«Le bloc occidental ne doit pas être remis en cause»

Élections européennesEntretien avec un homme au plus près du pouls de l'Europe, le président du Conseil Donald Tusk.

Image: AFP

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Avant de devenir président du Conseil européen, Donald Tusk a été président de la Plateforme civique polonaise et premier ministre de son pays entre 2007 et 2014. Il a été sacré vendredi «homme de l’année» par le quotidien polonais «Gazeta Wyborcza», avec lequel ce journal est associé dans le réseau LENA. Cet entretien, dont nous publions une version raccourcie, a été réalisé par nos collègues polonais à cette occasion.

En décembre 2014, lorsque vous preniez les rênes du Conseil européen, vous mettiez en garde contre le retour de l’histoire en Europe. N’avez-vous pas l’impression que, cinq ans plus tard, l’Europe s’est fait rattraper par l’histoire?
L’époque de l’illusion optimiste est certainement révolue. Ces dernières années, l’Europe a dû relever des défis de taille. Mais je ne suis pas fataliste. Le retour de l’histoire et d’une politique dure ne doit pas être synonyme de fléau pour l’Europe. L’accélération du cours de l’histoire nous préoccupe mais ne peut pas nous paralyser. Le phénomène n’est pas nouveau.

N’est-ce pas aujourd’hui la question de la survie de l’Union qui se pose?
D’aucuns prédisaient la fin de l’Europe et de l’Occident avant même que l’intégration européenne ne démarre. Ortega y Gasset écrivait que les prophéties noires et apocalyptiques annonçant la décadence étaient légion. Je suis tout à fait d’accord avec sa conclusion selon laquelle il vaut mieux penser à l’aube plutôt qu’au crépuscule. Nous ne pouvons nous laisser convaincre par le discours d’une Europe du repli qui risque de voler en éclats. Différents scénarios sont envisageables, mais aucun d’entre eux n’est inéluctable. Il n’est pas vrai que l’élargissement de l’Union n’est plus d’actualité. Dans certaines capitales, en particulier dans les pays fondateurs, ce sujet est passé de mode. Parmi les dirigeants allemands, on pourrait sans doute encore trouver des enthousiastes de l’adhésion de nouveaux États mais ce serait plus difficile du côté de Paris ou de Rome. La Vieille Europe se lasse du conflit en Ukraine ou de l’instabilité dans les Balkans. Mais l’engagement de l’Union concernant l’Ukraine ou les Balkans n’a pas faibli.

En 2004, l’Europe n’était pas confrontée au Brexit.
Le spectre du Brexit hantait l’Union dès l’entrée du Royaume-Uni dans le club. Les sentiments concernant la construction européenne ressemblent à ceux qu’on a pu observer également dans un passé plus lointain. Le référendum a été convoqué au pire moment, c’était le résultat d’un calcul politique erroné. Le vrai débat sur les conséquences du Brexit n’a commencé qu’après le vote. Aujourd’hui, les Britanniques auraient sans doute fait un autre choix. Paradoxalement, il a fallu attendre le Brexit pour que le mouvement pro-européen émerge au Royaume-Uni.

Vous êtes l’un des seuls politiques en Europe qui estiment que le Brexit peut encore être évité. Sur quelles prémisses se fonde votre optimisme?
En 2016, après le référendum britannique, j’ai pensé que si nous considérions le dossier comme clos, il le serait. J’estime qu’il y a actuellement 20-30% de chances que la sortie du Royaume-Uni de l’UE n’ait pas lieu. C’est beaucoup. Progressivement, nous nous apercevons que le Brexit va s’apparenter à un autre phénomène que celui qu’imaginaient ses initiateurs. Il n’y a aucune raison de capituler, même si nous martelons que le référendum est l’expression de la volonté du peuple et que celle-ci doit être respectée. Oui, il le faut. Mais la consultation de 2016 n’était pas la première de ce genre en Grande-Bretagne. Dès 1975, deux ans après son adhésion à la CEE, les Britanniques avaient décidé, à 67%, d’y rester. Le référendum de 2016 ayant pu annuler la décision prise en 1975, pourquoi ne pourrait-on pas envisager une nouvelle consultation? Rien n’est irréversible tant que les gens croient qu’un retour en arrière est encore possible.

