Macron lance une réforme du chômage à hauts risques

FranceLes syndicats dénoncent la brutalité du projet gouvernemental. Mais ils concèdent qu’il faut un changement.

Le président français, Emmanuel Macron,et son premier ministre, Édouard Philippe,sont sereins: la réforme de la loi sur le chômage se fera par décrets. Pas besoin de passer devant le parlement.

Le président français, Emmanuel Macron,et son premier ministre, Édouard Philippe,sont sereins: la réforme de la loi sur le chômage se fera par décrets. Pas besoin de passer devant le parlement. Image: GETTY IMAGES

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Il n’y a plus d’unité syndicale en France et, désormais, les grandes et spectaculaires manifestations unitaires appartiennent au passé. Même quand ils sont unanimes à protester contre une réforme, comme celle de l’assurance chômage que le gouvernement a présentée la semaine dernière, les syndicats manifestent de manière séparée: d’un côté les «réformistes» autour de la CFDT, de l’autre les «jusqu’au-boutistes» autour de la CGT.

Cela donne un relief particulier aux manifestations organisées par Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT. Il n’y avait pourtant que quelques centaines de personnes mardi devant le Ministère du travail, mais quand la CFDT proteste, ce n’est pas pour le folklore ou pour galvaniser les troupes. «Cette réforme est scandaleuse et injuste, s’indigne Laurent Berger. Elle repose sur un mensonge: le gouvernement prétend lutter contre la précarité, alors qu’il fait le contraire.» À ses côtés, Philippe Louis, le président du syndicat chrétien CFTC, opine: «Il y a des réformes à faire, nous ne le contestons pas. Mais là, ce sont les plus précaires et les plus éloignés de l’emploi qui vont être touchés.» Vraiment?


Lire également l'éditorial: Combattre la précarité sur le dos des démunis


D’abord, pour en juger, rappelons le cadre: la durée des indemnités de chômage n’est pas changée, elle reste de deux ans en règle générale et de trois ans pour les chômeurs de plus de 55 ans. Mais l’accès au chômage sera plus difficile: il faudra avoir travaillé six mois au cours des vingt-quatre derniers mois pour y avoir droit, alors qu’actuellement quatre mois de travail sur les vingt-huit derniers mois suffisent. L’accès au chômage sera donc rendu plus difficile. Cette mesure est celle qui a l’impact le plus fort, elle représente à elle seule 2,85 milliards d’euros d’économie.

Les chômeurs – généralement les cadres – dont le salaire dépasse 4500 euros bruts par mois sont également visés. Ils ne toucheront leurs indemnités de chômage normales que pendant six mois, car dès le septième mois ces indemnités seront réduites de 30%. Quelqu’un qui gagnait 6500 euros bruts (salaire net: 5070 euros) touchera donc 3230 euros de chômage pendant six mois, puis 2268 par la suite. Le premier ministre justifie cette mesure par un taux de chômage moins élevé chez les cadres que dans le reste de la population. Économie prévue: 210 millions d’euros.

Une autre mesure importante concerne le calcul des indemnités. La règle générale est que l’indemnité chômage représente 65% du salaire perdu. Mais pour les salariés qui cumulent des CDD (contrats à durée déterminée) un certain nombre de jours par mois, le mode de calcul des indemnités est fait sur les jours qu’ils travaillent et non sur leur revenu mensuel effectif. Résultat: dans de nombreux cas, leurs indemnités de chômage sont plus élevées que ce qu’ils gagnaient en travaillant… Murielle Pénicaud, la ministre du Travail, donne l’exemple d’un salarié qui aurait travaillé un mois sur deux pendant un an, gagnant l’équivalent mensuel d’un salaire de 880 euros. Dans le système actuel, il touche 1200 euros de chômage. Ce ne sera plus possible, il en touchera environ 600. Économie projetée: environ 700 millions.

La chasse aux emplois précaires est un objectif déclaré de la réforme. En la présentant, le premier ministre, Édouard Philippe, a rappelé qu’aujourd’hui, 70% des embauches faites en France correspondent à des CDD de moins d’un mois, et Muriel Pénicaud a précisé qu’un tiers de la totalité des CDD sont des contrats d’un jour. «Certaines entreprises ont fait de la précarisation un modèle de gestion», dénonce-t-elle. Pour cette raison, tous les CDD d’un jour seront désormais frappés d’une taxe forfaitaire de 10 euros, à l’exception des intermittents du spectacle.

Par ailleurs, et toujours pour lutter contre la précarisation de l’emploi, un système de bonus-malus sera mis en place contre les entreprises qui font systématiquement appel à des employés en CDD, dont ils complètent les revenus grâce au chômage. Dans un certain nombre de secteurs économiques, dont l’agroalimentaire, l’hôtellerie-restauration ou les transports, les entreprises qui font le plus appel au chômage seront pénalisées, et les autres favorisées: les «mauvaises» paieront 5% de cotisations chômage sur leur masse salariale, alors que les «vertueuses» ne paieront que 3%. Économiquement, cette mesure est neutre, car la hausse des cotisations des uns compense la baisse des autres.

On notera enfin que le rôle d’accompagnement des chômeurs de Pôle Emploi sera renforcé, avec l’engagement de 1000 employés. Coût supplémentaire: 350 millions.

Thomas Godey, avocat spécialisé en droit social, résume: «Ce sera beaucoup plus difficile d’accéder au chômage, on tape brutalement sur les cadres et pour les travailleurs les plus précaires, rien dans cette réforme ne facilitera vraiment leur réinsertion. Mais politiquement, elle est plutôt équilibrée, et la manière de montrer du doigt les «mauvaises» entreprises, ce n’est pas rien.»


Les spécificités de l’assurance chômage en Suisse

Le 1er avril 2011 est entrée en vigueur la 4e révision de la loi sur l’assurance chômage (AC), acceptée en votation populaire par 53,4% des Suisses. À cette occasion, les prestations ont été diminuées; elles sont désormais étroitement liées à la durée de cotisation. De ce fait, les jeunes sont particulièrement touchés. En Suisse, l’assurance chômage couvre uniquement le travail salarié, excluant toute prise en compte des indépendants et du travail domestique, réalisé essentiellement par les femmes dans le cadre du foyer.

La loi permet à une personne sans emploi de percevoir des indemnités journalières, pour pallier l’absence temporaire de revenu. Le nombre d’indemnités chômage dépend de l’âge et de la durée pendant laquelle la personne a cotisé à l’assurance chômage au cours des deux années précédant son inscription. Plus il y a de mois cotisés, plus le nombre d’indemnités journalières augmente. Toutefois, la loi prévoit un plafond de 520 indemnités. Lorsque toutes les conditions sont remplies, le chômeur suisse pourra prétendre à 70%, voire 80% de son salaire précédent, sous réserve d’un délai d’attente de cinq à vingt jours, en fonction du revenu annuel avant l’inscription et de la situation privée (enfants à charge ou pas).

Il convient de préciser qu’en Suisse, d’autres catégories de personnes ont droit aux prestations de l’AC. Par exemple: les étudiants qui terminent leurs études ou toute autre personne libérée de la période de cotisation pour maladie, accident ou détention. Sébastien Jubin

Créé: 25.06.2019, 21h42

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