Les peurs des Allemands de l’Est profitent à l’extrême droite

AllemagneL’extrême droite pourrait dépasser les conservateurs et les sociaux-démocrates aux élections régionales de ce dimanche.

«Il y a une atmosphère de détresse. Les gens ne croient plus aux promesses politiques» affirme Jens Dubrau.

«Il y a une atmosphère de détresse. Les gens ne croient plus aux promesses politiques» affirme Jens Dubrau. Image: DR

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Ça y est, l’auditoire se réveille. On applaudit, on acquiesce avec des grands «ja, ja!» Après un exposé sur l’avenir du charbon, le député fédéral Rainer Kraft a touché enfin le point sensible. «En arrivant chez vous, je n’ai vu aucune femme turque dans les rues! Ce n’est pas comme chez nous, en Bavière. Je vous le conjure, sauvez la patrie!» lance-t-il sous les applaudissements.


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Le podium de discussion organisée par l’extrême droite, à quinze jours des élections régionales de Saxe et du Brandebourg (lire encadré), n’est pourtant pas un succès. Dans la salle municipale de Hoyerswerda, à peine plus de 50 personnes sont venues écouter trois députés et la candidate de la circonscription. «Certaines personnes n’osent pas venir de peur de subir des représailles», justifie Karsten Hilse, le député AfD (Alternative pour l’Allemagne) de la circonscription.

Inexistante il y a cinq ans, l’extrême droite est pourtant populaire dans cette ville minière. L’AfD est arrivée en tête des élections municipales fin mai avec 26% des voix contre 20% pour le Parti chrétien-démocrate (CDU). Comment expliquer le succès d’un parti qui est devenu en 2017 la première force d’opposition à l’Assemblée fédérale (Bundestag)? «Nous sommes le dernier espoir pour beaucoup de gens, lâche l’ancien policier Karsten Hilse. Les partis établis pensent gagner les élections avec quelques affiches. Mais ils ne savent plus ce que les gens pensent. Moi, je vais dans chaque village pour parler avec les gens de leurs préoccupations», ajoute-t-il.

Crise démographique

Avec la fermeture des mines dans les années 90, Hoyerswerda est l’une des villes les plus touchées par la désertification. En trente ans, la commune a perdu la moitié de sa population. «L’abandon définitif de cette énergie fossile d’ici à 2038 menace encore 25 000 emplois dans la région. Il ne faut pas fermer les centrales», insiste Karsten Hilse qui ne croit pas à la responsabilité humaine dans le changement climatique.

Devant le grand centre commercial, les militants de la gauche radicale (Die Linke) ont dressé un stand d’information juste à côté du mémorial soviétique. Là encore, surtout des retraités. «Nous avions la population la plus jeune d’Allemagne de l’Est. Nous avons aujourd’hui la plus vieille de l’Allemagne réunifiée», déplore Ralph Büchner, le candidat de la gauche radicale (Die Linke). Hoyerswerda devrait perdre encore 10 000 habitants dans les dix prochaines années… sur 35 000. «Nos enfants travaillent tous à Stuttgart ou à Munich», dit-il.

Pour Jens Dubrau, le président du comité d’entreprise de la grande exploitation minière de la région, les électeurs ne croient plus aux promesses des politiques. «Les gens vont bien. Les anciens mineurs ont de belles retraites. Mais il y a une atmosphère de détresse. Les gens ont peur de l’avenir», dit le porte-parole des «gueules noires» de la région.

Crise des réfugiés

L’extrême droite a émergé avec l’arrivée des réfugiés en 2015. Un tremblement de terre politique. «Cela a été vécu comme un défi», se souvient Uwe Schultz, le correspondant local du «Sächsische Zeitung», le principal quotidien régional. Hoyerswerda ne voulait pas revivre les événements de 1991 et les attaques contre le centre de réfugiés dont les images sont encore ancrées dans la mémoire collective en Allemagne.

Cette «crise des réfugiés» a obligé les conservateurs à retourner sur le terrain. «Le Parti chrétien-démocrate (CDU) se considérait en terrain conquis. Depuis, les conservateurs sont de nouveau à l’écoute des gens», constate le journaliste.

Malgré un taux d’étrangers très bas à Hoyerswerda (4%), l’immigration reste un thème mobilisateur. «L’AfD exploite la peur des gens. Une partie de nos anciens électeurs, ceux qui ont la rage au ventre, votent aujourd’hui AfD pour protester. Ils se moquent de savoir qui sont les candidats», estime Ralph Büchner.

Sentiment d’abandon

Hoyerswerda se bat pour éviter le «décrochage». Les médecins quittent la ville, l’autoroute vers Berlin est toujours à 50 kilomètres, il n’y a plus de ligne directe en train pour la capitale, le réseau mobile est l’un des plus mauvais d’Allemagne… Même la réception de la radio publique n’est pas bonne.

«On dit que Hoyerswerda n’a pas d’avenir. Mais je reste optimiste. La ville a connu plusieurs périodes fastes qu’on n’avait pas prévues», lâche le journaliste local Uwe Schultz. Ceux qui ne votent pas AfD croient encore à la promesse des responsabilités politiques de créer un fonds de plusieurs dizaines de milliard de l’État fédéral pour réformer structurellement cette région minière. On compte surtout sur le déménagement d’une partie de l’Université de Dresde. Hoyerswerda, future ville étudiante? «Ce serait fantastique», dit-il.

Créé: 27.08.2019, 23h20

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La survie de la «grande coalition» en jeu

Les résultats des deux scrutins de ce week-end, dans le Brandebourg et en Saxe (où l’extrême droite pourrait arriver en tête), auront des conséquences au fédéral. Nulle part en Allemagne, l’extrême droite n’est aussi forte. Dans les anciennes régions communistes, l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) réalise des scores dépassant les 30% dans certaines circonscriptions. Aux dernières élections fédérales, en 2017, le ministre-président sortant de Saxe, le conservateur Michael Kretschmer (CDU), a même perdu sa propre circonscription au profit de l’AfD. Depuis, l’extrême droite ne cesse de progresser. Aux municipales de mai dernier, elle a été à deux doigts de ravir la ville de Görlitz en Saxe avec 45% des voix.

Dans le Brandebourg, l’AfD pourrait arriver en tête du scrutin de ce dimanche, battant les sociaux-démocrates qui dirigent la région depuis des années autour de Berlin.
Au bout du compte, l’effondrement des partis établis à l’Est pourrait provoquer une rupture de la «grande coalition» (Groko) à Berlin. Après la démission de la présidente du Parti social-démocrate (SPD), la base militante de la gauche traditionnelle pourrait exiger la fin de l’alliance avec les conservateurs à Berlin. La fin de la «Groko» signifierait alors le départ anticipé de la chancelière Angela Merkel, qui prévoit toujours d’aller au bout de son mandat, jusqu’en 2021. L’Allemagne entrerait alors dans une période d’instabilité politique. CB

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