«Le monde réclame plus d’Union européenne»

InterviewÉlue de justesse mardi à la tête de la Commission, Ursula von der Leyen accorde son premier entretien pour appeler au retour d’une Europe où le dialogue serait apaisé.

Ursula von der Leyen affiche son ambition pour une Europe «unie et forte».

Ursula von der Leyen affiche son ambition pour une Europe «unie et forte». Image: LENA

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Vous êtes la première femme à la tête de la Commission. Ce changement sera-t-il perceptible?
La Commission comptera autant de femmes que d’hommes. Cela offrira différentes perspectives car nous avons tous des parcours différents. Et j’espère que cela sera perceptible au travers de solutions pragmatiques. J’ai toujours ressenti – y compris ces deux dernières semaines en cherchant une majorité au sein du Parlement européen – qu’il est facile de surmonter nos différences entre femmes. Beaucoup d’entre elles ont choisi d’être très pragmatiques et de se concentrer sur les résultats.

Vous n’avez été élue que de justesse. Pourquoi?
La phrase que j’ai le plus entendue était: «Il n’y a rien de personnel, mais…» Je comprends bien que de nombreux parlementaires étaient en colère parce que les chefs d’État et de gouvernement de l’UE n’ont pas désigné l’un des candidats déclarés au poste de président de la Commission européenne, mais moi. Néanmoins, Manfred Weber m’a énormément soutenue. Il n’aurait pas été possible de réussir sans lui. Bien sûr, certains ont aussi voté contre moi parce que j’ai présenté une vision proeuropéenne qu’ils ne partageaient pas.

Vous avez présenté un plan très ambitieux pour le climat. Comment le financerez-vous?Franchement, l’Europe a compris le message. L’heure tourne. Nous devons modifier les comportements, augmenter le prix des émissions de CO2, investir dans la recherche et le développement et la finance verte. Par ailleurs, il faut permettre une transition juste, toutes les régions ne partant pas du même point. Ce qui est bon pour notre planète doit être bon pour nos peuples et notre économie.

Juncker a utilisé la flexibilité du Pacte de stabilité. D’autres pays plaident pour le respect strict des règles budgétaires. Dans quel camp êtes-vous?
Nous avons beaucoup de slogans en Europe qui bloquent immédiatement tout dialogue réel. Vous savez tout de suite d’où quelqu’un vient selon qu’il utilise soit le terme «d’union de transfert», soit de «politique d’austérité». Mon ambition est de changer notre langage pour que nous puissions nous écouter à nouveau et nous concentrer sur des solutions pragmatiques. Si vous regardez le Pacte de stabilité et de croissance, il y a des options permettant la flexibilité que nous devrions employer sans enfreindre les règles nécessaires.

Quelle est votre ambition politique pour la Commission?
D’habitude, je n’aime pas assortir la Commission d’un qualificatif. Mais si je devais en choisir un, je parlerais d’une ambition géopolitique. L’Union européenne doit s’affirmer, être unie et forte. Elle doit jouer un rôle clé dans ce monde. Le monde réclame plus d’Europe.

Nous n’avons pas vu beaucoup de dialogue sur la questionde la politique migratoire.
Ces quatre dernières années nous ont appris que les réponses simples ne nous feront pas avancer. On entendait: «Fermez les frontières et la migration s’arrêtera», ou «Nous devons porter secours en Méditerranée.» Nous avons vu que la migration ne s’arrête pas, qu’il y a une limite à la capacité d’intégration et qu’il faut en même temps des solutions humaines. Il est grand temps de trouver une solution globale, d’investir en Afrique pour diminuer la pression migratoire. En même temps, nous devons lutter contre le crime organisé, réformer le système Dublin et nous assurer que celui de Schengen prévale en protégeant nos frontières extérieures.

Les ONG doivent-elles continuer à sauver des vies en mer?
Notre approche politique doit tendre à empêcher les gens de monter dans des bateaux en plastique. Une fois que les gens s’embarquent dans ces périples mortels, nous sommes obligés de les aider. Sauver des vies est toujours une obligation, mais ne résout rien. Et lorsque les réfugiés débarquent, il faut être clair: ceux qui sont là illégalement et n’ont pas droit à l’asile doivent rentrer. Grâce à notre accord avec la Turquie, nous avons pu réduire le nombre d’arrivées quotidiennes de 5000 à quelques centaines.

Matteo Salvini a-t-il raison de criminaliser les ONG?
Secourir des gens qui se noient est une obligation humaine. Ce que l’Italie demande avant tout, c’est une réforme de ce système Dublin dysfonctionnel. Et je dois admettre que je me demande comment un accord aussi défectueux a pu être conclu. Je peux comprendre que les pays qui constituent les frontières extérieures de l’UE ne souhaitent pas être laissés seuls face au défi de la migration. Ils méritent notre solidarité.

