Condamin-Gerbier, Messie en France, imposteur en Suisse

Evasion fiscaleL'ex-cadre de la banque genevoise Reyl, témoin-clé de l'affaire Cahuzac, est détenu par les autorités suisses pour «espionnage économique». Paris crie à l'omerta. Pourtant, sa crédibilité est questionnable.

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«Les autorités suisses continuent à tout faire pour empêcher la transparence en matière bancaire». C'est le président de la commission d'enquête sur l'affaire Cahuzac, Charles de Courson, qui le dit. Il réagit à la révélation vendredi 12 juillet par 24 heures de l'arrestation de Pierre Condamin-Gerbier.

A force de déclarations péremptoires tous azimuts sur les supposés comptes secrets de politiciens français en Suisse, le Français semble s'être brûlé les ailes. Sa légitimité est pourtant mise en cause à plusieurs égards, comme notre enquête le prouve.

En Suisse, il risque jusqu'à trois ans de prison. Mais en France, ses propos sont parole d'évangile: Pierre Condamin-Gerbier, originaire de Saint-Etienne (F), qui vit à Saint-Prex (VD), et a travaillé dans plusieurs banques privées à Genève, a été attentivement écouté par les plus gros pontes de l'Hexagone réunis en commission d'enquête parlementaire les 12 juin et 3 juillet derniers.

«Lui, un financier de haut vol ? Laissez-moi rire. Il suffit de lire un Que sais-je ? sur la fraude fiscale pour en savoir autant que lui!», sourit un banquier genevois face au journal français Le Point. Et pourtant, les juges l'ont écouté, tout ouïe. Et se sont fait expliquer le BA-BA de la finance par le menu. La preuve en images:

Ses mensonges sous serment

Mais il y a plus grave que «la naïveté affligeante des juges», selon les termes d'une source interne à UBS. Condamin-Gerbier jure de dire toute la vérité, rien que la vérité, mais est bien loin du compte. Le plus flagrant, d'abord. A la question de la commission d'enquête parlementaire sur les raisons qui l'ont amené à quitter UBS, l'homme répond: «J'ai découvert l'ensemble des pratiques UBS sur le territoire français [...] La motivation qui a été trouvée pour me licencier a été le fait que [...] j'ai maladroitement, sans m'en rendre compte, une fois réglé un achat avec ma carte professionnelle et non pas personnelle. Cela a été immédiatement dit et corrigé».

Or, selon l'ordonnance P/1045/2006 de la justice genevoise, dont 24 heures a eu connaissance, Pierre Condamin-Gerbier, qui ne s'appelait alors que Pierre, Paul, André Gerbier, comme l'a récemment révélé L'AGEFI, l'homme a été condamné pour «abus de confiance», à 3 mois d'emprisonnement avec sursis et délai d'épreuve de 3 ans, pour avoir utilisé à 192 reprises, comme révélé dernièrement par le Tages-Anzeiger, sa carte professionnelle entre le 16 mai 2005 et le 27 décembre de la même année, pour un montant supérieur à 40'000 francs, intérêts en sus. «On n'est évidemment pas licencié avec effet immédiat pour une seule utilisation indue», soupire un cadre d'UBS.

Pire, Pierre Condamin-Gerbier, qui a reconnu les faits, et n'a pas fait opposition au jugement, avait plaidé à l'époque devant la commission interne d'UBS, avoir pioché dans la caisse pour avoir dû «aider financièrement [sa] mère», comme le stipule le jugement rendu par Milena Guglielmetti et Eliane Tappa, du Tribunal civil de Genève, dont 24 heures a pu avoir connaissance. On est donc loin de l'utilisation «maladroite» de la carte professionnelle.

Dans la même veine, Pierre Condamin-Gerbier explique, toujours sous serment, avoir «quitté Reyl&Cie en désaccord avec la direction et l'actionnariat de Reyl&Cie sur un certain nombre de conflit d'intérêts que nous avions dans le cadre de notre métier de family office». Or, François Reyl confie ce jour à L'AGEFI que l'homme a été licencié «séance tenante» quand la banque genevoise a pris connaissance de son casier judiciaire plein à craquer de dettes.

Sans cesse présenté sous le titre ronflant d'ancien associé gérant de Reyl, Pierre Condamin-Gerbier a en fait posé 5000 francs sur la table pour avoir ce titre.

Sous serment, il déclare «J'exerce toujours mon métier mais de façon complètement indépendante, sans être rattaché à un quelconque établissement», alors qu'il est au chômage, comme il l'a lui-même affirmé en juin dernier devant le Tribunal de Nyon qui jugeait une affaire de dette contractée à titre privée. Il aurait même récemment postulé auprès d'une filiale d'UBS.

PCG dit également avoir atterri chez UBS via la revente d'un portefeuille de la banque neuchâteloise Bonhôte au numéro un bancaire suisse. Or, la petite banque privée n'a jamais eu de relation d'affaires avec le géant aux trois clés. «Comment voulez-vous, soupire un cadre d'UBS, les fonds de masse sous gestion sont sans commune mesure avec les nôtres»... Bonhôte, bon prince, tient à respecter la sphère privée et ne commente pas, tout en lâchant quand même: «On ne veut pas s'abaisser à son niveau».