Vos critiques prétendent que, en 2016, vous n’avez pas présenté à David Cameron une offre suffisamment généreuse pour persuader le Royaume-Uni de rester dans l’Union.
Nous étions arrivés au pied du mur lors de ces discussions. Elles risquaient de remettre en cause tout le bien-fondé de la construction européenne. Je ne parle pas simplement de la libre circulation des personnes. C’est tout le projet politique qui aurait pu être édulcoré s’il était apparu qu’il est possible de signer avec un État un accord exclusif visant à y apaiser le climat social mais contraire aux principes fondamentaux de l’UE. Cela aurait créé un précédent et l’Union aurait commencé à se détricoter au bout de quelques mois à peine. Ironie du sort: le premier ministre Cameron a obtenu des concessions inespérées (ndlr: l’Union avait accepté notamment la suspension, dans des circonstances exceptionnelles, du versement de certaines prestations pour les immigrés nouvellement arrivés d’autres États membres de l’UE), mais personne n’y avait prêté attention au cours de la campagne référendaire. Si j’avais agi comme le proposent mes opposants politiques en Pologne, en accordant à Cameron les concessions qu’il demandait, les Polonais en auraient été les premières victimes.

Les critiques vous reprochent également de faire une fixation sur le Royaume-Uni et de vouloir l’humilier. Ils soutiennent que l’Union devrait céder à la première ministre Theresa May en ce qui concerne l’accord sur le Brexit.
L’argument est absurde. Il est soulevé par les politiques qui se lamentent de la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union, tout en soutenant ceux qui font un doigt d’honneur à l’Europe. L’impasse trouve sa source à Londres et c’est une première dans l’histoire de la démocratie britannique: celle d’un parlement incapable de trouver un consensus qui recueillerait la majorité sur le Brexit. Ma mission principale consiste à m’assurer que l’Union fait preuve de patience malgré les sentiments hostiles qui se font ressentir çà et là sur le continent. J’entends des gens dire: «Qu’ils aillent au diable!» Je demande toutefois à mes amis d’attendre encore un peu. Je comprends l’irritation et la fatigue, mais les enjeux sont trop importants.

L’Union aura-t-elle assez de patience?
Nous avons réussi à gagner un peu de temps. Le délai s’achève en octobre, mais je vais encourager toutes les parties à rester ouvertes sur le calendrier. Nous ne pouvons mener un Brexit à la hâte. Churchill disait qu’un problème reporté est un problème partiellement résolu.

Aujourd’hui, Matteo Salvini, figure de proue de la Ligue en Italie, met en place une internationale populiste. En Allemagne, l’AfD (Alternativ für Deutschland) fait croire aux gens qu’il faut être fier de l’armée allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est nouveau.
Non, ce n’est pas nouveau. Je me souviens du FPÖ de Jörg Haider, qui faisait partie de la coalition au pouvoir en Autriche. L’Autriche avait alors été de facto suspendue dans ses droits de membre de l’Union car le pays était dirigé par une droite vraiment dure.


Êtes-vous populiste? Faites notre quiz!


Elle est de nouveau au pouvoir.

Aujourd’hui, à Vienne, on peut parler d’un gouvernement classique de centre droit bien plus modéré. En France, Jean-Marie Le Pen avait accédé au second tour de la présidentielle en 2002, tout comme sa fille il y a deux ans. Les forces anti-européennes connaissent des hauts et des bas également dans le Benelux et en Scandinavie. Ce n’est pas nouveau. Dans de nombreux pays, les citoyens sont plus pro-européens que leurs gouvernements. En Pologne, les autorités se comportent de manière ambiguë, mais une chose est sûre: les Polonais sont pro-européens, et même les champions d’Europe à cet égard. Malgré Orbán, les Hongrois figurent eux aussi parmi les peuples les plus europhiles... alors que les Danois sont très critiques. Ce n’est ni simple ni nouveau.

