L’Irlande se déchire sur le droit à l’avortement

ScrutinDans ce pays encore très catholique, l’interruption de grossesse est punie de 14 ans de prison. Les citoyens diront ce vendredi s’ils acceptent de la dépénaliser.

Toujours en tête dans les sondages, le «oui» à la dépénalisation de l’avortement est toutefois en perte de vitesse.

Toujours en tête dans les sondages, le «oui» à la dépénalisation de l’avortement est toutefois en perte de vitesse. Image: Codage Kilcoyne/Reuters

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Alors que le jour baisse sur Athlone, ville du centre rural de l’Irlande, trois femmes d’une quarantaine d’années enchaînent les pintes sur la terrasse de Sean’s Bar, le plus vieux pub du pays. «Le choix est difficile, je ne suis pas encore sûre de moi», souffle une petite rouquine. «Oui, mais l’avortement est une décision personnelle, pas celle de l’Église ou des gens autour de nous», réplique sa voisine. «Nous devons avoir le droit d’avorter si nous le jugeons nécessaire.» Et toutes trois secouent la tête, troublées.

Leur incertitude est à l’image de l’Irlande, qui doit se prononcer vendredi par référendum sur la possibilité de légaliser l’avortement. Un sondage publié la semaine dernière confirme le recul du «oui». S’il atteignait 57% en janvier, il n’est désormais plus qu’à 43%. Le camp du «non» pointe pour l’heure à 32%. «De nombreux Irlandais redoutent que si l’on entrouvre la porte à l’avortement, des politiciens aux ambitions très libérales s’y engouffreront pour l’ouvrir en grand», assure Aengus O’Rourke, le maire conservateur d’Athlone.

Le poids de la religion
Ce n’est pas vraiment une surprise, il votera «non» au référendum, comme la quasi-totalité des conseillers municipaux de la ville, tous partis confondus. Et ce, malgré l’appel de presque tous les partis politiques à voter en faveur de la modification de la législation. Il analyse sa prudence et celle de ses concitoyens par l’influence de la religion en Irlande. «Culturellement, nous sommes loyaux à nos croyances religieuses. Notre alignement derrière l’Église est d’ailleurs inscrit dans la Constitution, même si son influence a reculé ces dernières années en raison de nombreux scandales.»

Officiellement, l’Église catholique est absente des débats. Sa principale paroisse à Athlone, Saint Peter and Saint Paul, propose même à ses ouailles les prospectus des deux camps. Des cartes imprimées par ses soins demandent pourtant de prier pour la «protection de la vie par la préservation du 8e amendement». Pasteur de l’église baptiste de Cherith, située non loin, Dominic Montgomery, 62 ans, refuse une législation qui «aboutirait à nier les droits de l’enfant pas encore né. Nous ne voulons pas de l’avortement par convenance, qui aboutirait, comme au Royaume-Uni, à ce qu’un enfant sain sur cinq soit avorté.» Les «provie» ne considèrent pas non plus les grossesses dues à des viols et les cas où le fœtus serait atteint d’une maladie grave comme des motifs acceptables d’avortement, tant que la vie de la mère n’est pas en danger.

Pragmatisme
À l’heure où dix femmes traversent chaque jour la mer pour rejoindre l’Angleterre, l’Écosse ou le Pays de Galles pour se faire avorter, le principal argument de Brenda Mannion, la coordinatrice du «oui» à Athlone, est le pragmatisme. «Le risque d’une condamnation à quatorze années de prison empêchait jusqu’alors les femmes de parler d’avortement, mais pas aux avortements d’avoir lieu. La légalisation permettrait de leur fournir un meilleur soutien médical et psychologique et de ne pas interdire l’avortement à celles qui n’ont pas les moyens d’avorter à l’étranger.»

