Le feu des sanctions donne de l’éclat au saumon russe

AquacultureDepuis le début de la crise ukrainienne en 2014, le Kremlin force le succès des salmonidés indigènes.

Dans les eaux de la mer de Barents, les élevages de saumons se multiplient pour remplacer les importations – bloquées – de poissons de Norvège.

Dans les eaux de la mer de Barents, les élevages de saumons se multiplient pour remplacer les importations – bloquées – de poissons de Norvège. Image: GETTY IMAGES

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Au milieu des reflets gris des eaux polaires de Mourmansk, ce sont comme des fléchettes argentées, furtives et déjà appétissantes. Les saumons filent, nombreux, très nombreux. Quelque 150'000 poissons nagent sans arrêt dans l’immense cage flottante de 160 mètres de périmètre, cylindrique à l’extérieur, conique au fond.

Cette foule, qui se croise dans 40'000 m3 d’eau, est «protégée» par des filets et tout un système de caméras de surveillance sous-marines. Ces chiffres sont vertigineux pour cette ferme d’élevage de saumons, véritable îlot technologique planté au milieu de nulle part à 70 km de Mourmansk, la mythique capitale du Grand Nord russe et de sa flotte militaire.

«Ici, c’est la copie conforme de ce qui se fait de mieux en Norvège!» s’enthousiasme Nikita Paderine, solide gaillard en charge du bon développement de cette ferme, la plus moderne des sept complexes offshores installés près de Mourmansk par Russian Aquaculture.

En plein essor, l’entreprise privée veut devenir le géant russe de l’élevage de saumons. La pisciculture de masse est une nouvelle industrie en Russie. Lorsque, dans la guerre de sanctions depuis le début de la crise ukrainienne en 2014, le Kremlin a inclus les poissons dans son embargo d’importations alimentaires européennes, la Norvège a soudainement vu la Russie se fermer. Et la consommation russe de saumons a chuté de plus de moitié, passant de 150'000 à 60'000 tonnes par an.

Un vaste marché s’est alors ouvert à Russian Aquaculture, seul vrai acteur sur ce segment en Russie. La consommation annuelle dépasse à nouveau les 100'000 tonnes, couverte par les importations venues du Chili et des îles Féroé. Mais l’entreprise multiplie les investissements pour accroître le «made in Russia» et faire passer sa production de 6000 tonnes l’an passé à 20'000 tonnes cette année puis 35'000 tonnes d’ici à cinq ans. Loin de la Norvège, reine avec une production annuelle de plus de 1,2 million de tonnes.

«C’est notre modèle!» insiste Ilya Sosnov, le CEO de Russian Aquaculture. «De Norvège, nous importons équipements et technologies, petits poissons et granulés alimentaires. Nous élevons et produisons à l’identique», assure-t-il, affirmant appliquer du coup les mêmes normes: pas d’antibiotiques, pas de mélange avec les saumons sauvages, pas d’élevages trop rapprochés.

Joint par téléphone, WWF Russie n’a d’ailleurs aucune critique à formuler. Et Bellona, l’ONG surveillant de près les radiations à Mourmansk, cité des sous-marins et navires à propulsion nucléaire, assure qu’il n’y a aucun risque de contamination pour les poissons.

Conditions d’exploitation

Dans la nouvelle ferme de Russian Aquaculture sont élevés plus de deux millions de saumons, regroupés dans quatorze cages flottantes. «Les poissons tournent en rond, mais ne le comprennent pas. Ils croient nager libres dans la mer. C’est bon pour leur chair», explique Nikita Paderine. Devant lui, les saumons sautant, surfant et replongeant pèsent en moyenne quelque 230 grammes. Encore un peu plus d’un an et chaque pièce fera 6 kilos.

L’alimentation intensive, deux fois par jour en continu pendant plus de cinq heures, est servie par un impressionnant labyrinthe de tuyaux qui, dans des cliquetis réguliers, projettent circulairement à la surface des granulés conçus à partir d’autres poissons. Tout est filmé sous l’eau, analysé sur un mur d’écrans par une équipe de cinq employés se relayant toutes les semaines sur une barge flottant au centre des cages.

La température de l’air plonge sous les –20 degrés Celsius, mais l’eau ne gèle jamais à Mourmansk. Le froid polaire est même une arme contre les redoutables poux, ce fléau qui menace bien des fermes plus au sud, notamment en Norvège. En 2014 et 2015, celles de Russian Aquaculture ont été ravagées. Depuis, l’entreprise a investi quelque 120 millions de francs pour l’ensemble de ses infrastructures. Presque autant doit l’être d’ici à cinq ans, notamment dans la construction d’une usine pour produire à Mourmansk ces dizaines de milliers de smolts, saumoneaux et points de départ de l’élevage.

Barrages à surmonter

L’entreprise paye régulièrement les services de consultants norvégiens et ses employés vont souvent se former chez leurs fournisseurs voisins. Des entrepreneurs norvégiens ont voulu faire le voyage inverse pour s’installer et produire directement dans les eaux de Mourmansk. Une expansion d’autant plus logique que l’aquaculture est proche de la saturation chez eux. Mais dans la cité arctique, base de la plus importante flotte militaire de la marine russe longtemps fermée aux étrangers, il est impossible aux Occidentaux d’obtenir les autorisations.

Créé: 13.10.2019, 17h52

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