Mais l’europhilie polonaise n’est-elle pas simplement la conséquence des généreuses subventions européennes? Les europhiles veulent-ils véritablement faire avancer l’Union et un approfondissement de l’intégration?
Nous devons mettre fin à l’alternative: le fédéralisme ou la mort. Nous devons nous pencher sur ce qu’il faut améliorer. Nous sommes parvenus par exemple à un changement de mentalité en ce qui concerne les frontières de l’Europe. La crise migratoire a réveillé de nombreux démons xénophobes et nationalistes. Mais, par ailleurs, la crise a appris aux Européens à concevoir l’Union comme une communauté qui a besoin d’une frontière extérieure. Dès le début de la crise, j’ai souligné que la politique migratoire de l’Union ne pouvait pas résulter de notre impuissance. Aucune politique migratoire n’est possible sans frontières contrôlées. L’objectif n’est pas une Europe forteresse, mais on ne peut pas considérer que l’impuissance est une vertu. La politique d’ouverture ne peut être justifiée uniquement par le fait que nous sommes incapables d’arrêter l’immigration clandestine. Lorsque des voix se sont élevées, par exemple à Berlin, pour dire que cette vague était trop importante pour être arrêtée, j’ai rétorqué que c’était exactement le contraire: elle était trop importante pour ne pas être arrêtée. C’est un des dilemmes les plus importants auxquels l’Europe est confrontée: comment mener une politique responsable et ferme en matière de sécurité et de frontières sans mettre en péril les valeurs européennes fondamentales telles que la liberté, la tolérance et l’ouverture? Si les démocraties libérales ne parviennent pas à garantir que les citoyens de l’Union se sentent en sécurité, alors elles offriront un boulevard à ceux qui opposent sécurité et liberté.

L’esprit de l’Europe est-il encore vivant?
J’ai vu les réactions des Européens à l’incendie de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris. C’est lors de ces moments douloureux que nous nous rendons compte au plus profond de notre âme des raisons pour lesquelles nous sommes des Européens. Je reste optimiste: je suis convaincu que l’essence de l’européanité se porte bien.

Si l’Union veut peser face aux États-Unis, à la Russie, à la Chine, elle doit être dotée des attributs d’une grande puissance. Pour l’instant, on ne les aperçoit pas.
Personne n’est parfait – cet adage correspond à l’Union européenne. Mais en rêvant d’une Union efficace devons-nous vraiment puiser dans le modèle chinois ou russe?

Le modèle américain peut être notre source d’inspiration. Dans cette fédération, chaque État jouit d’une autonomie, mais le pouvoir central est fort.
Ce modèle n’est pas reproductible par l’UE: nous ne parcourons pas le même chemin que les États-Unis. La poursuite du projet européen est bel et bien nécessaire, mais elle ne peut être un processus imposé par des injonctions bureaucratiques ou par une idéologie. L’Europe mûrit, parfois trop lentement, pour devenir un nouvel acteur. Mais une accélération forcée pourrait se solder par un cataclysme politique. Nous sommes à un carrefour et ce n’est pas là qu’un bon chauffeur appuie sur le champignon… Face à l’essor de la Chine et à l’attitude agressive de la Russie, nous devons avant tout préserver l’unité politique, ce qui ne passe pas par un changement de régime. Bien au contraire. Je m’élève toutefois contre l’idée que j’entends parfois et selon laquelle l’Europe doit renforcer son identité, développer les instruments communautaires en matière de politique étrangère ou de défense car nous devons affronter les États-Unis. Aucune symétrie n’existe entre la Russie et la Chine d’une part et les États-Unis d’autre part! Les liens transatlantiques doivent être préservés. En ce qui concerne les questions géopolitiques, l’Union est sur la même longueur d’onde que les États-Unis (malgré quelques difficultés passagères) et le Canada, mais aussi avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Japon et la Corée du Sud. Jamais une identité géopolitique commune aussi poussée n’a existé par le passé, malgré la nouvelle stratégie de Washington qui peut surprendre certains. Quoi qu’on pense de Donald Trump, cela ne doit pas nous inciter à remettre en cause le bloc occidental comme phénomène de culture politique fondé sur les libertés et les droits de l’homme. L’UE ne pourra défendre seule ces valeurs au niveau mondial.