Dans une ville où toute la population est passée par les bancs de l’enseignement religieux, l’environnement familial joue un rôle prépondérant dans ce vote. Bien plus encore que l’âge, même si les jeunes semblent plus tentés par un vote pour le «oui» que les personnes âgées. L’éventualité est bien réelle que les indécis votent «non» au nom de la stabilité et de la tradition, empêchant ainsi la légalisation de l’avortement. (24 heures)

Créé: 23.05.2018, 18h55

Ce que dit la Constitution

Le 7 septembre 1983, 66,9% des Irlandais votaient en faveur d’un amendement à leur Constitution: «L’État reconnaît le droit à la vie de l’enfant non né, en prenant en compte le droit égal à la vie de la mère, il garantit de le respecter dans ses lois et, autant que possible, de le défendre et de faire valoir ses droits.» Ses promoteurs, le lobby provie, voulaient s’assurer que les partis politiques et la justice irlandaise ne puissent pas légaliser l’avortement, pourtant déjà interdit. Il demeure actuellement punissable de 14 ans de prison, même si une telle condamnation n’a jamais été prononcée.

Trente-cinq ans plus tard, les Irlandais sont appelés à voter sur le projet des autorités d’abroger cet amendement. Dans un rapport publié à la fin de mars, le gouvernement a fait savoir qu’il comptait autoriser les femmes à avorter jusqu’à la douzième semaine de leur grossesse. Après un passage devant un médecin, elles devront attendre 72 heures pour subir la procédure médicale. Le premier ministre, Leo Varadkar, a assuré que «les avortements tardifs seront illégaux», sauf si la vie de la mère est en danger, comme c’est déjà actuellement le cas. T. de B.

Les attaques contre l’IVG se multiplient en Europe

La carte de l’Europe sur le droit à l’avortement est trompeuse. À première vue, seuls quelques pays ont encore des lois interdisant l’interruption volontaire de grossesse (Malte) ou très restrictives en la matière (Pologne, Chypre et pour l’heure l’Irlande). Et pourtant, en maints endroits, à la faveur de la montée de courants conservateurs, la liberté des femmes de choisir se voit remise en question.

À l’Est, le très conservateur pouvoir polonais vise à supprimer, avec un nouveau projet de loi, l’une des rares exceptions permettant encore aux femmes d’avorter, à savoir en cas de malformation grave du fœtus. La Hongrie de Viktor Orbán, qui cherche à relancer la natalité indigène et à entraver l’immigration, a inscrit dans la Constitution le concept du droit à la vie dès la conception. Des cliniques pratiquant l’IVG se voient également privées de subventions. Autorisé depuis 1978 (sous l’ex-Yougoslavie), le droit à l’avortement est aussi remis en cause en Croatie sous l’impulsion de l’Église catholique. Le week-end dernier, 20 000 personnes défilaient à Zagreb et à Split pour réclamer l’interdiction de l’IVG. En mars dernier, la Cour constitutionnelle avait rejeté une demande émanant de l’Église catholique mais avait ordonné au parlement de voter un nouveau texte, ce qui ouvre la porte à toutes les révisions possibles.

Les pays de l’Est ne sont pas les seuls concernés par la tentation du recul. En 2013, en Espagne, Mariano Rajoy avait fait de la restriction de l’avortement un argument de campagne électorale. La nouvelle loi prévoyait de limiter l’IVG aux cas de grave danger pour la vie, la santé physique ou psychologique de la femme. Le tollé fut immédiat, le projet gouvernemental retiré, mais cela en dit long sur l’émergence d’un néoconservatisme décomplexé.

Même dans les pays où l’avortement est légal, les chicanes se multiplient. Au Portugal, l’IVG a été légalisée en 2007, mais en 2015, le gouvernement amendait la loi en faisant porter aux femmes tous les frais liés à l’interruption de leur grossesse. En Suisse, en 2014, nous avions dû voter sur un même projet porté par les milieux conservateurs, mais l’initiative avait été repoussée.

En Italie, une clause de conscience rend l’accès à l’IVG particulièrement compliqué. 70% des médecins refusent de la pratiquer, un taux qui monte à 90% dans certaines régions. Le topo est le même en Slovénie, tandis qu’en Irlande du Nord, même si les frais de voyage sont remboursés, il faut se rendre en Angleterre pour avorter. En Allemagne, les femmes doivent se débrouiller seules pour trouver les informations sur cette question de santé, toute «publicité» sur l’IVG étant interdite. Cathy Macherel

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