Pourquoi les irréductibles gilets jaunes ne lâchent rien

FranceAprès deux mois de mobilisation, ils refusent de rentrer chez eux. Macron ne les a pas convaincus et le grand débat national annoncé les laisse sceptiques. Sur les ronds-points, ils ont aussi trouvé une nouvelle famille. Reportage.

Sur le rond-point de Boigoin-Jallieu, les gilets jaunes se retrouvent en famille. Entre ressentiment et sentiment de fraternité, ils refont la France et refusent de rentrer chez eux.

Sur le rond-point de Boigoin-Jallieu, les gilets jaunes se retrouvent en famille. Entre ressentiment et sentiment de fraternité, ils refont la France et refusent de rentrer chez eux. Image: Joëlle Meskens

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Sur le rond-point des Buissières, à l’entrée de l’autoroute qui relie Lyon au tunnel du Fréjus, flotte encore un drapeau jaune. Du piquet érigé au plus fort du mouvement, il ne reste qu’un parasol fluo, quelques chaises cassées et un brasero que Pascal, 63 ans, vient rallumer presque chaque matin en amenant du bois dans sa camionnette. Leur cabane a dû être démontée. Ordre de la gendarmerie. Mais les gilets jaunes ne se sont pas résignés.

«On veut nous chasser. J’ai eu une amende de 135 euros pour interdiction de stationner. Mais on ne partira pas», jure cet ancien ouvrier, 45 ans consacrés à l’usine et une retraite de 1500 euros. «On est fatigué, bien sûr, mais on ne va pas s’arrêter », embraye Brigitte, 62 ans, une vie passée au Smic dans la carrosserie et la peinture avant de toucher une pension de 700 euros. « J’ai été femme d’artisan et j’élevais nos deux enfants. Cela ne comptait pas.»

Ce matin-là, dans le froid humide, ils sont une dizaine à se retrouver comme ils le font depuis près de deux mois. «Le samedi, on peut être deux cent cinquante!», insistent-ils. Un concert presque ininterrompu de klaxons les encourage toujours. «Parfois, on nous insulte mais c’est rare. On a reçu tellement de nourriture qu’il a fallu partager le surplus», disent-ils. Dans le bourg, le nombre de gilets sur les tableaux de bord reste impressionnant. Une voiture sur quatre ou cinq est colorée de jaune.

« Des cailloux pour les gendarmes »

Sur ce rond-point de Bourgoin-Jallieu, 29'000 habitants à 40 kilomètres de Lyon, les mesures annoncées par Emmanuel Macron n’ont pas eu raison de la colère. «Il nous reprend d’une main ce qu’il nous donne de l’autre», critique Brigitte. A chaque jour, l’hostilité ne fait même que monter. «Dans ses vœux, il a parlé de nous comme d’une foule haineuse», s’insurge la retraitée, fièrement coiffée d’un bonnet à cornes de «gauloise réfractaire».

La violence n’a pas non plus douché la motivation. Ici, les gilets qui pour la plupart ne sont jamais montés à Paris, n’ont rien de casseurs. Au pire, ils ont levé les barrières du péage, disent-ils. Cela n’empêche pas certains d’approuver la cagnotte de 100.000 euros en faveur du boxeur, cogneur de gendarmes. «On avait gazé ses proches, ça l’a énervé», relativise Daniel, ancien chaudronnier, qui fait encore des petits boulots de serrurerie pour arrondir ses fins de mois. «Moi aussi, j’aurais donné pour le boxeur. Mais aux gendarmes, je filerais des cailloux!»

«Marine Le Pen était droguée»

Ici, c’est surtout des violences policières que l’on parle. Sur le terre-plein, dix croix jaunes ont été érigées. Hommage aux victimes du mouvement. Certaines ont été arrachées. Brigitte, qui tutoie d’emblée, tend son téléphone portable. «Regarde toutes ces gueules cassées, ce sont des manifestants victimes de flash-balls. Mais de tout ça, on ne parle pas!»