Reportage vidéo en Lituanie où Russie et Union européenne se font face.

Les sondages indiquent qu’un tiers des électeurs qui vont aller aux urnes veulent glisser un bulletin soutenant des partis anti-européens. Les populistes veulent prendre d’assaut l’Union à l’aide de méthodes démocratiques?
Sans doute moins d’un tiers, mais cela reste trop. Cela signifie-t-il que, dans cinq ans, lors des prochaines élections européennes, ces forces s’empareront de la moitié des sièges? Et qu’ils vont nous conduire au bord du précipice dans dix ans? Tout dépend de notre riposte. Les jeunes doivent se demander si l’Europe et ses traditions, mais pas celle des valeurs obsolètes, méritent d’être défendues. Si l'on ne parvient pas à défendre les valeurs les plus fondamentales, cela veut dire que nous ne les méritons pas. Je le dis comme une provocation, car je sais bien qu’on n’en arrivera pas là.

Le président Macron a déclaré récemment que les pays qui ne font pas preuve de solidarité en ce qui concerne les réfugiés devraient être exclus de l’Espace Schengen.
J’apprécie les voix qui exigent le respect des principes que nous nous sommes imposés dans le cadre de la construction européenne. Mais commençons par la France et l’Allemagne: il est arrivé naguère que les grands pays enfreignent les normes communautaires. Je ne partage pas le point de vue selon lequel la Pologne pourrait être exclue de l’Espace Schengen parce qu’elle n’accueille pas de réfugiés conformément au quota de l’UE. La rhétorique anti-immigration de Jaroslaw Kaczynski (ndlr: président du parti majoritaire Droit et Justice, PiS) sur les maladies, les parasites et les protozoaires me répugne. Mais regardons les choses en face: le respect des règles de la zone suppose également un contrôle efficace des frontières et l’idée de stopper l’immigration illégale. On ne peut pas exclure un pays de l’espace de libre circulation uniquement parce qu’il n’accueille pas de clandestins sur son territoire. On doit chercher des solutions communes pour que Schengen perdure au lieu de brandir des sanctions.

Il ne s’agit pas que des réfugiés. En Pologne, le PiS a montré qu’un gouvernement peut s’affranchir du contrôle démocratique dans un pays de l’UE, saboter le système de justice, réduire le parlement à un rôle de machine à voter. La Hongrie et la Roumanie suivent la même voie. Les populistes autrichiens y aspirent aussi.
Le problème de l’immigration illégale ne peut pas devenir l’axe principal du conflit idéologique en Europe. Dans un tel conflit, les metteurs en scène de la crainte battront à plate couture les défenseurs de la tolérance et de l’ouverture. C’est pourquoi je martèle encore et toujours: si l’Europe doit rester un territoire de liberté, elle doit reprendre le contrôle des frontières de ce territoire et reconquérir sa capacité à faire appliquer ce droit. Dans le cas contraire, ceux qui remettent en cause la tradition européenne de liberté prendront le dessus. Et ils nous imposeront une nouvelle version de la démocratie autoritaire. C’est le principal défi que doit relever l’UE et il ne se limite pas à Varsovie et Budapest.

