L’Espagne fait comparaître les indépendantistes catalans

ProcèsDès ce mardi, douze dirigeants catalans doivent répondre de leur rôle dans le référendum sur l’indépendance de la région en 2017.

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Ils ont sorti la table de camping, déployé le drapeau indépendantiste catalan et allumé le barbecue. Ce samedi de janvier, Pepita et Josep Maria sont venus en famille passer la journée dans un terrain vague qui surplombe la prison de Lledoners, près de Barcelone. «Nous sommes à côté de nos prisonniers», explique Cathy en déballant les provisions, près de la camionnette drapée d’un grand portrait d’Oriol Junqueras, l’un des douze dirigeants indépendantistes dont le procès s’ouvre ce mardi à Madrid. Elle ne le connaît pas, ne l’a même jamais vu en meeting, mais l’ex-numéro deux du gouvernement catalan, en détention préventive depuis quinze mois, «est comme un membre de la famille», dit-elle.


Lire l'édito: Il faut cautériser la blessure catalane


Non loin de là, Anna et Asunción, mère et fille, ouvrent leurs sièges pliants et mordent dans de gros sandwiches. «On vient leur dire au revoir avant le procès.» Durant des mois, tous les week-ends, des centaines de personnes se sont installées ainsi aux alentours de la prison. «On vient perdre notre journée comme nos prisonniers perdent la leur, injustement, pour avoir défendu notre droit à voter», explique, émue, Sonia, une coiffeuse qui est venue avec son mari, Jordi.

Délit de rébellion

Seize mois après la tenue du référendum d’autodétermination convoqué par Barcelone, en dépit de toutes les injonctions de la Cour constitutionnelle, l’ouverture du procès enflamme l’Espagne. Les douze prévenus comparaissent à partir de ce mardi devant le tribunal suprême pour répondre de leur participation à l’organisation du référendum interdit et aux événements qui ont débouché, le 27 octobre 2017, sur une déclaration unilatérale d’indépendance. Ils sont accusés de rébellion pour neuf d’entre eux, et encourent jusqu’à 25 ans de prison. Mais le président d’alors, Carles Puigdemont, ne sera pas jugé puisqu’il s’est enfui à Bruxelles pour éviter la justice espagnole aux lendemains de la proclamation de l’indépendance.

Sentence pour l’exemple?

Que s’est-il passé durant ces journées-là? Y a-t-il eu réellement la violence qu’implique le très lourd délit de rébellion? La réponse est oui selon le procureur, alors que les avocats soutiennent le contraire. Le magistrat qui a instruit le dossier aurait-il trop chargé la barque face à l’inquiétude provoquée à travers l’Espagne et à la crainte d’un possible éclatement du pays? C’est ce que doivent maintenant démêler les sept juges du tribunal.

«Je ne vois pas le délit de rébellion qui, selon le Code pénal, implique la violence extrême pour faire plier un gouvernement, indique le spécialiste en droit procédural Jordi Nieva. Mais on pourrait voir un délit, moins lourd, de désobéissance, puisque, malgré les avertissements du Tribunal constitutionnel, le gouvernement catalan a poursuivi les préparatifs de référendum.»

Du côté des défenseurs, on redoute une sentence «pour l’exemple», suffisamment dure pour que «cela ne se produise plus». «Depuis dix ans, les manifestations ont toujours été pacifiques. Si violence il y a eu, c’est celle de la police intervenant dans les bureaux de vote», s’exclame l’avocat Andreu Van den Eynde, défenseur de l’ex-numéro deux catalan Oriol Junqueras et de l’ex-conseiller Raül Romeva. «C’est un jugement politique et l’objectif final est de mettre un frein à un mouvement politique et d’éliminer une dissidence», dit-il en assurant se préparer à porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg.

Fracture profonde

Avant d’en arriver là, trois longs mois de procès se profilent. Ils seront retransmis en direct. La sentence pourrait être prononcée à l’été, mais dans les milieux judiciaires, on n’exclut pas la perspective de voir le procureur général requalifier les accusations à la baisse d’ici là.

En attendant, en Catalogne, la fracture continue de se creuser entre indépendantistes et unionistes. «À mon sens, il n’y a pas eu de rébellion mais une conspiration avec intention de déborder l’État de droit, estime pour sa part l’historien Joaquim Coll, membre du collectif Fédéralistes de gauche. Les indépendantistes ont piétiné la loi régionale et se sont octroyé des pouvoirs qu’ils n’avaient pas, en votant au parlement de Barcelone une loi permettant le référendum.» Selon lui, les premiers lésés ont été… les Catalans. «On oublie trop souvent que les indépendantistes qui prétendent parler au nom du «peuple catalan» n’ont pas la majorité de la société pour eux, même si le système électoral leur donne un avantage en favorisant les zones rurales.»

Mais dans la mouvance indépendantiste, on réclame l’absolution. «Leur seul tort a été de nous donner le droit de décider de notre avenir. C’est un crime?» interrogent, à côté de la prison de Lledoners, ceux qui sont allés dire au revoir à «leurs» prisonniers avant leur transfert pour Madrid.

(24 heures)

Créé: 11.02.2019, 22h49

L’épineux dialogue politique

Arrivé au pouvoir en juin 2018, le socialiste Pedro Sanchez a promis d’ouvrir un dialogue avec Barcelone et de construire des voies pour aider la Catalogne à retrouver sa place au sein de l’Espagne. Depuis des mois, son gouvernement réactive les groupes de travail entre Madrid et Barcelone pour débloquer des projets et nouer des accords.
Il n’en faut pas plus pour attiser la colère de la droite qui l’accuse de «brader l’unité de l’Espagne». Dimanche, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté à Madrid à l’appel des conservateurs du Parti populaire, des libéraux de Ciudadanos et de Vox à l’extrême droite, qui tirent à boulets rouges sur Pedro Sanchez. Ils l’accusent d’être prêt à tous les compromis pourvu que les partis catalans lui permettent de faire passer son budget ce mercredi au parlement.

«Le dialogue est notre obligation, quelle alternative y a-t-il? répète le gouvernement. Notre objectif est de travailler ensemble pour améliorer la vie de tous les citoyens de ce pays, qu’ils soient Catalans, Galiciens ou Andalous.»

Avec cette stratégie de main tendue, Pedro Sanchez essaie de sortir de l’impasse du refus où s’était engouffré son prédécesseur, Mariano Rajoy, qui avait joué l’immobilisme en déléguant la question catalane aux tribunaux.

Voie étroite

Mais la voie de Sanchez est étroite. Sans majorité au parlement, son gouvernement dépend du soutien des partis indépendantistes et ces derniers essayent, depuis des mois, de conditionner leur coopération à des «gestes forts» en faveur des leaders indépendantistes détenus. Ils espéraient voir le procureur renoncer à l’accusation de rébellion pour un délit moins grave. Le Ministère de la justice a refusé de céder, en défendant l’indépendance du système judiciaire et la séparation des pouvoirs comme l’un des piliers de la démocratie.

C.T.

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