Le cerveau est bien mort à Saint-Denis. Comment l'a-t-on laissé entrer en France?

Attentats de ParisLe Belge Abdelhamid Abaaoud est bien mort dans l'appartement assiégé par la police mercredi matin à Saint-Denis. Cela ouvre maintes questions sur la surveillance antiterroriste en Europe.

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Abdelhamid Abaaoud, présenté comme le cerveau des attentats de Paris, était présent dans l'appartement visé mercredi matin par la police dans le quartier de Saint-Denis, au nord de Paris. Le procureur chargé de l'enquête, François Molins, a confirmé sa mort jeudi à la mi-journée. Son corps, «criblé de balles» et déchiqueté durant l'opération, a été «formellement identifié» grâce à des empreintes digitales, a-t-il déclaré dans un communiqué. Une sérieuse avancée dans l'enquête, mais cette information soulève aussi maintes questions sur les travail des services de renseignements européens, pris en défaut de n'avoir pas repéré cet individu dangereux.

Car le Belge d’origine marocaine, qui était âgé de 28 ans, n’était de loin pas un inconnu des services de police. Son nom apparaît dans le dossier de l'attentat déjoué du Thalys, en août dernier. Il aurait aussi été l'inspirateur de deux jeunes qui projetaient de mitrailler une église à Villejuif en avril, dans la banlieue parisienne. Le ministre de l'Intérieur français Bernard Cazeneuve l'a reconnu jeudi: «Abaaoud était impliqué dans quatre des six attentats déjoués en France depuis le printemps.»

La filière des migrants critiquée

Le 15 janvier 2015, soit quelques jours après les attaques menées contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes, Abaaoud avait aussi dirigé un commando d’une cellule djihadiste active à Verviers, à l’est de Liège, laquelle se préparait à commettre un attentat en Belgique. Attaque déjouée, mais Abdelhamid Abaaoud, alias Abou Omar Sissi de son nom de guerre en Syrie, en avait décortiqué toute la trame dans Dabiq, le journal de Daech, dans son numéro de février, narguant les autorités belges.

Dans cet entretien, il expliquait comment il s’était rendu en Belgique depuis la Syrie pour y préparer l’attentat, puis y retourner sans avoir été inquiété. Vrai aller-retour ou fausse piste pour détourner l'attention, et rester planqué quelque part en Europe? Selon des sources du renseignement citées par la presse belge en janvier 2015, l'homme avait en tout cas été localisé en Grèce en janvier. A-t-il ensuite rejoint la Syrie pour revenir ensuite en France? Impossible de le savoir, mais l'homme s'est visiblement bien déplacé en Europe, à l'instar de ses complices des attentats de Paris. Au moins trois des terroristes français qui se sont faits exploser au stade France ou ont attaqué le Bataclan ont séjourné en Syrie et étaient connus des services de police.

Quoi qu'il en soit, Abaaoud et ses hommes ont réussi à rejoindre Paris pour y commettre des attentats. La confirmation de la mort d'Abaaoud soulève donc de sérieuses questions sur la surveillance antiterroriste qui s'opère en Europe. La filière des migrants est pointée du doigt dans un débat très marqué politiquement. Mais c'est bien de manière générale les failles des renseignements, des contrôles aux frontières à l'échange d'informations, que le parcours d'Abaaoud et de ses complices interroge. «Aucune information émanant de pays européens dans lequel il aurait pu transiter avant d'arriver en France ne nous a été communiquée», s'est plaint Bernard Cazeneuve. A la veille d'une réunion d'urgence des ministres de l'Intérieur à Bruxelles, il a appelé l'Europe «à se reprendre».

Passoire aéroportuaire

Les routes de la clandestinité sont une chose, mais le système aéroportuaire serait lui-même une passoire, dénonce un ex-juge antiterroriste, cité jeudi dans Le Figaro. «Ils passent souvent avec leurs vrais passeports. Même pas des documents falsifiés», dit-il. Et pourtant, depuis des mois, le fichage des activistes partis en Syrie représente, sur le papier, une préoccupation sécuritaire No1 en Europe. Problème: le système d'échange d'informations entre les pays européens n'est pas du tout au point.

En ce qui concerne le trafic aérien, il suffit qu'un individu sous surveillance fractionne son voyage en plusieurs étapes pour échapper à la vigilance des polices européennes. Et c'est bien ce qu'a fait Abaaoud le 20 janvier 2014. Ce jour-là, il est passé par l'aéroport de Cologne-Bonn à destination d'Istanbul, sans être interpellé faute d' "indications" en ce sens, a indiqué jeudi la police allemande. Un autre cas avait déjà démontré cette faille en janvier dernier: Hayat Boumeddienne, la compagne d'Amedy Coulibaly, le tueur de l'Hyper Kasher de Vincennes, avait parfaitement exploité ces failles. Elle avait réussi à quitter Paris pour rejoindre la Syrie en passant par Madrid, où elle a pris un vol pour Istanbul.

Pas un hasard si Manuel Valls a plaidé jeudi, entre autres mesures, pour l'adoption du PNR (Passenger Name Record, dossier de réservation des passagers), un projet de traçage des voyages de tout passager circulant dans l'espace européen, qui entre dans cet espace ou qui en sort. Ce projet qui butait sur des résistances depuis des mois pourrait bien soudainement s'accélérer.

Colmater les failles, c'est ce à quoi s'atèle l'Europe en urgence. Les règles de l'espace Schengen devraient également être revues vendredi déjà, afin que les contrôles systématiques aux frontières extérieures de l'UE puissent aussi concerner les citoyens européens. «Toutes les mesures qui sont en train d’être prises dans l’urgence montrent qu’il y a eu une faille monumentale. Il est temps de reconnaître nos échecs», a commenté jeudi sur BFMTV Pierre Martinet, ex-agent de la DGSE.

La relève est sans doute assurée

La confirmation de la mort d'Abaaoud à Paris résonne d'autant plus que cet activiste de Daech avait précisément pour tâche de former des kamikazes en Syrie. Combien sont passés entre ses mains? On ne le sait. Mais par exemple, en octobre 2014, un rapport gouvernemental belge s’alarmait que sur les 350 Belges alors partis combattre en Syrie (il y en a plus aujourd'hui), 70 étaient revenus au pays. Avec quelles intentions?, s’inquiétait-il. Tous ne sont pas des terroristes en puissance, mais il suffit de quelques uns.

En France, l'ex-juge antiterroriste Marc Trevidic dit avoir vu défiler dans son bureau quantité de jeunes hommes formés pour se faire exploser en Europe. Le dernier? «Un jeune, interpellé en août dernier, qui avait été recruté pour se faire exploser dans un concert de rock», a-t-il expliqué il y a quelques jours sur le plateau de France 2. De la chair à canon renouvelable à souhait. Et si Abaaoud s'est sacrifié, c'est que la relève est sans doute assurée.

Créé: 19.11.2015, 18h30

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