Toujours sous serment, l'ex super concierge de familles riches affirme, pour se défendre de ses détracteurs de l'AGEFI, que le journal financier a un administrateur commun avec la Banque Reyl. Démenti formel du quotidien le lendemain.

Pour appuyer son propos, l'homme dit aussi avoir obtenu un droit de réponse du quotidien, procédure qui a lieu lorsque la presse reconnaît formellement avoir commis une erreur dans sa publication. Or, PCG n'a pas obtenu de droit de réponse, mais un article supplémentaire qui, par souci de pondération, rapportait sa version des faits.

Ses erreurs publiées

Dans la longue tribune que lui a ouverte Mediapart au début du mois, Pierre Condamin-Gerbier commet une erreur de taille: il cite nommément un cadre bancaire comme étant celui qui lui aurait ouvert les portes de Credit Suisse un jour férié, pour lui donner un million de francs cash à transmettre à la famille Chancel, dont il s'occupait alors. Or, vérification faite, l'homme n'a jamais travaillé pour le numéro 2 bancaire suisse, mais a réalisé toute sa carrière chez UBS. Alerté par nos soins, Mediapart a retiré le nom de cet homme et a publié un correctif.

CORRECTIF MEDIAPART

Dans ce long entretien au média français, Pierre Condamin-Gerbier affirme: «Il y a une structure ici qui en a fait une industrie et qui s’appelle l’UCB, filiale de BNP Paribas, qui existe toujours, rue de la Rôtisserie à Genève. Elle ne fait que ça, c’est-à-dire du rapatriement de capitaux non déclarés en France pour des investissements immobiliers, ce au travers de ces techniques dites de «back to back» ou de «prêts Lombard»». Sauf que l'UCB est non pas dans les rues basses mais boulevard de la Tour, d'une part. Et d'autre part, l'activité de l'Union du crédit du bâtiment, stoppée en 2011, se résume aujourd'hui à gérer les encours depuis l'arrêt de son activité.

«Je m'étonne de l'écho qu'a pu trouver un tel personnage auprès de certains médias», commente ce jour le CEO de la Banque Reyl, François Reyl à L'AGEFI. «Les conflits d'intérêts allégués par PCG, comme bien d'autres de ses affirmations, ressortent du domaine de l'affabulation [...]», ajoute l'homme dans le quotidien financier.

Abracadabrantesque

Cette anecdote, racontée avec forces détails au média français, amuse un cadre bancaire de la place genevoise: «Rouvrir le Credit Suisse un jour férié pour décaisser un million de francs cash? Sans caissier qui travaille et en désactivant le système d'alarme? Même Brady Dougan (CEO de Credit Suisse, ndlr) n'a pas les codes! Cette histoire est grotesque, digne d'un James Bond». Un héros que PCG admire pour l'avoir affiché sur son profil Facebook.

Mais ce n'est de loin pas la seule anecdote rocambolesque qui soit arrivée au Français. Ainsi annule-t-il un rendez-vous prévu avec des médias français à Lausanne car il se sent «en danger» et, affirme-t-il, son scooter a été saboté.

A sa propre famille, Pierre Paul André Gerbier raconte apparemment des histoires à dormir debout. Le père de son épouse, Nicolas B., raconte que son gendre lui a annoncé avoir une tumeur au cerveau. Mais a décommandé son traitement pour cause de week-end romantique prévu. Puis ne s'est pas rendu au rendez-vous médical suivant, car l'appareil de soin était en panne à l'hôpital de Lausanne. Vérification faite, aucune machine n'était en panne. Pire, aucun patient ne répondant à ce nom-là n'est connu du service hospitalier, affirme son beau-père qui se dit «très inquiet» pour sa fille laquelle lui a tourné le dos depuis mars dernier, l'accusant subitement d'être un obstacle insurmontable dans la recherche de travail de son époux.

Si Nicolas B. a en effet été condamné par le passé (1995) pour un pétage de plomb lié à son divorce, il n'en reste pas moins un scientifique de 70 ans ayant travaillé pour le CERN. «Je ne reconnais plus ma fille!», s'époumone le retraité qui n'a plus vu sa petite-fille, Clara, née en janvier dernier de l'union de sa fille Laurence, avec PCG. Et qui désespère que sa fille ne revienne à la raison: «Rendez-vous compte, il s'est marié en octobre, il était déjà criblé de dettes et ma fille n'en savait rien!».

