Les Européens sceptiques sur une paix durable

Crise en UkraineUn accord a été conclu sur un cessez-le-feu et une zone démilitarisée, jeudi à Minsk. Mais Paris et Berlin ne se font «aucune illusion». Les obstacles restent encore très nombreux.

11 février 2015. Le président biélorusse Alexander Lukashenko, le président russe Vladimir Poutine, la chancelière allemande Angela Merkel, le président français Francois Hollande et le président ukrainien Petro Poroshenko (de gauche à droite) se placent pour la photo officielle au palais présidentiel à Minsk.

11 février 2015. Le président biélorusse Alexander Lukashenko, le président russe Vladimir Poutine, la chancelière allemande Angela Merkel, le président français Francois Hollande et le président ukrainien Petro Poroshenko (de gauche à droite) se placent pour la photo officielle au palais présidentiel à Minsk. Image: AFP

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Il aura fallu dix-sept heures de négociations entre dirigeants allemand, français, ukrainien et russe à Minsk pour parvenir à un plan de paix sur l’Ukraine. Mais les Européens restent prudents, voire sceptiques, face à cet accord obtenu à l’arraché. Si ce compromis ouvre le chemin de la paix, les obstacles restent nombreux.

L’accord signé entre les séparatistes et les émissaires de Kiev reprend ceux signés dans la capitale biélorusse en septembre. Un plan – jamais respecté – qui prévoyait déjà un cessez-le-feu, le retrait des pièces d’artillerie, le départ des «forces étrangères», le contrôle de la frontière russo-ukrainienne, un statut pour les zones aux mains des séparatistes et l’échange de prisonniers. Le nouveau texte se veut en revanche plus précis et plus contraignant. Et le fait qu’il soit officiellement soutenu au plus haut niveau, par Vladimir Poutine, Petro Porochenko, Angela Merkel et François Hollande, lui donne plus de poids. Formellement, le président russe n’a toutefois rien signé. Les Européens, leur protégé ukrainien et lui-même n’ont accouché que d’une «déclaration de soutien» à la feuille de route paraphée par les rebelles séparatistes et les émissaires de Kiev, sous le patronage de la Russie et de l’OSCE.

Réticence des séparatistes

«Il y a eu des moments très difficiles et les négociations auraient pu échouer», a reconnu hier Laurent Fabius. Le problème a été de faire accepter le plan de paix par les séparatistes. «Ils étaient réticents sur l’ensemble des mesures», a confié le ministre français des Affaires étrangères à la Tribune de Genève. Du coup, Vladimir Poutine serait personnellement intervenu pour les contraindre à signer. Et à accepter le cessez-le-feu.

Cet arrêt des combats devant être contrôlé par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ne sera toutefois effectif qu’à partir de samedi minuit heure de Kiev. Dans les faits, les rebelles ont donc deux jours pour poursuivre leur offensive, qui ne s’est d’ailleurs pas arrêtée pendant les négociations. Ce délai a-t-il été concédé aux rebelles en échange de leur accord sur les autres points? Délimitation de la ligne de démarcation, création d’une zone démilitarisée, décentralisation, statut des régions aux mains des séparatistes?

Autre paradoxe: l’accord de «Minsk II» exige un retrait des belligérants et de leurs armes lourdes. Mais une cinquantaine de chars, 40 lance-roquettes multiples et autant de véhicules blindés seraient arrivés hier dans l’est de l’Ukraine via la frontière russe, selon l’armée ukrainienne. Une véritable provocation. L’accord d’hier est pourtant clair. Il impose un retrait de toutes les formations militaires étrangères et de leurs équipements, ainsi que le départ des mercenaires.

Ligne de front mouvante

Pour obtenir un accord sur la démarcation de la ligne de front, Russes et Ukrainiens ont aussi dû faire un autre compromis: les rebelles prorusses devront se retirer derrière la ligne définie en septembre, alors que les Ukrainiens vont devoir le faire à partir de la ligne de front actuelle. Mais que signifie «actuelle»? S’agit-il de celle d’aujourd’hui ou de celle de samedi minuit, après deux jours de plus de combats? Le texte ne le précise pas.