Les médias en prennent pour leur grade. Chacun est persuadé qu’ils cachent quelque chose. L’un: «Le gouvernement a engagé des policiers européens, des mercenaires pour que des policiers français n’aient pas à cogner sur d’autres Français.» L’autre: «Un engin de chantier qui parvient à défoncer un ministère sans qu’on l’arrête, c’est bizarre, non?» Un troisième: «On a parlé de 300'000 manifestants en novembre alors que même dans les villages on en comptait 500, ça ne tient pas la route.» Un dernier: «Au débat présidentiel, ils ont drogué Marine Le Pen. Tout le monde a bien vu qu’elle n’était pas dans son état normal.»

« La poissonnière et Robespierre »

Sur le rond-point, on parle très peu politique. Jean-Jacques se présente comme un «anti fasciste historique». «Je me suis toujours battu contre les Le Pen». Lui se décrit comme «à fond contre Macron» et pourtant comme centriste. «Je suis pour les petits patrons, mais contre Carlos Ghosn». Le voisinage avec des électeurs du Rassemblement National ne le gêne pas. «En 1789, il y avait à la fois la poissonnière et Robespierre. Dans ma famille et parmi mes amis aussi, il y en a. Il faut voir ce qui nous rassemble.» Le déclassement lié à la désindustrialisation, par exemple. Lui qui vend des maisons se dit bien placé pour l’observer. «Chaque jour je vois des gens qui n’auront jamais leur financement pour acheter un pavillon.»

Les gilets jaunes ont consigné leurs revendications. «Hausse du pouvoir d’achat, baisse de la TVA sur les biens de première nécessité, référendum citoyen», énumère Brigitte. «Mais il y en a plein d’autres: qu’on arrête de payer la retraite des anciens présidents, par exemple. Si Macron part à 44 ans: le peuple va payer jusqu’à la fin de ses jours?» Pour elle, c’est de cette Europe qu’il faut sortir. «Les fruits d’Espagne tirent les prix vers le bas. Idem pour les Polonais sur les chantiers.» Les gilets jaunes ne disent pas non au débat national qui va s’ouvrir. Mais le scepticisme est de mise. L’affaire Chantal Jouanno, qui a démissionné alors qu’elle devait chapeauter cette grande consultation, a remis une pièce dans la machine. «Elle touchait 14'000 euros par mois, mais on mettra quelqu’un d’autre qui aura le même salaire», critique Pascal.

« Un verre, Mémère ? »

L’amertume est sur toutes les lèvres. Pourtant, c’est l’amitié que beaucoup sont venus chercher au rond-point. «Un verre, Mémère?» On sert le café dans des gobelets de la coupe du monde. «Garde-le!», insiste Jean-luc. On propose une cigarette. On tend une quiche maison. On vante le vin chaud préparé par «la petite dame au Monsieur».

«C’est dingue le nombre de rencontres qu’on a faites sur ici», s’emballe Gérard, qui travaillait dans la pub’, «enfin, dans les panneaux». Lui dit qu’il n’est pas le plus à plaindre. «Mais je ne me voyais pas rester le derrière sur ma chaise.» A l’heure du déjeuner, coup de fil à sa femme. «S’il te plaît, laisse-moi rester un peu.» C’est oui, alors l’œil pétille. «Je vais fêter mon 68e anniversaire ici».

... des mariages jaunes....

Au réveillon, lui qui n’a pas d’enfants était déjà là, offrant ses huîtres, son vin blanc, et ses tours de magie. Question animation, ça lui rappelait presque quand il était en Angleterre un jour de Saint-Patrick. « Il y avait un chanteur italien, c’était formidable. Je me suis rendu compte que ce soir-là, je n’avais pas arrêté de sourire. Toute la soirée, sans arrêt, j’ai souri. C’était fou». «On a même sympathisé avec des prostituées», racontent les gilets jaunes. «A cause de notre piquet, elles ne pouvaient plus faire le tapin, on leur a offert des chocolats.» Un couple l’assure: il finira par y avoir des mariages jaunes.

C’est aussi pour ça que les manifestants ne veulent pas rentrer. Le rond-point, c’est devenu leur famille.

JOËLLE MESKENS (BOURGOIN-JALLIEU - ISERE)

Créé: 11.01.2019, 19h13

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