Loin de Paris, les maires de France ont le blues

Chroniques de Macronie 3/5Dans les 35'000 communes du pays, ils sont seuls maîtres après Dieu et l’État. Mais beaucoup se sentent malmenés par Emmanuel Macron. Reportage à Wittenheim, dans le Haut-Rhin.

Antoine Homé, un élu inquiet, devant l’ancienne mine qu’il aimerait reconvertir en attraction touristique. Macron? «Il étrangle financièrement les maires.»

Antoine Homé, un élu inquiet, devant l’ancienne mine qu’il aimerait reconvertir en attraction touristique. Macron? «Il étrangle financièrement les maires.» Image: DOMINIC FAVRE

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On ne va pas se le cacher, Wittenheim n’est pas une ville très charmante. Rasée à plus de 80% par les bombardements alliés à la fin de la guerre, cette localité proche de Mulhouse s’est reconstruite sans grâce pour loger ses 15 000 habitants. L’ambiance est marquée par l’histoire des mines de potasse qui ont dominé la région pendant tout le XXe siècle. La dernière exploitation de la commune a fermé en 1998, laissant derrière elle ses quartiers ouvriers et les terrils, ces montagnes fantômes qui marquent les limites de la ville.

Ah oui! il y a aussi la fierté locale: le plus haut chevalement conservé de France, celui de la mine Théodore, une structure haute de 64 mètres qui permettait d’actionner les ascenseurs. «Notre rêve, ce serait de pouvoir l’ouvrir aux touristes», confie Éric Alario, le chargé de communication du maire. On lui souhaite bonne chance.

Mais voilà le patron, Antoine Homé, maire de Wittenheim depuis 2002. Carrure de rugbyman (en réalité, il faisait plutôt du basket), direct, chaleureux, un petit mot gentil pour tous, avec cette touche autoritaire de ceux qui ont l’habitude d’être obéis. «Moi, je suis un gamin du bassin potassique, clame-t-il en guise de présentation. Toute ma famille travaillait dans les mines, ma mère était institutrice.» Il en est sorti: Sciences Po, ENA («Promotion Condorcet, avec Valérie Pécresse, c’est elle la plus connue»), il est devenu magistrat dans un des corps les plus prestigieux de l’État, qu’il demande de ne pas nommer. Une fonction qu’il exerce à plein temps – à Paris du mardi au jeudi, et à Wittenheim le reste de la semaine. Sa charge de maire est rétribuée 2500 euros net par mois.

Dans son bureau, il y a le portrait de François Mitterrand en majesté, et dans un coin celui de François Hollande. Vous l’aurez compris, Antoine Homé est socialiste. Le portrait d’Emmanuel Macron, il faut se rendre dans la salle municipale pour le trouver, avec le buste de Marianne. «C’est le respect républicain», souligne-t-il. Vous l’aurez compris, M. Homé ne porte pas M. Macron dans son cœur…

Liste de reproches

Pourtant, le maire est plutôt de l’espèce sociale-démocrate, loin d’être un dogmatique. «Je n’aime pas les postures politiques, ce n’est pas parce qu’on est dans la minorité qu’on doit tout combattre.» Alors, que reproche-t-il à Emmanuel Macron? Il hésite un instant et puis lâche: «Nous avons le sentiment d’être étranglés financièrement.»

Et la liste des reproches tombe. D’abord, la quasi-suppression des emplois aidés qui visaient des chômeurs de longue durée ou des personnes à l’aide sociale. «Il y en avait une vingtaine dans notre commune l’an passé; il n’y en a plus que cinq ou six. Or cela permettait de réintégrer les personnes les plus faibles. Cela m’a beaucoup choqué.»

Ensuite, la suppression de la taxe d’habitation, un impôt local traditionnel où les maires avaient une marge dans la fixation du taux. «À Wittenheim, cela représente 1,5 million d’euros, soit environ 13% de mon budget de fonctionnement. L’État a promis de compenser, mais nous savons qu’au fil des années, ce ne sera pas le cas. Et de toute façon, c’est une perte d’autonomie.»

