«La France pense à 2017 et non à répondre aux attentats»

Attentats de ParisAvec «Chérie, je vais à Charlie», la veuve de Georges Wolinski accuse.

Maryse Wolinski met en cause les failles de sécurité qui ont entouré la tragédie du 7 janvier. Le terrorisme devrait durer selon elle

Maryse Wolinski met en cause les failles de sécurité qui ont entouré la tragédie du 7 janvier. Le terrorisme devrait durer selon elle Image: ASTRID DI CROLLALLANZA

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Maryse Wolinski parle de repli sur soi pour gérer le deuil. Puis de «colère et de révolte». La veuve du dessinateur Wolinski publie un livre témoignage de leur vie commune, de leur amour, mais qui met aussi en accusation les manquements à la sécurité qui ont rendu possible l’attaque de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Interview.

Les différentes commémorations vous apportent-elles un certain apaisement?
Maryse Wolinski: Non. Elles ne m’apportent pas d’apaisement. Mais elles sont indispensables. Je les trouve essentielles pour perpétuer la mémoire des disparus. C’est important d’être présent et d’affronter ces situations. J’encourage les familles de victimes à le faire.

Encore faut-il orthographier «Wolinski» correctement…
J’ai eu évidemment de la peine avec cet épisode de la plaque où le nom de mon mari est mal orthographié. Mais c’est un épiphénomène qui illustre une certaine incompétence. Il y a encore la commémoration de dimanche place de la République qui est plutôt étrange. Moi, j’irai le matin: on y plantera un arbre en souvenir des victimes de Charlie Hebdo et de tous les attentats. Et il y aura un concert de Johnny le soir... C’est très particulier! Ni Georges, ni Cabu qui s’en moquait souvent, ni les autres de Charlie hebdo ne comprendraient ce choix! (ndlr: Wolinski et Cabu, figures de la génération '68 moquaient Johnny, l'idole des beaufs)

Votre livre est à la fois une lettre d’amour et une enquête qui pointe des dysfonctionnements dans la sécurité. Dire les deux était important?
Oui. J’ai commencé ce livre parce que j’entendais sans cesse cette dernière phrase de mon mari: «Chérie, je vais à Charlie!». J’ai trouvé dans son bureau un grand cahier noir et j’ai commencé à tout noter. Les numéros de téléphones des gens que je devais rappeler, les notes après mon passage au quai des Orfèvres, après les obsèques. Dans le deuil, j’étais d’abord dans la sidération et le repli sur soi, puis il y a eu la colère et la révolté qui sont montées. Je n’avais plus mon mari et cela ne m’a même pas du tout été annoncé de manière officielle.

Cette France aurait-elle plu à Georges Wolinski?
Il serait particulièrement inquiet. Nous vivons tout de même dans une drôle de France. Ce pays pense aux élections de 2017 et non à répondre aux attentats. Nous sommes dans la stratégie politique: la gauche vire à droite; la droite se perd; et les deux veulent se retrouver au second tour de la présidentielle face à Marine Le Pen pour être assuré de l’emporter. Les différents services de police, gendarmerie et renseignements se font la guerre. Pendant ce temps, les gens ont peur.

La France de janvier 2016 (état d’urgence, mesures policières, tout sécuritaire) apporte-elle selon vous les bonnes réponses?
Les sites sensibles, et il y en a pas mal à Paris, doivent être sécurisés. Il faut prendre les menaces au sérieux. C’est dérisoire de dire cela après les attentats du 13 novembre. Mais il faut désormais anticiper, créer des corps qui travaillent spécifiquement sur le terrorisme. Il faut encore des cellules qui soient efficaces pour informer, accompagner et aider les familles touchées.

A vous entendre, on ne pourra pas éradiquer le terrorisme, il faudra vivre avec lui…
C’est ce que Daech nous a fait comprendre. Avec son livre manifeste, que j’ai lu, «La gestion de la barbarie» Daech veut instaurer la peur et la terreur dans les sociétés occidentales pour les déstabiliser. Il faut absolument que nos gouvernements aient des réponses à la hauteur des circonstances et surtout en mesure de rassurer les gens afin de préserver notre art de vivre.

Vous relatez avec dépit l’absence d’accompagnement des familles des victimes lors du drame?
C’est mon gendre qui m’a annoncé «Georges a été assassiné!» Pourquoi le savait-il alors que personne ne me l’a annoncé à moi qui vivait avec lui depuis 47 ans. Plus tard, quand j’ai posé la question aux officiels, on m’a dit qu’il y avait une telle panique dans Paris et que beaucoup de policiers avaient été réquisitionnés pour assurer la sécurité des personnalités politiques. Ils venaient au 10, Nicolas Appert poser pour la photo sur les lieux de l’attaque. Dans ces conditions, je ne peux toujours pas être apaisé aujourd’hui.

Que demandez-vous pour être apaisée?
Des réponses aux questions essentielles qui reviennent sans cesse. Comment se fait-il qu’un carnage a pu avoir lieu dans une rédaction désignée comme cible mais pourtant pas surveillée? Pourquoi le journal n’a pas entrepris les travaux de sécurisation préconisés par un audit de la préfecture de police?

A lire: Chérie, je vais à Charlie, Maryse Wolinski, Seuil, 140 pages

Créé: 08.01.2016, 14h06

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Je ne me reconnais pas dans le Charlie d'aujourd'hui

Vous êtes en colère contre l’état mais aussi contre Charlie. La direction du journal a fait preuve de négligence?

Maryse Wolinski: Je dirais insouciance. C’est aussi le charme de ce journal. Mais je parle du Charlie d’hier… Je ne me reconnais plus dans celui d’aujourd’hui. Il y a un changement de génération et cela change tout. Non, je suis en colère contre les officiels qui n’ont pas contraint «Charlie Hebdo» à sécuriser la rédaction. Alors qu’une bombe avait déjà dévasté la précédente rédaction.

L’insouciance...?

Ce journal, c’est 50 ans de la vie de Georges. J’ai du mal à en vouloir aux gens qui poursuivent l’aventure. Même s’ils ne se conduisent pas bien. Ils n’ont fait aucune démarche de condoléances auprès des familles des victimes et ont fait beaucoup de promesses de dons devant les caméras. Cela aura finalement pris une année pour que cela se règle. Je suis néanmoins contente qu’il y ait des dessins de Wolinski dans le numéro anniversaire comme je l’avais demandé.

Ingrid Brinsolaro, la veuve de Franck B le garde du corps, a porté plainte contre X… Appuyez-vous cette démarche?

Totalement. Lors des cérémonies de mardi, j’ai aussi rencontré le père de Charb qui m’a dit partager ma colère. Ingrid Brinsolaro aussi est en colère. Contrairement à ce que dit partout le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, il y a eu plusieurs failles de sécurité lors de l’attentat à «Charlie Hebdo.»

Le ministre de l’Intérieur vous a-t-il reçu?

Non, pas le ministre de l’Intérieur, mais le président François Hollande m’a dit de passer le voir. Dès la promotion de mon livre terminée, j’irai.

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