«C’était l’angoisse, on essayait tous de retenir nos larmes»

FranceLa maire de Paris Anne Hidalgo raconte la nuit de l’incendie à Notre-Dame. «Dix pompiers ont été envoyés dans les tours, on ne savait pas s’ils redescendraient.»

La maire de Paris a vécu des heures terribles en observant la progression des pompiers dans la cathédrale.

La maire de Paris a vécu des heures terribles en observant la progression des pompiers dans la cathédrale. Image: AFP

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Dans son vaste bureau à l’Hôtel de Ville, Anne Hidalgo observe encore les tours de Notre-Dame trente-six heures après le drame. Lundi soir, elle avait été l’une des premières à apercevoir le départ du feu. Les beffrois sont restés debout, dit-elle avec soulagement. Mais la maire, très émue, porte encore les marques d’une nuit de folie.

Comment vous sentez-vous au surlendemain du drame? Quel est le sentiment qui domine?
D’abord, je me dis que Notre-Dame ne s’est pas effondrée, que ses tours sont toujours là. Puis je pense à l’élan extraordinaire qu’il y a eu dans la ville, dans le pays et bien au-delà de nos frontières. C’est extrêmement réconfortant. Lorsque des événements dramatiques surviennent, accidentel comme celui-ci l’est vraisemblablement, ou terroristes, je suis toujours frappée de voir l’émotion universelle, planétaire, que cela suscite. Je suis maire de cette ville et, à chaque fois, ça me touche et ça m’émeut énormément.

Comment l’expliquez-vous?
L’explication est complexe. Victor Hugo, qui était à la fois l’un des plus grands écrivains et l’un des plus grands amoureux de Paris, disait que cette ville appartient au genre humain. C’est l’universalité de Victor Hugo et de Paris qui génèrent cette émotion.

Que retenez-vous de cette nuit dans votre chair?
D’abord l’angoisse. À tout instant, on essayait tous de retenir nos larmes. Nos gorges étaient serrées. Ce spectacle, c’était la désolation. On se sentait impuissant, même si les pompiers étaient là et qu’on se disait que les choses allaient être maîtrisées. Un feu de toiture avec cette charpente en bois qui était une véritable forêt! C’est quelque chose d’extrêmement difficile à circonscrire. Je garderai de cette nuit le souvenir de la maîtrise, du savoir-faire et de l’abnégation des pompiers. Nous étions dans l’une des salles de la Préfecture de police. Il y avait le président de la République, le premier ministre, monseigneur Aupetit, l’archevêque de Paris, monseigneur Chauvet, le recteur de Notre-Dame. Le général Gallet, à la tête des sapeurs-pompiers, nous a montré un schéma. C’était son diagnostic de l’incendie. Il nous a dit: «Pour sauver les tours, il faut faire monter dix hommes. Mais il y a un risque. On ne sait pas s’ils vont redescendre. D’un côté, il y a le feu. De l’autre côté, le vide». C’était un moment terrible. Plus personne n’a parlé. Tout le monde lui a fait confiance.

C’est lui qui a pris la décision?
Il l’a présentée. Puis il a sollicité l’autorisation, comme toujours quand on engage la vie des hommes. Il l’a fait avec une très grande délicatesse, un très grand professionnalisme. On gardera tous ce moment-là en tête. Son visage et celui de chacun, dans une espèce de recueillement. Après on est allé sur le parvis, au poste de commandement. On avait les images des drones de la Préfecture. Elles ont beaucoup servi pour savoir à quel endroit il fallait intervenir pour stopper la progression du feu, notamment sur la tour nord. On a suivi ces images avec beaucoup d’angoisse. J’étais avec Monseigneur Chauvet. Il ne pouvait pas regarder les images du drone. C’était trop violent. Mais le diagnostic du général était le bon. Grâce à lui, les pompiers ont pu bloquer la progression de l’incendie vers la tour nord. C’était extrêmement périlleux. Mais ils y sont allés et ils ont gagné.

Ce drame aurait pu être évité?
C’est trop tôt pour le dire. Ce qui est certain, c’est qu’on connaissait la vulnérabilité de ce type de bâtiment et qu’elle était prise au sérieux. Dans ce type d’édifices, comme à l’Hôtel de Ville de Paris d’ailleurs, des rondes régulières ont lieu jour et nuit. Les détecteurs doivent permettre d’intervenir au plus vite. Il faut toujours faire des retours d’expérience. On sait aussi que ces bâtiments sont particulièrement vulnérables quand il y a des travaux. On a connu ça avec le Parlement de Bretagne, la mairie de La Rochelle, ou même ici à proximité, avec l’hôtel Lambert, un superbe hôtel particulier.

La piste d’un défaut électrique dans les ascenseurs aménagés pour les travaux est évoquée.
Une enquête est en cours. Ce n’est pas à moi de me prononcer. Ce sera au procureur de communiquer mais on sait qu’il privilégie la piste de l’incendie involontaire.

