, de famines et d’épidémies; en Europe, personne n’est persécuté pour ses idées, n’est victime de la misère et n’a à subir la torture dans des geôles. Pas l’ombre non plus de censure littéraire ni de persécution politique. C’est ça, l’Europe: la réunion de tout ce qui est aujourd’hui menacé dans le monde entier. L’Europe, ce sont toutes les Europes regroupées dans une espèce d’organisation politique qui a souhaité s’armer de coopération, de normes et de dialogue pour organiser la vie en société face à une logique de pouvoir basée sur la concurrence et les conflits entre pays. Aujourd’hui, plus que jamais, face à une menace existentielle qui remet en question notre manière de vivre ensemble et de nous adresser aux autres, l’Europe doit être défendue. «El País», qui se définit dans le premier article de son «Livre de style» comme un média à vocation ouvertement européiste, tente et s’engage à remplir cette mission au quotidien.

Ulf Poschardt, rédacteur en chef, «Die Welt», Allemagne

L’Europe ne pourra nous sauver que si nous sauvons l’Europe. Sans structure économique, politique et scientifique de grande envergure, les États isolés, pourtant encore si épris d’eux-mêmes, n’ont aucune chance dans un monde globalisé que se partagent les grands pôles d’innovation et de croissance que sont les États-Unis, la Chine ou l’Inde. L’Europe doit se voir comme un ensemble dont l’union fait la force, comme un regroupement de nations qui peuvent très bien et aiment également régler certaines questions seules – tout en tenant compte du bien commun. Le défi clé est de ne pas perdre l’avenir des yeux. Dans le domaine de la recherche, pour ce qui est de l’intelligence artificielle, nous sommes de fait déjà dépendants. Pourtant, cela ne scandalise personne. Bien au contraire, la recherche et les brevets semblent bien moins importants que les débats incessants sur les questions sociales et de redistribution qui paralysent le continent. Les prêcheurs du social se servent de l’État comme d’un agent de répression. Le ciel est plus dégagé en revanche en matière d’environnement: les concepts innovants en provenance de Scandinavie et du Benelux se propagent lentement vers les sud. Et grâce au mouvement #fridaysforfuture, une forme de consommation plus durable et plus réfléchie se dessine comme la future marque de fabrique potentielle de l’Europe. Nous n’en sommes qu’aux prémices.

Carlo Verdelli, rédacteur en chef, «La Repubblica», Italie

Après plus de soixante ans de cohabitation, l’unité européenne semble désormais si acquise et irréversible que beaucoup n’en voient plus que les défauts et oublient qu’elle est avant tout un miracle de l’histoire. Un continent dévasté par les dictatures et les guerres s’est transformé en un modèle de paix, de démocratie et de liberté. Avec un demi-milliard d’habitants et un PIB de 16 milliards d’euros, l’Europe représente aujourd’hui la plus grande économie de la planète. Une suprématie qui lui donne la force de défendre non seulement ses intérêts, mais également ses valeurs sur l’échiquier international. Seul, aucun pays européen ne serait en mesure de faire valoir ses principes face aux grandes puissances et aux multinationales ou de faire face aux défis d’un monde en évolution permanente. Malgré ses nombreux défauts – des défauts qui nécessitent des corrections - l’Europe doit être sauvée. Il convient de rappeler aux sceptiques qu’elle n’est ni acquise ni éternelle. C’est un miracle. Mais «il ne tombe pas du ciel», comme le dirait Altiero Spinelli. Il existe deux options: s’effilocher et glisser en marge du monde ou confirmer notre unité et continuer à écrire l’histoire.