Par ailleurs, si les quatre chefs d’Etat ont cosigné une déclaration réitérant pour la énième fois que la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine seront respectées, ils ont «gelé» le différend concernant le contrôle des 400 kilomètres de frontières entre la Russie et les territoires séparatistes. Kiev voulait en récupérer le contrôle, conjointement avec l’OSCE. Mais l’accord de Minsk reste relativement flou sur ce sujet pourtant sensible. Le contrôle international de cette frontière ne devrait se concrétiser qu’à la fin de tout le processus de paix. Pour autant qu’il aille jusqu’au bout.

Stratégies divergentes

Autre zone grise: le statut des régions séparatistes. Moscou milite depuis longtemps en faveur d’une fédéralisation. Les autorités de Kiev suggèrent pour leur part une décentralisation du pouvoir. L’accord prévoit en outre que les milices des séparatistes restent en charge de l’ordre public dans les zones sous leur contrôle. Soit, mais cela n’empêchera pas des revendications d’autonomie plus importante de la part des territoires rebelles. En effet, les prorusses n’ont pas enterré leur projet d’organiser des élections de gouverneurs régionaux (actuellement nommés par Kiev) afin de légitimer les leaders des républiques autoproclamées de Donetsk et de Louhansk. Un casse-tête qui est donc, lui aussi, loin d’être résolu.


«La Russie essaiera de rompre l’accord»

A Marioupol, Constantin Batozsky est un proche collaborateur de l’ancien gouverneur de la région de Donetsk Serhiy Tarouta, très actif dans l’organisation de la défense de ce port stratégique, assiégé par les forces prorusses et russes depuis des mois. «Les Européens regardent ce conflit comme un jeu vidéo. Si nos gars reculent, et les autres aussi, alors on arrête les combats. Mais ça ne marche pas comme ça.»

A Kiev, les réactions se font prudentes. «Je n’ai aucune confiance en Vladimir Poutine, aussi j’attends de voir», résume Oleksiy Skrypnyk, député du parti réformateur Samopomitch (AutoAide). Pour ce qui est du vote d’une loi d’amnistie, l’organisation d’élections dans les territoires séparatistes ou encore le lancement de réformes de décentralisation, «il faut procéder par étapes», estime Serhiy Pachinsky, député du parti Front Populaire du premier ministre Arseni Iatseniouk. Lui rappelle que le parlement avait adopté une loi accordant un «statut spécial» aux territoires séparatistes dès septembre. Elle avait été refusée par Donetsk et Louhansk.

«Grâce à ces négociations, l’Ukraine a évité le pire, c’est-à-dire une guerre à grande échelle en hiver et une banqueroute de son économie déjà fragile», estime Andriy Kolpakov, analyste du groupe Da Vinci, à Kiev. «Je suis néanmoins persuadé que, après une période de pause, la Russie essaiera de nouveau de rompre l’accord, et d’obtenir des concessions plus larges de Kiev», conclut-il.

Des cessez-le-feu, on en a annoncé beaucoup ces derniers mois, pour mettre fin au bain de sang dans lequel est plongé le Donbass. Jamais respectés, ils ne se sont traduits que par des regains de violences. Hier, le bataillon de volontaires pro-ukrainiens Azov a d’ores et déjà annoncé «ne pas compter abandonner le territoire ukrainien, malgré les décisions de Minsk». «Les Ukrainiens ne veulent pas lâcher. Les Russes veulent plus. Nous ne pouvons pas vivre ensemble. Les négociations actuelles ne me semblent pas répondre à ces problèmes de fond», ajoute Constantin Batozsky.

Plus au nord, les combats ont redoublé de violence pour le contrôle de la poche de Debaltseve. «La situation est très difficile ici», assurait dans la journée d’hier Jenia Stepanenko, en charge d’un hôpital mobile au sein de la Garde nationale ukrainienne. «Les combats sont intenses, et nous n’arrivons pas à évacuer nos blessés de la ligne de front.» Et de craindre une intensification des combats jusqu’à l’entrée en vigueur du cessez-le-feu.

Sébastien Gobert Marioupol

Créé: 12.02.2015, 22h36

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