Pauvre Berlin, capitale désenchantée

AllemagneTrente ans après la chute du mur, la normalisation de la capitale allemande lui a enlevé cette atmosphère de liberté qui faisait son charme.

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Les Allemands ne portent pas particulièrement la capitale dans leur cœur. Les catholiques des régions du sud, vallonnées et montagneuses, sont notamment vite refroidis par l’atmosphère austère de cette grande ville chaotique de 3,5 millions d’habitants située au milieu de la plaine du Brandebourg, en terre protestante. «Ce que je préfère quand je viens à Berlin, c’est le voyage du retour», ironise à peine Markus Söder, le ministre-président conservateur de Bavière.

Les Allemands ne lui contestent pas son statut de capitale, comme ce fut encore cas lors du débat historique au Bundestag le 21 juin 1991, lorsque Berlin s’était imposé face à Bonn avec seulement 18 voix d’avance sur près de 600 députés. Mais ils la considèrent comme sale et dangereuse. «Le mélange de criminalité, de trafic de drogue et de pauvreté n’est pas fait pour moi, petite plante écolo-bourgeoise du Bade-Wurtemberg», lance le maire écologiste de Tübingen.

La plus grande ville du pays devant Hambourg (1,8 million d’habitants) et Munich (1,5 million) fait en effet toujours partie des cinq villes les plus nécessiteuses d’Allemagne. Dans la capitale de la première économie d’Europe, un habitant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté. Et la situation ne devrait pas s’améliorer dans les prochaines années.

Si l’ouverture de la frontière en 1989 a été un événement heureux pour le monde entier, elle a été une catastrophe économique pour les Berlinois, y compris ceux de l’Ouest. «Le Mur nous est littéralement tombé sur la tête», se souvient Çilem Akar, une Kurde qui vivait paisiblement à Berlin-Ouest avec sa famille dans le quartier alternatif de Kreuzberg, surnommé à l’époque «le petit Istanbul». «Beaucoup de gens ont perdu leur travail et ont été confrontés aux violences de néonazis de l’Est», se souvient-elle.

Pire que la crise de 1929

Les historiens estiment que la crise des années 90 en Allemagne de l’Est et à Berlin était encore pire que celle de 1929 aux États-Unis. «Berlin reste très faible économiquement», rappelle Hanno Hochmuth, de l’Institut de recherches d’histoire contemporaine à Potsdam. Aucune capitale d’Europe n’affiche un PIB par habitant à peine plus élevé que la moyenne nationale. «Aujourd’hui, Berlin n’a plus que son histoire à vendre», résume-t-il.

Non seulement Berlin est pauvre – avec un taux de chômage presque deux fois plus élevé que la moyenne – mais il n’est même plus «sexy», comme le prétendait fièrement le «maire de la fête», Klaus Wowereit, au début des années 2000.

Les derniers terrains vagues disparaissent sous le béton et avec eux les grandes fresques de street art des murs solitaires. Avec la normalisation de la ville, Berlin a perdu son atmosphère de liberté. Les artistes du monde entier, privés d’espaces, commencent à repartir. Le «Berlin bohème» s’évapore lentement et avec lui toute la faune culturelle qui faisait sa réputation. «La culture underground s’efface irrémédiablement face à la pression des loyers», constate Harry Nutt, chef du service culture du quotidien «Berliner Zeitung».

Avec près de 60 milliards d’euros de dettes, l’ancienne métropole industrielle, scientifique et culturelle de l’Europe du début du XXe siècle reste déboussolée. «Berlin est plongé dans une période d’incertitude. Il ne sait plus où il va», remarque Rüdiger Schaper, chef du service culture du quotidien berlinois «Der Tagesspiegel».

Cette ville coincée entre deux histoires allemandes fait face désormais à un nouveau défi, celui de la mondialisation, à laquelle elle n’est pas bien préparée. La spéculation immobilière et le tourisme de masse continuent de bouleverser vie sociale et culture. Dans la troisième destination européenne après Londres et Paris, les loyers ont progressé de 70% en dix ans!

Même les start-up, qui constituent le deuxième secteur économique de Berlin après le tourisme, ne trouvent plus de place. «Berlin avait l’avantage d’offrir des espaces bon marché aux jeunes entreprises. Maintenant il devient difficile de trouver des bureaux», confirme Jérémie Rosselli, le directeur pour la France de la banque allemande en ligne N26.

L’industrie de la nuit

La ville s’accroche encore à son «industrie lourde»: la vie nocturne, qui lui rapporte 280 millions d’euros par an. «La nuit a une fonction très importante pour l’économie berlinoise. Les touristes ne viennent pas ici pour aller à la plage mais pour faire la fête», rappelle Lutz Leichsenring, le porte-parole des clubs.

Mais avec une clientèle constituée désormais de 40% de touristes, les boîtes cherchent un moyen d’éviter le «piège de Barcelone». «Nous défendons notre image de marque. Nous parions sur l’aspect culture avec des concerts. Notre objectif n’est pas la maximisation des profits», insiste Lutz Leichsenring.

Berlin, rattrapé par la normalisation de l’Allemagne de l’Ouest, cherche toujours sa voie. «C’est une ville qui change sans arrêt», poursuit Lutz Leichsenring. Trente ans après la chute du Mur, une nouvelle page est en train de se tourner. Difficile de savoir à quoi ressemblera la suite.

Créé: 05.11.2019, 18h44

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