À Bretteville, les «gilets jaunes» sont toujours là

FranceÀ la veille du premier anniversaire du mouvement, retour sur un rond-point près de Caen qui est toujours occupé.

Il y a une année, les «gilets jaunes» manifestaient déjà à Caen.

Il y a une année, les «gilets jaunes» manifestaient déjà à Caen. Image: AFP / Charly Triballeau

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

C’était début décembre l’an passé, trois semaines à peine après le début du mouvement des «gilets jaunes». Sur le rond-point de Bretteville, près de Caen en Normandie, un groupe filtrait la circulation dans une ambiance plutôt bon enfant.

Parmi eux Anthony Flambard, célibataire de 38 ans qui faisait un peu office de porte-parole et dont la résolution était particulièrement frappante. Pour venir quotidiennement, il s’était mis en congé de travail, et comme cela durait il s’attendait à perdre son emploi: tant pis, il y avait plus urgent, il s’agissait de «se faire entendre». Et puis, «je suis cuisinier, je retrouverai toujours du travail», assurait-il avec aplomb.

Un an plus tard, Anthony est toujours là, sur le même rond-point. Il a retrouvé du travail, comme cuisinier intérimaire, mais il revient plusieurs fois par semaine. Car sur le rond-point de Bretteville, les «gilets jaunes» n’ont pas désarmé. À part une pause de quelques semaines cet été, ils sont là tous les jours à se retrouver quelques heures en début d’après-midi.

Ce jeudi ils sont une vingtaine, il y a Isabelle, Marie-Noëlle, le Papy… et puis aussi Patrice. «Vous vous souvenez? On s’était vus l’an passé», s’exclame-t-il avec cordialité. «Mais oui, rappelez-vous, je suis le garde de prison à la retraite!» C’est un jour particulier pour Patrice: au mois de mars il s’est fait opérer d’un cancer de la prostate, et après huit mois de convalescence, il est de retour. «Aujourd’hui, ça repart!» lance-t-il dans un sourire.


Lire aussi: Les «gilets jaunes» ne sont pas morts


Cela semble improbable, car le mouvement des «gilets jaunes» semblait s’être épuisé après le Grand débat – le «Grand blabla», comme ils disent ici – et les élections européennes qui avaient plutôt tourné à l’avantage du président Macron. Mais sur ce rond-point comme sur de nombreux autres en France, le mouvement continue à bas bruit, comme en sourdine. Et la colère demeure. Ils ne bloquent plus la circulation, mais ils se retrouvent, s’organisent, et dans le flot des véhicules qui passent il y a souvent un coup de klaxon de solidarité.

À les entendre, ils n’ont rien obtenu. Les mesures annoncées par le gouvernement et qui se traduisent en milliards d’euros, c’est du vent, ou presque. «Le prix du gasoil est remonté aussi haut qu’avant, s’énerve Anthony. Quant aux 100 euros pour le SMIC, c’est pas une augmentation du salaire mais une mesure sociale destinée seulement à certaines personnes. Et après, on nous accuse de trop dépendre de l’aide sociale. D’ailleurs dans le même temps, ils ont voté des restrictions sur le chômage et vont s’en prendre aux retraites. Ce qu’ils ont donné d’un côté, ils le retirent de l’autre.» Patrice écoute, hoche la tête et il ajoute, dans un ricanement: «En revanche ils ont ajouté 2 millions pour les frais de l’Élysée, il semble que 100 millions, cela ne suffisait pas.»

Marie-Noëlle est plus nuancée. Veuve de 54 ans, mère d’une fille adulte, c’est elle qui va négocier avec les policiers quand ils arrivent à plusieurs véhicules. «Ils voulaient qu’on dégage, mais je les ai apaisés. Je leur ai dit qu’il y a aussi des policiers dans ma famille, et puis que j’ai été militaire, comme mon mari…» Elle sourit: «Ils sont nerveux à cause de l’anniversaire des «gilets jaunes» ce week-end. Ils voudraient savoir ce qu’on prépare. Je n’en ai pas trop dit.»

Marie-Noëlle est la seule qui salue certaines des mesures prises par le gouvernement: – Moi, l’an passé, j’ai touché la prime Macron. – Moi pas, réplique le Papy. – C’est normal, tu es retraité. Et puis mes parents, on leur a remboursé la CSG. – Pas moi, insiste le Papy. – Eh ben, c’est que tu gagnes trop pour y avoir droit!

Les échanges sont vifs, mais l’ambiance reste très amicale. «C’est comme une famille», répètent-ils à plusieurs reprises, une famille très particulière, qui ne s’invite pas les uns chez les autres, mais se retrouve là, sur le rond-point, qu’il fasse beau ou mauvais. Noël ou Nouvel-An, c’est là qu’ils l’ont passé. «On restera jusqu’à la fin», s’exclame Isabelle, 55 ans. Et dans un éclat de rire elle ajoute: «De toute façon, comme on n’obtient rien, il n’y aura pas de fin…»

Tous n’ont pas ce fatalisme. Anthony, persuadé depuis le départ que les «gilets jaunes» doivent travailler avec les syndicats, met beaucoup d’espoir dans la grève générale du 5 décembre. Karine Benachour est elle aussi persuadée que les «foyers de résistance» peuvent converger.

La colère reste

Karine, on ne la rencontre pas sur le rond-point, mais à la Maison du Peuple de Caen. C’est en ville, un entrepôt qui appartient à la Municipalité et que les «gilets jaunes», avec d’autres, ont réquisitionné au mois de mai: «On a changé les serrures et c’est ici qu’on fait des ateliers ou qu’on prépare nos calicots. Pour l’instant la Mairie n’a pas osé réagir.»

Mariée, mère de 5 filles, Karine, 56 ans, vit depuis une année une expérience très forte. «Les «gilets jaunes», cela nous a beaucoup fait grandir. Moi, j’ai gagné en ouverture d’esprit, j’ai appris à tenir compte des autres beaucoup plus qu’avant, et ça m’a ouvert sur la politique, sur les luttes.»

Elle s’est engagée dans le mouvement, participe à des commissions, des réunions, y compris avec d’autres mouvements. «J’y vais seule, mon mari n’y croyait pas, il ne vient jamais, mais il me soutient, heureusement.» Comme beaucoup de femmes, elle a trouvé dans le mouvement une ambiance sans machisme, où elles peuvent s’exprimer. Face aux violences policières, au mépris du gouvernement, aux caricatures des médias, elle a cet aveu: «Il faut être pacifiste, vraiment très pacifiste pour ne pas tomber dans la violence. Car si je suis profondément pacifique, je suis aussi très en colère, et parfois il faut prendre garde que cette colère ne finisse par nous étouffer.»

Créé: 14.11.2019, 23h00

Articles en relation

Emmanuel Macron rencontre des patrons allemands à Évian

France voisine Le président de la République française dîne ce vendredi soir à l'Hôtel Royal pour les rencontres annuelles franco-allemandes. Les gilets jaunes veulent s'inviter. Plus...

La colère et les frustrations des «gilets jaunes» s’échouent à Genève

Un secouriste français a entrepris une grève de la faim devant le Palais des Nations. Un rassemblement est prévu samedi à Genève. Plus...

Qui sont ces «gilets jaunes» à la sauce helvétique?

Manifestation A Montreux, des contestataires se sont exprimés en marge de la réunion de Bilderberg, qui s’est achevée dimanche sans heurt. Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.