«Le Kremlin est dans une logique va-t-en-guerre»

RussieTrois questions à Manon Loizeau, spécialiste de la Russie, journaliste et auteur du documentaire «Tchétchénie, une guerre sans traces», présenté à Genève dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains.

Manon Loizeau, journaliste et auteur du documentaire «Tchétchénie, une guerre sans traces».

Manon Loizeau, journaliste et auteur du documentaire «Tchétchénie, une guerre sans traces». Image: Georges Cabrera

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Trois questions à Manon Loizeau, spécialiste de la Russie, journaliste et auteur du documentaire «Tchétchénie, une guerre sans traces», présenté à Genève dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains.

– Que pensez-vous de la situation en Ukraine ?

Je suis très pessimiste. J’ai le sentiment que le Kremlin est dans une logique va-t-en -guerre qui laisse présager le pire. J’étais en Russie toute l’année dernière. En février, je suis partie en reportage pour couvrir les événements à Kiev. Quand je suis rentrée à Moscou, au lendemain du bain de sang de Maïdan, la moitié de mes amis ne me croyait pas. Ils ne savaient pas qu’il y avait plus de 70 morts, ils pensaient que c’étaient tous des fascistes.

En allumant la télévision, j’ai découvert le rouleau compresseur de la propagande russe. Aux heures de films sur les bombardements de l’OTAN à Belgrade , succédaient des reportages à Donetsk qui donnaient la parole à des gens expliquant que des femmes avaient été éventrées et que des bébés avaient été violés et décapités.

J’ai vécu dix ans en Russie, la propagande a toujours été omniprésente, mais je n’ai jamais vu ça, ça dépassait l’entendement. Il n’y a plus aucune chaîne d’opposition en Russie, les informations sont relayées par les médias d’Etat acquis à la cause du Kremlin pour qui ceux qui sont contre l’action des prorusses dans l’est de l’Ukraine sont des traîtres.

Que cherche Poutine ?

Poutine a eu une réaction passionnelle et totalement disproportionnée, poussée par des forces ultranationalistes et de redoutables idéologues de la grandeur russe, mais je pense néanmoins qu’il faut privilégier le dialogue et les négociations et qu’il aurait fallu le faire dès le départ pour tenter de sauver la paix. Poutine est un redoutable joueur d’échecs , il faut essayer de jouer mieux que lui.

Plus le temps passe, plus le fossé se creuse entre les Russes et nous. Avant seuls les Américains étaient identifiés comme des ennemis, désormais les Européens le sont aussi, ce qui m’attriste énormément parce que j’aime la Russie et le peuple russe. Il y a quelques mois je suis allée à une manifestation organisée autour de l’arrivée de la Crimée dans la Fédération de Russie et pour la première fois je me suis fait agresser parce que j’étais française. Ceux qui m’ont pris à partie n’étaient pas des extrémistes, c’étaient des gens de bonnes familles persuadés que la France est contre eux et qu’elle cherche à empêcher la Russie de devenir une grande puissance.

J’ai ressenti une haine incroyable. