Dans le calendrier de Nuit debout, nous sommes le 67 mars

FranceDepuis un mois, les tensions sociales s’expriment par des rassemblements. Analyse.

Place de la RépubliqueLe mouvement est né le 31 mars ici, au cœur de Paris, avant d’essaimer dans le pays.

Place de la RépubliqueLe mouvement est né le 31 mars ici, au cœur de Paris, avant d’essaimer dans le pays. Image: EPA/PETIT TESSON

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Dans le calendrier du mouvement Nuit debout, nous sommes le 67 mars. Soit 36 jours après la première réunion, le 31 mars, en fin de manifestation contre la loi travail. Depuis, Nuit debout a essaimé aux quatre coins de la France (plus de 80 villes). Le mouvement intrigue. Il scandalise même une partie des Français quand l’emblématique place de la République est le théâtre de heurts entre policiers et casseurs. Mais Nuit debout est aussi salué parce que des milliers de Français prennent la parole dans un bel élan citoyen. (lire ci-dessous: Des paroles, des utopies et des postures)

Chercheur en sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles et membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès, Gaël Brustier vient de publier un premier ouvrage d’analyse* sur ce mouvement qu’il suit pas à pas.

Les violences en marge de Nuit debout sont-elles de nature à miner cet élan citoyen souvent salué?

La question des Black Blocs et des casseurs qui viennent parasiter les manifestations et les rassemblements ne dit pas grand-chose de Nuit debout. Il faut prendre garde à ne pas mélanger les sujets. Jeudi soir encore, place de la République à Paris, il y avait des discussions sur la politique européenne et les musées ouverts et, à 200 mètres de République, des «énervés», qui ne prennent part à aucune discussion, jetaient des bouteilles sur la police et s’en prenaient au mobilier urbain. Les participants à Nuit debout, qui assistent à ce genre de violences, sont eux-mêmes choqués.

En quoi Nuit debout est-il l’émergence d’une nouvelle donne politique?

Nuit debout n’est pas un mouvement d’agités. Il n’est pas apparu spontanément. C’est l’illustration d’un réarmement culturel, moral, d’une remobilisation de ce qu’on appelle le camp progressiste. Il donne à voir la fragmentation mais aussi la diversité des mouvements sociaux. On y trouve ainsi des gens qui ont un parcours de syndicaliste (de la CGT, de SUD, etc.), des lecteurs de la revue contestataire Fakir, des militants issus de l’altermondialisme des années 90, les associatifs de Jeudi noir (ndlr: contre la spéculation immobilière), ceux de Génération précaire (ndlr: dénonciation des entreprises qui abusent des stages) ou des écologistes politiques, dont la Confédération paysanne.

Contrairement à Podemos en Espagne, ce mouvement ne reste-t-il pas en France circonscrit aux milieux alternatifs et contestataires?

Cela dépend des soirs. A République, on constate une affluence de militants de gauche. Parfois, de jeunes couples qui, sortis du travail, viennent s’asseoir et participent. La sociologie est très mouvante, comme la qualité des débats. D’un moment à l’autre, vous pouvez être enthousiasmé comme consterné. Nuit debout cherche une alternative à notre société, mais n’est pas exempt de défauts. Il est à son image… La comparaison avec l’Espagne est très difficile, car la crise espagnole fut d’une violence inouïe avec une explosion du chômage et des expulsions au quotidien. La France fait face, elle, à un phénomène de déclassement rampant.

Qu’est-ce qui a changé, selon vous, depuis le début de Nuit debout?

L’extension en province. La mobilisation peut prendre des formes diverses, mais on constate que des villes moyennes et petites voient apparaître des rassemblements. Ce développement suit d’ailleurs la carte électorale de la gauche. Place de la République, à Paris, est un symbole mais ne résume pas tout.

Vous percevez le mouvement en recul ou en expansion?

J’ai encore reçu ce matin un avis de rassemblement dans une petite ville pour le 14 mai. Cela s’organise pour que ces rendez-vous soient festifs et conviviaux. Le mois de mai va être déterminant. Je perçois le mouvement dans une extension lente et soutenue.

Une réussite à mettre en évidence?

Tout de suite, Nuit debout a montré une passion démocratique qui passe par une horizontalité de tous les instants. C’est sa caractéristique. Et plus de trente jours après le début, le mouvement ne s’est pas doté d’un leader charismatique qui serait en train de courir les plateaux TV. Il y a bien quelques animateurs qui ont un peu de notoriété, comme l’économiste Frédéric Lordon et François Ruffin, dont le film Merci patron! a donné une impulsion au mouvement. Il fait la une des Inrocks cette semaine pour expliquer la genèse de Nuit debout.