Les pays qui violent l’État de droit doivent-ils être punis en réduisant les subventions?
L’État de droit est l’une des valeurs sacrées de l’UE. Afin de sortir un peu du registre émotionnel, nous proposons d’introduire un mécanisme qui rendra compte de manière transparente de la situation dans chaque pays. Cela évitera de ne pointer du doigt que certains membres en soumettant chacun à un examen.

En Europe de l’Est, des pays tentent désormais de brider la justice et les médias.
La liberté d’expression, la justice et la presse sont l’essence et la base commune de notre Union et nous les protégerons toujours, où qu’il faille.

Donc la montée du populisme de droite en Europe de l’Est ne vous inquiète pas?
Nous assisterons toujours à des luttes entre les différentes manières de faire avancer un pays. La réponse, c’est de travailler dur pour trouver le meilleur argument, persuader les gens, leur fournir la meilleure politique et comprendre que la démocratie n’est pas un acquis mais qu’elle est fragile. C’est la leçon qu’il faut retenir du Brexit.

Selon vous, le Brexit pourrait être repoussé «pour de bonnes raisons». Lesquelles?
L’accord de retrait est bon et je n’entrevois aucun autre accord à l’horizon. Pour repousser la date du Brexit, le gouvernement britannique devrait fournir de bonnes raisons. Ne nous leurrons pas: la manière dont le Brexit se déroulera aura un impact énorme car il ne marquera pas une fin mais le début de nos relations futures. C’est la raison principale pour laquelle je pense qu’il faut une sortie ordonnée du Royaume-Uni.

La Russie étend son influence en Europe. Cela vous inquiète?
Nous avons constaté une attitude hostile depuis un certain temps. Elle va de la violation de règles internationales, comme l’annexion de la Crimée, à des tentatives pour diviser l’Europe. Le Kremlin ne pardonne aucune faiblesse. De notre position de force, nous devons maintenir les sanctions actuelles tout en offrant de dialoguer. Nous devenons par ailleurs meilleurs pour démanteler les complots et les campagnes sur les réseaux sociaux faites de fausses nouvelles. Notre privilège en tant que démocraties, c’est de répondre par la transparence, une presse libre et un débat ouvert.

Le lien transatlantique est tendu. Juncker a évité le protectionnisme. Et vous?
J’applaudis le travail de Jean-Claude Juncker. Nous voulons que nos amis américains n’oublient jamais que nous siégeons du même côté de la table. Et je plaiderai pour que les États-Unis et l’Europe s’unissent face à leurs adversaires communs, plutôt que de s’affronter.


Dans le dossier suisse, un choix crucial

Ursula von der Leyen est une page blanche pour la Suisse. Tout au plus sait-on que l’Allemande connaît trois conseillers fédéraux pour les avoir côtoyés comme ministre de la Défense – Ueli Maurer, Guy Parmelin et Viola Amherd – et qu’elle a une certaine idée du fédéralisme. Les relations personnelles comptent. Mais l’enjeu consiste surtout à voir à qui elle confiera le dossier suisse. En conservera-t-elle la direction politique, comme c’est le cas depuis les années Barroso? «J’ai l’impression que le dossier suisse est devenu toxique. La Commission fait pression sur Berne et rien ne se passe. La nouvelle venue pourrait être tentée de le mettre dans d’autres mains», analyse Cenni Najy, membre de Foraus et fin connaisseur des relations Suisse-UE. Il pense au socialiste Josep Borrell, le futur chef de la diplomatie européenne. L’Espagnol n’est pas un inconnu en Suisse. Il a exprimé publiquement ces derniers mois son désaccord envers l’accueil réservé à plusieurs reprises à l’indépendantiste catalan Carles Puigdemont dans notre pays.

Si Ursula von der Leyen décide de garder le dossier suisse dans le giron de sa présidence, un autre nom intéressera Berne: celui du futur secrétaire général de la Commission, appelé à remplacer le très dur Martin Selmayr, qui s’en ira la semaine prochaine déjà. Olivier Guersent, l’actuel directeur général en charge des services financiers, est cité comme son possible successeur. Ce Bordelais, actif à Bruxelles depuis 1992, est un proche du Savoyard Michel Barnier, négociateur en chef de l’UE pour le Brexit. L.BT.

Créé: 18.07.2019, 22h53

L’essentiel

Personnage Celle qui sera le visage de l’UE devra tenir tête au Parlement et aux chefs d’État.

Enjeux Climat, migration, populisme, l’Allemande présente sa vision de l’UE.

Suisse À qui confiera-t-elle l’épineux dossier des relations avec Berne?

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