Vous avez tissé des liens avec le premier ministre Orbán bien plus forts que Kaczynski. En tant que premier ministre polonais, vous étiez capable de l’influencer et de calmer ses ardeurs autoritaires.
On jouait au foot ensemble. Ça crée des liens, même si nos chemins politiques se sont séparés. Ce sont les Polonais et les Hongrois, et non pas moi, qui décideront de l’attitude des gouvernements de Varsovie et de Budapest. Je dis ouvertement, droit dans les yeux, au premier ministre Orbán ce qui ne me convient pas. Au moins, il est prêt à discuter. Cela dit, l’opinion publique ne se laisse pas abattre: ni en Hongrie, ni en Pologne, ni en Roumanie. Bien que muselée, elle tient tête aux autocrates démocratiques. Tout n’est pas perdu. Vous verrez: les chefs de file des «nouvelles démocraties souveraines» ressentiront encore la nostalgie du centre politique européen et chercheront le chemin du retour, car les vrais radicaux deviendront plus attractifs pour de nombreux électeurs. À moins que les dirigeants des partis au pouvoir ne cèdent à leurs ailes extrémistes. L’histoire regorge d’exemples d’hommes politiques qui croyaient en leur mission civilisatrice et estimaient pouvoir contrôler les extrêmes en s’emparant de leurs slogans, idées et méthodes. Nous savons comment ça s’est terminé.

Vous faites écho à Madeleine Albright, ancienne chef de la diplomatie américaine qui met en garde contre un retour aux années 1930 dans son dernier livre: «Fascisme: un avertissement»?
Le terme «fasciste» devrait être réservé à des situations plus sérieuses. Les hyperboles règnent dans le langage public, on commence à manquer de vocabulaire. Et les exagérations font qu’on prend tout à la légère. Cependant, le mal qui émerge autour de nous doit être pointé du doigt et stigmatisé. Il est présent dans différents pays européens.

Que répondez-vous quand on s’étonne à Bruxelles que la Pologne et la Hongrie, les premiers pays à se libérer du carcan communiste il y a trente ans, sont aujourd’hui leurs détracteurs?
Je suis critique à l’égard du gouvernement PiS. Mais je n’ai pas de complexes à Bruxelles en tant que Polonais. La Pologne et la Hongrie ne sont pas des «hommes malades» dans une Europe en pleine santé. Chaque pays a son lot de problèmes plus ou moins grands. Je conseille à tout le monde de balayer d’abord devant sa porte.

La Hongrie est en passe de devenir le cheval de Troie de la Russie et de la Chine.
On entre ici dans le vif du sujet. L’infiltration progressive touche toute l’Union, pas seulement les Balkans. La Russie, la Chine, la Turquie, les riches pays arabes s’immiscent dans nos affaires. En dehors du business et d’Internet, les idées sont également concernées. En conséquence, un certain modèle d’homme politique apparaît sur la scène européenne. Si Monsieur X est favorable au Brexit, alors il apprécie sans doute Kaczynski, pense du bien de Salvini, n’est pas irrité par Orbán, comprend Poutine et les Ukrainiens l’agacent car ils ont des attentes à l’égard de l’Europe. Il considère aussi qu’Erdogan n’est pas si mal, bien qu’il soit musulman. Il ne s’oppose pas à une coopération avec Ankara ou Riyad. Il veut faire des affaires avec Pékin. Il répète le mantra sur la chute de la démocratie libérale et il chante les louanges de la nouvelle philosophie américaine. Tous les jours, je croise des politiques qui cochent toutes ces cases. Ce sont parfois des dirigeants de petits partis radicaux, parfois des leaders de pays européens. Ils ont du mal à cacher leur satisfaction découlant du fait que l’Union, en tant que communauté politique, a des épreuves à surmonter.