Dès le début, Nuit debout a dit craindre l’«entre-soi». Y est-il parvenu?

Ils ont progressé bien qu’ils restent dans une sociologie assez marquée. Mais ils essaient de parler à d’autres populations. On constate que le mouvement grandit au cœur des «idéopôles», ces métropoles connectées à la mondialisation. Ses acteurs sont principalement de jeunes diplômés et des intellos précarisés. Alors, oui, ils ont du mal. Ils le savent. Car les banlieues, les territoires ruraux et les industriels ne répondent pas à Nuit debout de la même manière.

Nuit debout doit-il, in fine, se traduire par une action politique? Ou se rattacher à des partis existants?

Les mouvements citoyens en Grèce et en Espagne ont muté, mais avec des spécificités propres à chaque pays. En Espagne, sans le mouvement du 15 mai, il n’y aurait pas eu Podemos. Mais Podemos ne recouvre pas l’entier du mouvement du 15 mai. En France, le temps de Nuit debout n’est pas encore celui de la réponse politique. D’autant qu’il se dégage de ses réflexions une envie de ne pas résumer l’engagement politique aux seuls enjeux électoraux. En revanche, le mouvement cherche une victoire: le retrait de la loi El Khomri.

Un mouvement social contre le Parti socialiste?

Au départ, le cœur du mouvement est cette contestation de la loi travail. Qui a ensuite agrégé d’autres mécontentements. «On en a marre de subir! Nous sommes des citoyens et pas seulement des électeurs», disent-ils en substance. La fracture du Parti socialiste sur la loi travail, examinée ces jours par l’Assemblée nationale, illustre ce foisonnement de l’idée de gauche. Selon moi, Nuit debout illustre la réorganisation de la gauche. La gauche telle que nous l’avons connue n’existe plus… C’est aussi une des causes du développement de ce mouvement.

* «#Nuit debout - Que penser?» Gaël Brustier, Editions du Cerf, 112 pages Haut de la page

Des paroles, des utopies et des postures

Place de la République, un dimanche pas comme les autres (le 1er mai), Nuit debout démarre son assemblée. Il y a même un traducteur en langues des signes. Les gens venus écouter et intervenir sont assis face au modérateur. Tout autour, la vie se poursuit dans un mélange d’ambiance de camping du Paléo, avant que Daniel Rossellat devienne syndic de Nyon, et de Fête de l’Humanité sans la faucille et le marteau. On y trouve toute la déclinaison des stands aux couleurs rouge et noir des révolutions. Sauf celui arc-en-ciel des militant(e)s LGBT!

Le philosophe Alain Finkielkraut, dans une tribune vengeresse dans Le Figaro après avoir été (un peu) rudoyé lors de son passage, qualifie le mouvement de «réinvention du totalitarisme» (là, il exagère largement) et de «kermesse gauchisante». N’importe quel citoyen suisse qui a flirté avec les assemblées des centres culturels alternatifs des années 1990, ou qui a été en contact avec les altermondialistes des années 2000, lors du G8 à Evian en 2003, sourirait devant la peur de l’académicien français. Manier l’utopie à 20 ou 30 ans n’empêche pas de devenir conseiller d’Etat à 40 ans.

Il faudrait poser la question à Antonio Hodgers. Par contre, on est d’accord avec Alain Finkielkraut pour la kermesse. Sans y glisser de mépris.

Comme dans toute kermesse, on parle. De quoi? Difficile de ne pas tomber dans l’anecdote. La parole des AG, et des différentes commissions, est aussi inconstante que disparate. Scènes vues: la cinéaste Mariana Otero témoigne de l’accomplissement personnel d’ouvrières lors de la création d’une coopérative, l’objet de son film documentaire Entre nos mains. Puis une anonyme, très émue, encourage les gens à continuer leur combat (lequel?) et finit par «je sors avec un Arabe, mais j’aime la démocratie»!

On a peur d’avoir compris.

Dans la soirée, plus tard comme chaque nuit, des bandes de casseurs s’affrontent avec les CRS dans les rues perpendiculaires avant d’investir la place de la République. L’ambiance est tendue. Les jets de bouteilles pleuvent. Quelques membres de Nuit debout tentent de s’interposer. Inutile. Les forces de l’ordre, comme les cagoules noires, veulent en découdre. Des palettes sont incendiées sur la place. Un couple de jeunes gens très chics fait des selfies devant les flammes et les ombres noires. C’est beau comme une insurrection! C’est un jeu violent plus excitant qu’une montée d’adrénaline au cinéma. On sourirait de ces postures s’il n’y avait le danger que quelqu’un laisse sa vie dans les rues de Paris. X. A.

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Créé: 06.05.2016, 10h50

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