Judith Wittwer, rédactrice en chef, «Tages-Anzeiger», Suisse

Bruxelles, ce n’est pas la porte à côté – surtout pour les Suisses. Même s’ils le voulaient, ils ne pourraient pas participer aux élections européennes qui se tiendront du 23 au 26 mai. Si la Suisse se trouve en plein cœur de l’Europe, elle n’appartient cependant pas à l’UE. Pourtant, Bruxelles ne laisse personne indifférent ici. Au contraire: nos relations avec l’UE font l’objet de débats animés depuis de nombreuses années. La grande question est la suivante: Vers quoi nous dirigeons-nous avec les relations bilatérales? Vers un nouveau traité, vers une intégration à l’UE, vers une impasse? Les camps s’opposent sur l’immigration, la protection des salaires et les juges étrangers. Les tranchées ne suivent plus depuis longtemps le schéma classique gauche/droite. Pourtant, à l’exception des conservateurs nationalistes de l’UDC, aucun parti ne nie que la Suisse a fortement intérêt à ce que l’UE fonctionne correctement. La Suisse ne va bien que lorsque l’UE prospère. Après tout, dans l’esprit, l’UE et la Suisse sont très proches: toutes deux sont le creuset d’une multitude de langues et de cultures. Si l’homogénéisation n’est pas à leur programme, elles affichent néanmoins la ferme volonté de s’unir pour être plus fortes face aux plus grandes puissances.

Christophe Berti, rédacteur en chef, «Le Soir», Belgique

Sauver l’Europe? C’est à la fois une obligation, une conviction et un défi. Une obligation car comment penser qu’on peut affronter les principales thématiques de nos sociétés sans s’unir? Comment penser qu’un État, aussi grand soit-il, puisse, seul, trouver des solutions pour le climat, le terrorisme, le pouvoir d’achat, etc.? Face à la mondialisation actuelle, si l’Europe veut peser dans le monde et faire entendre sa voix, elle n’a pas le choix de la désunion et de la discorde. Une conviction parce que l’Europe, malgré ses défauts et malgré les attaques dont elle fait l’objet aujourd’hui, reste le meilleur pilier de la démocratie, de la paix, du développement des 500 millions de personnes qui la peuplent. C’est un marché économique d’une force considérable, un espace de défense de la démocratie et de valeurs aussi importantes que fondamentales. Un défi car il est évident que l’Europe politique – comme c’est le cas de nombreux États dont elle n’est que le reflet - doit trouver un deuxième souffle. Changer d’image d’un pouvoir froid, parfois peu transparent bureaucratique et surtout sans idées neuves partagées. C’est le principal challenge des prochains mois et années. Un challenge compliqué, mais qui n’est pas perdu d’avance.

Alexis Brézet, rédacteur en chef, «Le Figaro», France

Faut-il sauver l’Europe? Bien sûr! Et d’abord d’elle-même. Car, à la vérité, l’Europe se meurt du désamour de ses peuples. Cette gigantesque machinerie que l’on dit en panne, et qui pourtant produit à la chaîne des directives, des résolutions, des jurisprudences, des normes et des sanctions, ne sait plus parler au cœur des Européens. Face à la montée de nouveaux périls, elle n’a pas su démontrer qu’elle était un rempart. Alors que les peuples de l’Union, dans le grand tohu-bohu de la mondialisation, n’ont jamais été si demandeurs de protection, cette Europe de la libre circulation sans limites ni frontières, si peu assurée de son projet et de ses valeurs qu’elle en vient à nier ses racines, les inquiète plus qu’elle ne les rassure. Les peuples, du coup, reviennent à la seule protection qui vaille: celle de la nation. Pour sauver l’Europe, il faut la reconstruire pas la rapetasser. Moins de fédéralisme, moins de Commission, moins de directives, moins d’angélisme multiculturel, moins de libre-échangisme dogmatique, moins d’universalisme abstrait. Plus de subsidiarité, plus de Conseil, plus de démocratie, plus de frontières, plus de protection de nos industries, plus de respect des identités. L’Europe doit tout changer pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être: une irremplaçable communauté de civilisation, d’histoire et de destin.

(24 heures)

Créé: 25.05.2019, 08h05

Articles en relation

Le Brexit, cette machine à broyer

Editorial Plus...

La bataille pour le pouvoir à la tête des Vingt-Huit ne fait que commencer

Élections européennes Le Parlement élu dimanche devra se livrer à un bras de fer avec les chefs d’État pour nommer le futur président de la Commission. Plus...

«Les nationalistes risquent de bloquer l’Europe»

Élections européennes Les élections européennes se déroulerons ce weekend. Interview avec François Hollande, ancien président français. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.