«Le Brexit était inéluctable»

Royaume-UniEn ce 31 janvier, l’ex-ministre de l’Europe Denis MacShane voit sa prédiction de 2015 se réaliser. Interview.

Pour marquer le Brexit, le drapeau de l’Union Jack est hissé devant le parlement à Londres.

Pour marquer le Brexit, le drapeau de l’Union Jack est hissé devant le parlement à Londres. Image: EPA / Neil Hall

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Député travailliste de 1994 à 2012, Denis MacShane a été ministre de l’Europe de 2002 à 2005. Dès 2015, il a prédit dans un livre que le Royaume-Uni allait quitter l’Europe. Tour d’horizon avec ce fin connaisseur de la question européenne.

Pour comprendre le Brexit, il faut remonter aux mandats du travailliste Tony Blair, premier ministre de 1997 à 2007. Quel est son bilan européen?
Tony Blair a recentré les rapports du Royaume-Uni avec l’Europe après des années 1990 tumultueuses. À la fin de ses onze années de pouvoir, la conservatrice Margaret Thatcher avait violemment réagi contre Jacques Delors et son idée d’Europe sociale. Le traité de Maastricht avait ensuite provoqué l’explosion du parti conservateur. L’une des premières mesures de Tony Blair a été de signer le chapitre social rejeté par son prédécesseur conservateur John Major. C’était un geste très symbolique. Il a ensuite eu de très bonnes relations avec l’ensemble des dirigeants européens.

Mais le problème de Tony Blair, c’est que lorsqu’il parlait positivement de l’Europe, c’était plus souvent sur le continent qu’en Angleterre. Je lui en ai souvent fait le reproche: «Tony, tu fais de magnifiques plaidoyers pour l’Europe. Je t’ai écouté à Bruxelles, à Strasbourg, à Madrid, à Paris. Quand vas-tu faire le même discours chez nous?» Sa réponse était: «Que puis-je faire avec ces foutus tabloïds?» Je comprends ses réticences, mais le devoir d’un grand leader est de ne pas être dominé par les tabloïds.

Après Tony Blair, l’image de l’Europe ne pouvait donc que se dégrader une fois les conservateurs au pouvoir?
Oui, bien sûr. Dans ses récents mémoires, l’ancien premier ministre David Cameron n’a pas été capable d’écrire un seul mot positif sur l’Europe en 800 pages. Il fait partie d’une génération d’étudiants passée par Oxford dans les années 1980 qui a été touchée par la révolution libérale du président américain Ronald Reagan et «l’enrichissez-vous» de Margaret Thatcher. Une fois arrivés à la tête du parti conservateur, ils ont fait du sentiment anti-européen leur fonds de commerce. Et face à eux, tous nos chroniqueurs pro-européens écrivaient des textes d’un ennui, mais d’un ennui…

L’UE aurait-elle pu ou dû faire quoi que ce soit pour garder le Royaume-Uni?
Honnêtement, je ne crois pas. Cameron avait demandé un statut d’exception pour le Royaume-Uni, notamment sur la libre circulation. Mais regardez notre situation: le plus grand employeur d’Européens chez nous est le système de santé. Pourquoi, au fil des ans, n’avons-nous pas formé assez des médecins, d’infirmières et de physiothérapeutes? Nous avons laissé le système d’apprentissage en ruines. On aurait aussi pu augmenter les salaires et cesser d’être totalement et cyniquement dépendants des travailleurs immigrés. À la place, on a autorisé tout ce qui était favorable aux employeurs, ce qui a permis d’aspirer énormément de pauvres Européens. Nous sommes alors devenus l’employeur de dernier ressort des Grecs, Espagnols, Portugais et Italiens. Il y a des dizaines d’histoires d’ouvriers virés du jour au lendemain et remplacés par des Polonais aussi bien formés que les Anglais mais payés au salaire minimum. Et mon père était Polonais, donc je ne dis pas ça par racisme.

Comment avez-vous senti le Brexit arriver?
Je faisais du ski en Suisse lorsque j’ai entendu le discours de Cameron en janvier 2013. J’ai dit à l’ami qui m’accompagnait: «Fuck, c’est fini, s’il organise un référendum, on est dehors.» Je ne suis pas plus malin qu’un autre, mais Cameron n’avait jusqu’alors jamais dit un mot positif sur l’Europe. Il avait même effectué le Brexit du parti conservateur en quittant le PPE, le Parti populaire européen. Et du jour au lendemain, il devait convaincre la population de rester en Europe alors qu’il n’avait jamais réussi à en convaincre son propre parti?! Organiser un référendum dans cette ambiance annonçait pour moi ce résultat. Surtout que si vous mettez l’Europe sur un bulletin de vote, c’est terminé. Tous les référendums liés à l’Europe ont été perdus, à l’exception d’un seul en Espagne et d’un autre au Luxembourg. J’ai donc écrit en 2014 un livre, publié début 2015, où j’annonçais le Brexit. Mais aucun de mes amis, députés, ambassadeurs, diplomates et journalistes, ne me croyait.

Le Royaume-Uni peut-il revenir un jour dans l’Union européenne?
La question de la réintégration à l’UE dépendra de l’attractivité économique de l’Union. Les Anglais ont toujours admiré la communauté européenne dans les années 1970 et 1980 car elle était beaucoup plus performante que le Royaume-Uni. Quelque chose a changé à partir des années 1990 avec la fin du communisme, l’arrivée de la Chine, qui a remplacé l’industrie occidentale, et de l’euro, qui a contraint des pays européens ayant de gros écarts de développement à opter pour une union monétaire. Mais vous voulez rendre les Anglais plus europhiles? La tâche s’annonce plus ardue avec le Brexit, mais si l’UE connaît cinq à dix ans de prospérité avec un taux élevé de croissance pour l’ensemble du continent, je vous assure que les Britanniques retomberont amoureux de l’Europe.

Créé: 30.01.2020, 21h41

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