«La Corse est perdue pour la République»

FranceDans un recueil qui vient de paraître, des procureurs menacés de mort témoignent de la dérive mafieuse de l’île de Beauté.

Le 6 février dernier à Ajaccio, cérémonie à la mémoire du préfet Claude Érignac, assassiné 21 ans plus tôt.

Le 6 février dernier à Ajaccio, cérémonie à la mémoire du préfet Claude Érignac, assassiné 21 ans plus tôt. Image: Pascal Pochard-Casabianca

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Plusieurs fois reportée, la venue du président Macron sur l’île de Beauté est fixée à ce jeudi pour une déclinaison corse d’un «grand débat» avec les Français visant à désamorcer la crise sociale des «gilets jaunes». Alors que les attentats ont repris, l’ambiance sera tendue. Lundi, deux charges explosives ont été découvertes dans la région de Bastia. Le Parquet de Paris a confié l’enquête à la section antiterroriste. Mais qui prête encore attention au dialogue de sourds entre la capitale et sa tumultueuse Collectivité, depuis quatre ans aux mains d’élus nationalistes?

À l’ombre du blocage politique, un mal insulaire plus obscur appelle à s’intéresser à la Corse, jusqu’en Suisse: son glissement dans un engrenage mafieux que relatent des magistrats en poste au fil de trois décennies au journaliste Jean-Michel Verne*. Ces neuf procureurs révèlent à quel point le crime organisé vampirise l’économie de ce territoire de 330 000 habitants – à commencer par sa manne touristique – tout en tirant les fils d’une guerre sanglante entre bandes nationalistes. Rare, leur parole fait ressurgir le souvenir de ces juges italiens qui, à l’instar de Giovanni Falcone, ont payé de leur vie leur combat contre la mafia au début des années 90.

Nationalisme et banditisme

Prenez Nicolas Bessone, Marseillais au physique de rugbyman nommé en 2014 à Bastia, alors que la Corse se remet d’une série d’assassinats de notables. Celui qui devait faire tomber Paul Giaccobi, l’homme fort de l’île, y prend la mesure de «la porosité toujours plus forte entre le crime organisé, les entrepreneurs locaux et les politiques – liés par une consanguinité parfois évidente». Rien n’a donc changé depuis que son prédécesseur Bernard Legras alertait Paris, il y a vingt ans, dans un rapport fondateur. Prévenant que «les mêmes individus portent alternativement la cagoule du banditisme et celle du terrorisme nationaliste», ce dernier relate comment il visait déjà l’arrivée massive de capitaux italiens suspects dans l’urbanisation de l’îlot de Cavallo. En écho, l’un de ses confrères décrit son combat, au début des années 2000, contre un système d’extorsion de fonds des nationalistes forçant les propriétaires de résidences secondaires à y «apposer l’écusson de [leur] société de sécurité – le signe que vous avez payé le racket».

«L’air est vicié, il est aujourd’hui impossible pour une entreprise de s’installer en Corse», assène Roland Mahy, magistrat témoin du règne du gang de la Brise de Mer, il y a un quart de siècle. Depuis, l’organisation s’est désintégrée. Et l’arrivée au pouvoir des nationalistes a vu le nombre d’assassinats diminuer. Mais «si l’on descend plus profondément, on se rend compte que le terrain est beaucoup plus corrompu que dans les années 90, comme dans des lieux prémonitoires que sont l’Albanie ou l’Italie», estime le procureur Toccanier. Modification des plans d’urbanisme, marchés truqués… «Quelle peut être la force de l’État face à un pouvoir local de plus en plus vorace?» interpelle ce Savoyard, débarqué à Ajaccio en 1999, un an après l’électrochoc de l’assassinat du préfet Erignac – le plus haut représentant de l’État sur l’île.

Des magistrats très exposés

Ces témoignages rappellent le sacerdoce que représente une affectation sur l’île. «À l’intérieur même du Palais de justice d’Ajaccio se trouvent des gens liés au grand banditisme», prévient Philippe Toccanier. Et ce dernier de relater la «disparition» d’un dossier d’instruction visant un malfrat marseillais lié au casse d’UBS à Genève en 1990. «Voyous, nationalistes, ils savent tout de vous, vos déplacements, vos horaires, vos habitudes», se souvient celui qui a failli être emporté, avec ses enfants, dans un attentat.