Si Pierre Gerbier peine à retrouver du travail, il faut peut-être plutôt qu'il cherche du côté de son parcours. Bonhôte, 8 mois. Un contrat d'un an auquel« il a été mis fin de manière anticipée», nous répond-on à la banque neuchâteloise. Autant parler de licenciement immédiat. UBS, ensuite. Un an à peine. Licenciement pour «abus de confiance». Quatre ans chez Reyl, qui doit s'en mordre les doigts mais comme rien ne démonte le Français, il affirme à L'AGEFI avoir l'espoir de «renouer le contact autour d'un bonne bouteille de vin»! Le family office Intuitae à Genève, ensuite. Six mois «d'activité non concluante», lâche-t-on à l'institut, qui reconnaît une «erreur de recrutement». Chez Benedict Hentsch, ensuite. Six mois. Où il dit avoir été consultant alors qu'il figure comme directeur dans le registre du commerce. Respect de la sphère privée oblige, aucune de ces banques n'a souhaité nous répondre.

EXTRAIT COPIE REGISTRE COMMERCE ETAT GE

A moins qu'il ne faille chercher du côté de ses CV tronqués. Plusieurs versions circulent. Avec ou sans l'expérience UBS, c'est selon. Mais toujours avec son Master en finance internationale obtenu en 1994 dans la prestigieuse école d'HEC Paris. Sauf que, comme révélé par economiematin.fr, Pierre Gerbier n'a pas décroché le fameux diplôme, comme nous l'a confirmé la directrice de communication de la grande école de commerce.

En revanche, contrairement à annoncé par economiematin.fr, Pierre Condamin-Gerbier est bien diplômé de l'école de management française Telecom.

Train de vie

Criblé de dettes, comme le prouvent les actes de poursuite et de défauts de bien de l'Office de poursuite de Morges dont 24 heures s'est procuré copie et consultables ici, sans aucune perspective sur la place financière suisse, Pierre Condamin-Gerbier, qui a dû rendre sa voiture et roule désormais en scooter, peine à faire face aux frais de la vie quotidienne. Ce serait sa femme, épousée le 19 octobre 2012 dans la plus stricte intimité à Morges, qui paierait le loyer de son appartement de standing de Saint-Prex. Billets de train, assurance-maladie, impôts vaudois, et même école de musique ou encore cave à vin: l'homme doit de l'argent de toutes parts.

L'ami floué

Même ses amis se sentent floués. L'un d'entre eux, un Vaudois qui sortait régulièrement avec lui, restaurants en couple, soirées chez les uns ou les autres, week-ends sur la Côte d'Azur -«mais toujours très simple, avec moi, on descendait dans des hôtels de 2 ou 3 étoiles»- témoigne: «Il m'a demandé de mettre un leasing voiture à mon nom. Vu sa fonction chez Reyl, je me suis étonné qu'il ne puisse pas contracter le prêt lui-même. Il m'a raconté une histoire l'en empêchant à laquelle j'ai cru. Et puis est venue la période où les échéances n'étaient pas payées. Je me suis moi-même retrouvé aux poursuites. Il tentait de gagner du temps, fournissant des preuves de paiement imminent qui n'en étaient pas. Par exemple, il nous montrait, à Amag et à moi, des pdf de paiements en suspens qui étaient en fait annulés par la suite. D'autres fois, il disait que les BVR n'étaient pas arrivés. Avec le recul, on se sent bêtes avec ma femme d'avoir cru à cet homme et à notre amitié partagée. J'ai été manipulé. Et je suis loin d'être le seul». Résultat: les quelque 35'000 francs du litige ont été réglés devant la justice nyonnaise en juin dernier.

Alors pourquoi ce cirque? Pour tenter de trouver une sortie par le haut et se replier vers l'Hexagone et son pôle financier de lutte contre la fraude fiscale, comme certains le pensent? Pour«flatter son égo», comme le lâche Charles Giscard d'Estaing, de CGE Conseils à Genève, qui l'a côtoyé de nombreuses années et qui insiste sur l'image déplorable que le Français donne de la Suisse. «Si vous m'invitez chez vous, je ne vais pas dire que la décoration est immonde ou encore que la gestion de votre maison est lamentable!», déplore le neveu de l'ex-président de la République française qui ajoute: «C'est certainement quelqu'un qui a besoin d'être reconnu».

«C'est sûr, c'est un grand orateur qui a réponse à tout. On n'aurait jamais pu croire que ça se termine comme ça!», raconte son ancien ami. Oui, il se vantait. Il m'avait dit qu'il était sorti avec Laetitia Casta à Londres! Avec le recul, certains propos paraissent gros... Flambeur, amateurs de sports onéreux (aviation et polo où il fréquente le club de Vetay à Mies) tendance m'as-tu vu selon d'autres proches, beau prince - des voyages aux Maldives et à Dubaï avec d'ex-petites amies qui avaient de gros postes chez L'Oréal à Genève ou encore au Credit Suisse, l'homme risque jusqu'à trois ans de prison.

Contactée, sa mère, dont c'est le fils unique et qui vit à Saint-Etienne (F), se dit «brassée» par toutes ces histoires. A l'UMP, où il a présidé la section suisse jusqu'en 2008, un ancien proche collaborateur lâche: «Je le plains. Il fait beaucoup de mal, à lui et à sa famille. Il nage en plein fantasme. Il a un besoin pathologique de narcissisme».

Créé: 15.07.2013, 10h41

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