Le débat sur le blasphème réveille la peur du clash

Conseil des droits de l’hommeLe retour d’une résolution sur la diffamation des religions en mars prochain inquiète les diplomates européens.

Le 9 janvier, l’ONU organisait une cérémonie en mémoire des victimes de l’attentat commis contre<i> «Charlie Hebdo». A gauche, Zeid Ra’ad, haut-commissaire aux droits de l’homme.

Le 9 janvier, l’ONU organisait une cérémonie en mémoire des victimes de l’attentat commis contre «Charlie Hebdo». A gauche, Zeid Ra’ad, haut-commissaire aux droits de l’homme. Image: Keystone

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La question de la diffamation des religions et du blasphème va être remise sur la table lors de la prochaine session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU qui doit se tenir en mars. Depuis la publication de nouvelles caricatures du prophète dans Charlie Hebdo, un nouveau projet de résolution est dans l’air.

La semaine passée, les missions diplomatiques auprès de l’ONU et le Bureau du haut-commissaire aux droits de l’homme ont reçu une note verbale émise par la Mission permanente du Royaume d’Arabie saoudite. Le Ministère saoudien des affaires étrangères y expose ses griefs, dénonçant les dernières caricatures du prophète. Le communiqué officiel pose comme limite à la liberté d’opinion et d’expression «l’insulte aux croyances religieuses» et estime injustifiées ces «abus délibérés contre l’islam».

Un consensus fragilisé
2011, les pays occidentaux étaient parvenus au prix de coûteuses et âpres manœuvres diplomatiques à étouffer le débat opposant liberté d’expression et liberté de religion. Hillary Clinton obtenait des Pakistanais et des Saoudiens, les plus actifs dans cette bataille, une sorte de cessez-le-feu. Le Conseil des droits de l’homme adoptait alors la résolution 16/18. Un texte de compromis arraché de haute lutte, donc. Il n’y était plus question de diffamation des religions ou de blasphème mais d’intolérance religieuse. La hantise des diplomates occidentaux était de voir inscrit dans le marbre un texte faisant implicitement référence à l’islam.

L’astuce sémantique a permis d’éloigner le débat mais elle ne l’a pas clos. A plusieurs reprises ces dernières années, cette question du blasphème s’est à nouveau glissée dans les discussions. «On sentait qu’elle restait dans l’air», confie une diplomate.

Tellement dans l’air, qu’en décembre dernier, avant l’épisode Charlie Hebdo, le think tank Universal Right Group a pris pour thème de son colloque de février prochain «la genèse et la mise en œuvre» de la résolution 16/18 pour en souligner la fragilité. Dans leur dernier rapport, les chercheurs de ce think tank s’inquiétent de voir exploser le consensus scellé autour du texte adopté en 2011. Selon eux, l’Occident et les pays musulmans sont arrivés à un «point de rupture» sur cette question.

Le point de rupture, on y est. Depuis dix jours, le débat sur les caricatures a fait apparaître des lézardes dans l’édifice onusien. Le 9 janvier, lors de la cérémonie organisée à l’ONU en mémoire des victimes de l’attentat commis contre Charlie Hebdo, le haut-commissaire aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein a jugé nécessaire d’ajouter à la condamnation des attentats son propre ressenti en précisant «qu’en tant que musulman» il avait jugé les caricatures du prophète «offensantes». Une prise de position personnelle passée inaperçue, sauf chez les diplomates occidentaux.

Eviter un clash en mars
Cinq jours plus tard, le 13 janvier, avant même la sortie en kiosque du nouveau numéro de Charlie Hebdo, c’est une association de journalistes accréditée auprès de l’ONU, la PEC (Press Emblem Campaign) qui prenait une position inattendue. Un communiqué de presse en forme de rappel à la déontologie journalistique pour dénoncer les «provocations inutiles et blessantes» pouvant viser une «religion» ou une «croyance». Et de préciser: «Nous comprenons la volonté de la rédaction de Charlie Hebdo de montrer qu’elle ne se laissera pas intimider par des extrémistes. Mais on ne peut pas tout dessiner ni tout écrire.»

Eviter d’opposer liberté d’expression et liberté religieuse, c’est exactement ce que sont efforcés de faire les diplomates ces dernières années. Le consensus est sur le point de voler en éclats. Au sein de l’Organisation islamique (OCI), le Pakistan, l’Egypte, la Turquie et l’Arabie saoudite, qui montrent un certain zèle à apparaître comme les plus farouches défenseurs de l’islam, sont tentés de ramener cette question à l’agenda. «Les pays qui ont des problèmes intérieurs trouvent dans ce combat une belle échappatoire», soupire un diplomate européen qui préfère les confidences hors micro aux déclarations officielles périlleuses.

Derrière son apparente léthargie, l’ONU est en réalité prise de panique à l’idée de voir émerger, dans la foulée, un débat boomerang sur la liberté de culte dans les pays musulmans. Débat que certains parmi les Occidentaux n’excluent pas de dégainer si les choses devaient se gâter.

C’est peu dire que l’ambiance est lourde. Du côté de l’Union européenne, tout va être mis en œuvre pour éviter de prendre cette pente glissante. «Nous allons rencontrer les Saoudiens et les autres membres de l’OCI pour leur dire que nous ne sommes pas preneurs d’un débat qui conduirait à nous écharper sur nos lignes rouges respectives, explique un négociateur européen. Aller sur ce terrain-là, c’est aller au clash des civilisations. Nous ne le voulons pas, nous avons mieux à faire en travaillant ensemble pour combattre les djihadistes», poursuit ce dernier.

Créé: 25.01.2015, 19h40

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