Enfin, il y a les contrats d’agglomération, avec des plafonds à l’augmentation des dépenses uniformes sur tout le territoire. «L’État dit: «Il ne faut pas plus de 1,2% d’augmentation.» Mais ce n’est pas son rôle. Il y a des régions où ce plafond devrait être plus bas, et d’autres régions où il devrait être plus élevé. Nous, de toute façon, ça ne change rien: on est au-dessous, à 0,9%. Mais c’est à nous de le déterminer, pas à eux de le décréter.»

Mise sous tutelle

Bref, Antoine Homé a le sentiment que le gouvernement fait des cadeaux fiscaux sur le dos des collectivités locales et qu’il retourne à la pratique d’une tutelle contraire aux principes de la décentralisation. «Nos difficultés ne datent pas d’aujourd’hui, tient-il à préciser. Elles ont commencé sous Sarkozy, elles se sont prolongées sous Hollande et elles s’aggravent sous Macron.»

À ses yeux, cela nourrit le sentiment de rupture entre les citoyens et la représentation nationale. Or il est bien placé pour savoir de quoi il parle: à Wittenheim l’an dernier, à la présidentielle, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon étaient en tête au premier tour, et Mme Le Pen l’a emporté au deuxième tour avec 51,4% des voix. Cela dans une ville qui a un maire socialiste… Comment expliquer ce grand écart où, au niveau local, on est socialiste, et au niveau national d’extrême droite? Peut-être tout simplement parce qu’on vote pour ceux qui nous écoutent, ou du moins en donnent l’impression, et contre ceux qui nous ignorent… (24 heures)

Créé: 02.08.2018, 07h40

«Macron prépare la fin du service public local»


Philippe Laurent, secrétaire général de l’Association des maires de France.


Les maires français ont le blues, vous avez même boycotté la Conférence des territoires organisée par le gouvernement. Pourquoi?
Nous ne sommes pas les seuls, les représentants des départements et des régions ont aussi décidé de ne pas participer à cette conférence. C’est un signal. La décentralisation a connu un âge d’or et son apogée en 1999 avec la loi Chevènement, qui donnait aux élus locaux des possibilités de se regrouper librement pour certaines tâches et une véritable autonomie pour prendre en main leur territoire. Ils en ont fait usage. Mais depuis 2010, la haute administration a voulu reprendre en main ce pouvoir local. La loi Notre (Ndlr: Nouvelle organisation territoriale de la République), la loi Maptam ont imposé des regroupements beaucoup plus larges, un peu technocratiques, et donné la priorité à la métropolisation des grandes villes, au détriment du reste du pays. Cela préoccupe beaucoup les maires.

Il y a aussi l’aspect financier…
Il y a cette histoire de taxe d’habitation. Supprimer une ressource qui représente 20 milliards d’euros sans dire comment on va la remplacer, ça passe mal. D’autant que c’est une ressource sur laquelle les communes peuvent décider en partie le taux. Là encore, Paris décide et c’est contraire à notre autonomie fiscale. Quant aux dotations directes de l’État aux collectivités locales, c’est là qu’il fait des économies. En 2014, c’était en gros 50 milliards; cette année, c’est environ 35 milliards…

Tout cela a commencé avant Emmanuel Macron.
Vous avez raison. Ça a commencé sous Sarkozy, mais il y mettait des formes. Hollande aussi a coupé les dotations, mais il souffrait avec nous, ça lui faisait mal, il avait au moins de l’empathie. Macron, lui, il s’en fout! C’est même pas qu’il ne nous aime pas, il s’en fiche!

C’est quoi, le but?
Je pense que, d’une certaine manière, il prépare la fin du service public local, qui était une spécificité française et, de manière plus générale, européenne. Je pense qu’il estime que ça ne sert à rien et que cela coûte trop cher. A.R.

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