Vous avez réussi à sauver les principaux trésors? Ils ont été stockés ici?
Oui, dans notre belle maison. Ils sont déjà repartis. Il y avait heureusement des procédures, des protocoles. Tout ce qui devait être mis à l’abri, sauvé en cas de sinistre et d’incendie était connu à l’avance. Dès que la cathédrale a été évacuée, les équipes ont immédiatement mis à l’abri les œuvres et les reliques. Mais elles étaient posées à un endroit qui restait risqué. Monseigneur Chauvet était très inquiet pour le trésor, et notamment pour la couronne d’épines et la tunique de Saint-Louis. Il pensait qu’ils allaient partir en flammes. Je lui ai proposé de mettre les camions de la mairie à disposition. Avec les conservateurs, bien sûr. C’est un trésor d’une valeur inestimable. Il ne fallait pas faire les choses de façon ni précipitée ni hasardeuse. Il était rassuré. J’ai ouvert une salle à l’Hôtel de Ville, la salle Saint-Jean, où l’on fait de grandes expositions. Les œuvres ont été à l’abri durant la nuit, le temps que le Ministère de la culture puisse organiser les choses avec le Musée du Louvre. On a conservé dans nos coffres les reliques dont la couronne d’épines et la tunique de Saint-Louis mais aussi un clou et un morceau de bois de la Croix. C’était une jolie histoire. C’était très beau de voir les agents de la ville qui étaient impressionnés et heureux de participer à ça.

Vous qui êtes socialiste, êtes-vous choquée par l’afflux de dons défiscalisés des milliardaires?
J’entends les critiques. Mais moi vraiment je dis merci aux mécènes. Bien sûr qu’il en faut. Je suis social-démocrate, je défends la redistribution. Je considère qu’on vit dans un pays et dans une Europe où il n’y a pas assez de justice sociale, mais cela ne change pas mon point de vue. Les plus grandes fortunes décident de mettre des moyens: qui peut leur en faire le reproche? François Pinault est un grand mécène. Il nous a aidés à la restauration complète de la Maison de Victor Hugo à Guernesey qui appartient à la Ville de Paris. Il y a mis 3,5 millions. Lui n’actionne pas la défiscalisation. Mais les autres en ont tout à fait le droit. Que Bernard Arnault ait décidé de mettre 200 millions d’euros, c’est très bien! Les sujets sociaux et économiques sont extrêmement importants. Mais l’histoire et le patrimoine, c’est aussi ce qui nous rassemble. Préserver cette histoire commune, cela relève de l’humanisme. J’ai parlé avec beaucoup de ces mécènes depuis l’incendie. Je ne serai pas de celles qui les critiquent.

Mais n’est-ce pas le rôle de l’État?
Bien sûr qu’il faudrait sans doute que l’État soit plus présent. Mais il faut aussi aller chercher du mécénat. J’approuve aussi les initiatives comme celle de Stéphane Bern. Je pense que les collectivités aussi doivent intervenir, mais leur dotation est en baisse. Je pense qu’il faut reposer la question du financement dans un pays comme la France qui a un patrimoine exceptionnel.

On le voit bien dans une ville comme Paris. J’ai décidé en 2014 de lancer un plan pour les églises comme on n’en avait jamais connu: 80 millions d’euros ont été dégagés pour financer les églises qui dépendent de la ville. C’est du jamais vu. Dans ce plan pour les églises, on rénove notamment la Madeleine. C’est un édifice sur lequel il fallait impérativement intervenir parce que même si on n’est pas sur une structure médiévale, elle est malgré tout très abîmée. Comme on n’est pas très loin de la Seine, on est là à un endroit où il y a beaucoup de remontées de nappes phréatiques. Il y a beaucoup de lieux qui font partie de notre patrimoine et qui sont vulnérables. Il faut absolument qu’on puisse les conserver.

Cinq ans, ça suffira pour la reconstruction?
Je pense que oui. Souvent, dans ce type de situation, ce qui est très difficile, c’est de récolter les fonds, d’avoir les moyens de la restauration. On le sait puisque avant l’incendie, à l’époque où François Hollande était à l’Élysée, on avait signé un accord entre la ville, l’État et bien sûr la Fondation Notre-Dame pour lever des fonds destinés à la restauration. Elle était estimée à 150 millions d’euros à l’époque. On avait amorcé le début des travaux de restauration avec six millions d’euros. La rénovation devait démarrer de la flèche. Là, la solidarité nationale et internationale est telle qu’on n’aura pas ces problèmes de moyens. Je vais proposer qu’on fasse comme on a fait pour les Jeux olympiques et paralympiques. Comme là aussi le délai est très court pour construire une piscine, un village, des infrastructures, on a créé une entité publique dirigée par un ingénieur des Ponts qui a déjà fait de très grandes opérations d’aménagement. On a une loi qui nous a permis d’accélérer tous les processus de décision. Même s’il faudra évidemment que le conseil scientifique, le conseil patrimonial se prononce sur les choix à faire. Souvent, la question à laquelle on est confronté, c’est de savoir quelle époque on met en avant dans une restauration. Pour la rénovation de l’église de Saint-Germain-des-Prés, qui est une abbaye médiévale, on a fait le choix du XIXe siècle. On aurait pu faire le choix de repartir au Moyen Âge mais les œuvres médiévales sont plus fragiles donc du coup il y avait plus de risques. Souvent, c’est ce à quoi on est confronté partout en Europe dans nos villes qui sont des villes extrêmement patrimoniales. Je me souviens qu’en Italie, Matteo Renzi m’avait fait visiter l’Hôtel de Ville de Florence. Sous les fresques de Michel-Ange, il y en avait d’encore plus anciennes! Il y avait le choix pour la restauration.

