Contre la hausse des loyers, des Berlinois prônent l’expropriation

LogementAlors qu’en dix ans, les locations ont augmenté de 90%, un collectif propose de resocialiser le parc immobilier privé de la capitale.

Action contre la hausse des loyers et la gentrification du quartier de Friedrichshain, à Berlin.

Action contre la hausse des loyers et la gentrification du quartier de Friedrichshain, à Berlin. Image: Reuters

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«Avant, les gens avaient peur de perdre leur job. Maintenant, ils ont peur de perdre aussi leur logement», déplore Rouzbeh Taheri, porte-parole du collectif de locataires qui lance ce samedi à Berlin – mais aussi dans d’autres villes d’Allemagne – une manifestation pour la resocialisation du parc immobilier privé.

La proposition fait bien sûr scandale à Berlin, où les propriétaires immobiliers ont déjà été spoliés deux fois au cours du siècle dernier. Sous les nazis d’abord, quand des milliers de Juifs ont été forcés de vendre leurs biens à des prix dérisoires dans le cadre du programme «d’aryanisation». Le mot «expropriation» rappelle aussi les méthodes du régime communiste est-allemand qui avait «nationalisé» les biens immobiliers. De nombreux immeubles ou logements ont été restitués à ces victimes de dictatures après la réunification allemande.

«Lorsque notre immeuble a été racheté, nous avons vécu dans la peur de devoir partir ou d’être expulsés»

Mais revenons aux raisons qui ont poussé le collectif berlinois à bousculer les milieux immobiliers. Nulle part ailleurs en Europe, la hausse des loyers n’a été aussi violente que dans la capitale allemande: + 90% en dix ans. Toutes les lois d’encadrement des loyers sont restées lettre morte. Avec la croissance démographique, l’arrivée de 100'000 réfugiés en 2015 et l’appétit des investisseurs, le problème s’est encore accentué. «Lorsque notre immeuble a été racheté, nous avons vécu dans la peur de devoir partir ou d’être expulsés», raconte Cendrine, une Française qui habite Berlin depuis 20 ans. «C’est un sentiment d’insécurité très stressant. Il n’y a plus rien à louer sur le marché! Lorsque nous avons trouvé un logement social, ce fut un grand soulagement. On a eu enfin le sentiment d’être chez soi, protégé», dit-elle.

«Si le mouvement se radicalise, c’est parce que le marché s’est radicalisé. Certains affirment que c’est une nouvelle lutte des classes. Certainement. Mais ce n’est pas nous qui l’avons engagée», insiste Rouzbeh Taheri. «Nous avons protesté. Mais les sociétés immobilières n’écoutent que les actionnaires et le gouvernement fédéral ne fait rien. Il n’y a plus aucun sens à discuter. Il faut agir», explique-t-il.

L’objectif du collectif est de «reprendre le contrôle du marché» en expropriant les propriétaires de plus de 3000 logements. «Nous voulons que la plus grande partie du parc revienne aux mains de coopératives ou des sociétés municipales», explique-t-il.

Sondages favorables

Les chances d’obtenir le nombre de signatures nécessaires pour un référendum ne sont pas nulles. Selon deux sondages, la majorité des Berlinois estime que l’expropriation serait justifiée. La gauche radicale (Die Linke), qui fait partie de la coalition dirigeante à Berlin, est favorable à cette initiative.

Même si les référendums ne sont pas contraignants, ils ont déjà permis d’obtenir la recommunalisation du service des eaux ou d’empêcher l’urbanisation de l’ancien aéroport de Tempelhof. Cette fois, le collectif s’appuie sur l’article 15 de la Constitution allemande, qui autorise la resocialisation des biens privés s’ils sont nécessaires à la communauté. «Plus de 240'000 logements sont concernés. Plus d’un demi-million de personnes seraient protégées d’un seul coup», se félicite Rouzbeh Taheri.

«La modernisation des logements est une combine qui permet de contourner la loi sur l’encadrement des loyers»

La principale société immobilière visée est Deutsche Wohnen, numéro 1 du marché berlinois avec plus de 110'000 logements. Créée en 1998 par la Deutsche Bank et appartenant aujourd’hui en partie au fonds d’investissement américain BlackRock, elle est accusée d’utiliser tous les moyens pour augmenter les prix. «La modernisation des logements, par exemple, est une combine qui permet de contourner la loi sur l’encadrement des loyers», explique Rouzbeh Taheri.

Deutsche Wohnen a réalisé en 2018 un résultat opérationnel de 480 millions d’euros (+11%) et vient d’augmenter les dividendes versés aux actionnaires (+9%). «L’avidité de ces sociétés n’a pas de limites. Sur 1 euro de loyer versé, 38 centimes vont directement aux actionnaires. Dans les rapports d’activité, on peut lire que ces loyers à Berlin ont encore une marge de progression de 30%», s’offusque Rouzbeh Taheri.

Mauvaise cible

Pour les investisseurs, le collectif se trompe de cible. «La responsabilité est clairement politique. Berlin construit trop peu pour répondre à la demande, si bien que la pénurie atteint aujourd’hui 100'000 à 200'000 logements. Les élus – actuels – ont privatisé la moitié des HLM dans les années 90 et n’ont rien construit pendant dix ans», déplore un investisseur étranger qui souhaite garder l’anonymat dans un débat jugé «nauséabond». «On ne va pas changer les choses d’un coup de baguette magique avec des méthodes dignes du régime communiste est-allemand», peste-t-il.

«L’expropriation ne créera aucun nouveau logement et les locataires perdront au change. La seule réponse au problème est de construire plus», rétorque Michael Zahn, le patron de Deutsche Wohnen, qui se défend de louer à des prix exorbitants (6,71 euros le m2 en moyenne, selon le rapport d’activité). Enfin, la mairie de Berlin a évalué de 29 à 36 milliards d’euros le montant des indemnités à verser à ces sociétés en cas d’expropriation. Une somme astronomique, payée par les contribuables, et qui ne sera pas investie dans la construction de logements sociaux, préviennent les experts de l’immobilier.

Créé: 05.04.2019, 21h05

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