Que faire de tels hommes politiques? C’est le coût de la démocratie?
Le problème est de notre côté. Ces politiques remportent des élections. On peut les affronter dans des débats, être plus convaincants pendant les campagnes, lutter contre l’infox. Mais ce sont nos craintes, nos doutes et nos irritations qui les ont propulsés aux portes du pouvoir. Dans l’Europe d’aujourd’hui, résumer simplement tout le mal qui nous entoure est devenu étonnamment facile et attrayant. Cette tendance trouve son écho dans d’autres camps politiques également. Nous devons commencer à comprendre les frayeurs de la population. Il ne suffit pas de constater qu’on a raison. Notre raison doit correspondre aux besoins des citoyens. Faire de beaux discours ne suffit pas. L’affaiblissement des partis centristes, de plus en plus éloignés des préoccupations des citoyens, est très dangereux. Ils perdent tout sentiment de responsabilité et leur combativité. La démocratie libérale doit montrer non seulement ses valeurs, mais aussi ses muscles.


#EU4YOU: voyage en vidéo dans les 27 pays membres de l'UE


Que diriez-vous des relations actuelles entre l’Europe et la Russie?
Elles sont mauvaises. Mais j’ai des raisons de me réjouir, car nous avons réussi à mobiliser l’Union pour qu’elle prenne une position claire sur l’Ukraine, et le reste du monde occidental l’a suivie. Je rejette en bloc les arguments selon lesquels les sanctions imposées à la Russie en 2014 ne donnent rien, car la Russie ne cède pas et les accords de Minsk ne sont pas mis en œuvre. Ce raisonnement ne tient pas compte des milliers d’Ukrainiens que nous avons réussi à sauver. C’est notamment pour cette raison que l’Ukraine est indépendante et démocratique, qu’elle contrôle la majeure partie de son territoire. L’Ukraine mérite notre respect en raison de ses avancées enregistrées ces dernières années.

Même après l’élection de l’humoriste Volodymyr Zelensky à la magistrature suprême?
L’élection de ce nouveau président est une inconnue. Zelensky lui-même s’efforce de dissiper les doutes en assurant que rien ne va changer dans les aspirations de l’Ukraine quant à son adhésion à l’UE et à l’OTAN. Mais ce ne sont pas ses convictions qui comptent. Il a battu Petro Porochenko, l’un des principaux acteurs du revirement occidental, mais il n’a pas battu les gens qui veulent que l’Ukraine prenne cette direction. Ses électeurs optent également pour l’Union et non pour un rapprochement avec le Kremlin.

Quel a été votre plus grand succès?
Le maintien de l’unité de l’Union malgré les circonstances défavorables. Nous avons fait preuve de solidarité face à la Russie. La presse belge m’a attribué le surnom de «monomaniaque» en disant que j’étais obsédé par la menace russe. En Pologne, à l’inverse, le PiS me traite de poutinien… Nous avons également maintenu l’unité dans la crise migratoire. J’ai réussi à convaincre l’Union de la nécessité absolue de protéger les frontières de la communauté pour mettre fin à cette dichotomie absurde: Europe ouverte, Europe fermée. Mes partenaires ont compris qu’une Europe ouverte ne suppose pas une Europe sans frontières. Au cours de la crise grecque, j’ai fourni des efforts pour qu’un accord soit conclu entre l’Allemagne et la Grèce. Nous avons évité le Grexit, qui aurait été un désastre économique. Dans la crise migratoire, l’accord avec la Turquie sur le renvoi des immigrés est une solution provisoire. Mais l’UE est devenue un otage d’Erdogan, qui peut ouvrir les vannes et inonder l’Europe de réfugiés. Ce scénario peut toutefois être évité. J’ai passé beaucoup de temps dans les Balkans, surtout en Macédoine, où nous avons travaillé avec les autorités locales lors de la finalisation de l’accord avec Ankara. Le président Erdogan devait savoir que nous avons des gens sur place qui, en cas de crise, collaborent avec l’Union. Erdogan et sa garde rapprochée se demandaient ce que nous allions faire s’il laissait les gens aller en Grèce. «Vous allez tirer?» s’enquérait-il. J’ai rétorqué qu’on allait les arrêter à la frontière. «Sur quelle frontière? La Turquie et la Grèce sont séparées par une mer. Vous allez couler leurs bateaux?» poursuivait-il. J’ai répondu que nous avions préparé une frontière en Macédoine, qui allait être hermétiquement fermée. Le président turc a compris que ce n’était pas du bluff. J’ai persuadé le premier ministre grec Alexis Tsipras d’adopter cette solution.