Il est «quasi impossible d’instruire en Corse contre des membres éminents du banditisme, encore moins d’y faire juger leurs affaires», soutient en écho le procureur Cotelle. «Chaque niveau de la chaîne judiciaire est sous influence» et «tout semble bloqué par une force impalpable» conduisant nombre dossiers étayés à faire pschitt, conclut celui qui était arrivé à Bastia en 2005. Ce dernier constate avec amertume combien, faute de moyens, la menace terroriste sur la France a nécessité de faire remonter des enquêteurs vers Paris depuis 2016.

La piste helvétique

Guillaume Cotelle rejoindra par la suite la JIRS marseillaise, pôle régional auquel sont confiées les affaires les plus sensibles. Il y visera les «intouchables» corses sous l’angle financier, «ce qui est d’une efficacité redoutable»: les confiscations déstabilisent, à ses yeux, davantage les malfaiteurs que l’incarcération. Évoquant des pressions «insoutenables», ce dernier avoue avoir souvent «réfléchi à trois fois» avant de signer un ordre de saisie.

Sociétés écrans, comptes offshore… il se dit «bluffé» par le savoir-faire des mafieux insulaires, fruit d’un demi-siècle d’expérience des milieux du jeu en Afrique et Amérique du Sud. Cette plongée dans la jungle des intermédiaires du blanchiment fait remonter ces enquêteurs jusqu’à la Suisse, qui «apparaît systématiquement» dans ces montages. Coopérer avec les autorités helvétiques se révèle «d’une extraordinaire complexité», remarque le procureur Cotelle. Qui se souvient notamment d’une banque suisse ayant envoyé, pour la représenter à un interrogatoire, «un magistrat helvétique fraîchement recruté, avec lequel nous coopérions auparavant».

Roland Mahy retournera dans l’île. En tant qu’avocat. Son constat est désabusé, face au «repli sur soi dramatique» provoqué par l’arrivée des «natios» au pouvoir. «Cette île est profondément ingérable, je crains qu’elle ne soit irrémédiablement perdue pour la République», lâche-t-il.

Créé: 02.04.2019, 21h23

«La société corse a un fonctionnement moyenâgeux»

Le journaliste Jean-Michel Verne, correspondant de ce journal depuis près de trente ans dans le sud de la France, revient sur le contexte ayant mené ces magistrats à prendre la parole.

Pourquoi la classe politique reste-t-elle aussi discrète sur cette mafia contre laquelle la justice est en lutte?
En raison des ambiguïtés de l’État dans sa politique corse depuis les années 80. Paris a toujours pris la mesure de cette emprise de la criminalité sur l’île et de ses liens avec les nationalistes tout en essayant de les instrumentaliser, en jouant un groupe contre un autre. C’est sûrement la révolte face à ce jeu de compromissions qui aura conduit en 1998 un groupe d’indépendantistes à exécuter le préfet Erignac, visage de l’État français.

Reste qu’aujourd’hui, les nationalistes sont au pouvoir.
Paris a été pris au dépourvu par l’annonce de la fin de la lutte armée par les «natios» en 2014 puis par leur victoire électorale, suite à l’effondrement de la classe politique traditionnelle. Pour l’instant, le dialogue est rompu. Et des indices inquiétants – comme la multiplication douteuse des centres commerciaux – montrent que l’affairisme se développe à tout va.

Pas de «gilets jaunes» en Corse? Les allégeances étouffent leur révolte?
Sur l’île, j’entends les voix qui saluent la parole de ces juges. Mais cela s’arrête là. Il n’y a pas d’émergence d’un front antimafia comme celui ayant combattu le «pizzo» en Sicile, c’est-à-dire le racket omniprésent en Corse. Ce sont souvent les associations environnementales qui, en bloquant la spéculation immobilière, s’opposent aux mafieux. Toute puissance des édiles locaux, mainmise d’une poignée d’entrepreneurs… tout reflète un fonctionnement moyenâgeux de la société, basé sur l’allégeance, la protection des puissants. Une organisation mafieuse reste avant tout un mécanisme d’oppression sociale.

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