Emmanuel Macron a fait un parallèle entre l’état du pays et le drame. Vous pensez comme lui que c’est l’occasion de retisser le fil du projet national?
Je ne vais pas commenter son propos. Mais je pense que la situation n’est pas propre à la France. Partout en Europe et sûrement ailleurs dans le monde, la déstabilisation, les inégalités très fortes créent un sentiment d’angoisse. Les classes moyennes ressentent qu’il est de plus en plus difficile de vivre de leur travail et redoutent que leurs enfants vivront moins bien qu’eux. Cette inquiétude est très visible dans le pays. Pour y répondre je crois à «la» politique et aux choix politiques. Je ne vais pas commenter ceux qui sont faits mais ce que j’observe c’est que quand il y a de grands événements qui les touchent, les Français se rendent compte que ce qui leur arrive émeut le monde entier. Ils ont l’impression, en voyant à quel point ils sont aimés à l’extérieur, qu’ils ne s’aiment peut-être pas suffisamment eux-mêmes.

On assiste à une sorte de moment de communion. Comme après les attentats, c’est une forme de résilience qui se met déjà en place?
Oui. Je pense que la société française n’est pas celle que l’on décrit souvent. Ce sont des gens qui ont envie d’échanger, d’être ouverts, d’accueillir le monde, d’avoir une vie qui soit jolie pour eux et pour leurs enfants. Parfois je crois que la société française, qu’on décrit comme fracturée et clivante en permanence, se méconnaît. C’est un récit souvent plaqué sur une réalité différente. On a eu les gilets jaunes, je ne vais pas dire que le conflit n’existe pas et que la violence n’est pas là. Quand je vais dans les écoles, dans les maisons de retraite de la ville, dans la rue au chevet des réfugiés à la porte de la Chapelle, des gens me disent bien sûr qu’ils n’en peuvent plus, que c’est indigne. Mais il y a des Parisiens qui sont là et qui emmènent les gens chez eux. Je suis toujours frappée de voir cette générosité. Alors c’est vrai, ces moments de cohésion se produisent souvent à des occasions dramatiques. Mais cela se produit aussi lors de moments joyeux où l’on a envie de sourire à l’autre. Je vis ça avec les Nuits blanches, avec la Fête de la musique, avec la journée olympique. Et évidemment, quand la France gagne la Coupe du monde!

Comment expliquer la puissance de l’attachement à un édifice catholique dans un pays qui se veut le temple de la laïcité?
La loi de séparation de l’Église et de l’État a été un temps de grande confrontation entre le pouvoir laïc et le pouvoir religieux. Mais le pays a digéré cela depuis longtemps. Aujourd’hui, cette loi qu’on a souvent présentée comme une loi clivante a plutôt pacifié les choses en donnant à chacun le rôle qui devait être le sien. Aujourd’hui, la force de Notre-Dame va au-delà du religieux. Bien sûr qu’elle est extrêmement importante pour les catholiques parce qu’avec le Vatican, Bethléem et le Saint-Sépulcre, c’est l’une des grandes références du catholicisme. Mais l’attachement va bien au-delà.

Après les attentats, on s’est arraché «Paris est une fête» d’Ernest Hemingway. Maintenant, c’est «Notre Dame de Paris» de Victor Hugo. C’est un signe d’espérance, ce recueillement dans la littérature?
En tout cas, j’en suis ravie parce que c’est un livre magnifique. Je l’ai relu l’an dernier alors que je ne l’avais pas relu depuis que je suis maire de Paris. J’ai ressenti une émotion encore plus forte. Le roman est encore totalement actuel. Il y a le prévôt, qui est le préfet de police. Il y a le prévôt des marchands, qui est le maire de Paris. Aujourd’hui, cette cour des miracles existe encore aussi. Victor Hugo était vraiment un homme pour qui Paris était une personne vivante. Son attachement à Notre-Dame tient aussi au fait qu’il était très mystique. Dans sa maison de Guernesey, il y a beaucoup de vierges qui sont peut-être aussi la figure symbolisant sa fille Léopoldine qui s’est noyée dans la Seine. Cet écrivain nous touche énormément parce qu’il était aussi extrêmement aimé. Les Parisiens allaient sous ses fenêtres lui fêter son anniversaire chaque année! Son récit est tellement universel et intemporel qu’il l’est encore quand on est face au drame de cet incendie. Tout le monde a envie d’aller lire ou relire la vie de cette cathédrale. (24 heures)

Créé: 17.04.2019, 21h19

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