L’Europe a des remords par rapport aux Balkans?
Je considère que le maintien de la perspective d’une adhésion des pays de cette région est également un de mes succès. Pour l’instant, aucun élargissement dans cette partie du continent n’est envisagé, mais cette suspension ne veut pas dire qu’on n’y reviendra pas. Les Balkans restent une poudrière. En Bosnie, l’absence de nouvelles effusions de sang tient du miracle. Ce qui freine la Serbie de toute ardeur belliqueuse, c’est la perspective de négociations sur l’adhésion à l’UE. Même la Slovénie et la Croatie sont en désaccord en ce qui concerne leur frontière. Sans l’UE et la pression qu’elle exerce, la situation serait bien pire.

De quelle manière voudriez-vous encourager les Européens à prendre part aux élections européennes?
Je ne pense pas que les exhortations d’un politique puissent influencer qui que ce soit. Les politiques ont prouvé à de nombreuses reprises qu’ils n’étaient pas en mesure de mobiliser les gens lors des scrutins. Je respecte le choix consistant à ne pas aller aux urnes, car les citoyens ont le droit de ne pas s’intéresser à la politique. Je me souviens de ma satisfaction lorsque j’ai refusé d’aller voter alors que j’étais déjà majeur. C’était un acte de protestation dans les années 1970, à l’époque communiste. Dans une démocratie, un acte citoyen consiste à se déplacer. Je respecte mais je ne comprends pas les gens qui ne vont pas au bureau de vote. Ça ne coûte rien. Un catholique pratiquant va à l’église le dimanche car c’est important. Si quelqu’un se veut citoyen, il va voter. D’autant que les élections ne se déroulent pas chaque semaine.

Cette année, votre mandat de président du Conseil européen touche à son terme. Quels conseils donneriez-vous à votre successeur?
En me passant le flambeau, mon prédécesseur, Herman Van Rompuy, m’avait conseillé de lui emboîter le pas. Les circonstances, mon tempérament et mon origine ont fait que j’ai suivi une autre voie. Van Rompuy avait sa façon de diriger le Conseil, qui avait ses avantages, mais j’ai adopté un autre modèle. Gardant cela en mémoire, je conseillerais à mon successeur de m’entendre sans forcément m’écouter.

LENA - Leading European Newspaper Alliance

Créé: 14.05.2019, 12h30

Articles en relation

«Le populisme, c’est le centre droit qui le banalise!»

Élections européennes Professeur à l'Université de Princeton, Jan-Werner Müller ne prévoit pas de «tsunami populiste» mais un glissement des conservateurs. Plus...

En Italie, la Ligue se prépare à dévorer le Mouvement 5 étoiles

Élections européennes Avec dix points d’avance dans les sondages, le parti de Matteo Salvini espère ravir le sud du pays à son allié gouvernemental. Plus...

Êtes-vous populiste?

Quiz Répondez à vingt questions pour vous comparer aux dirigeants de la planète, aux politiciens suisses et à nos lecteurs. Plus...

Nigel Farage revient sur scène avec le Brexit Party

Royaume-Uni Le nouveau parti fondé en janvier est en tête des intentions de vote pour les européennes du 23 mai. Plus...

La Belgique, labo d’une vague Verte continentale

Scrutin À trois semaines des élections européennes, le climat s’impose dans le Plat Pays comme le seul thème mobilisateur pour des citoyens que la loi oblige à se rendre aux urnes. Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.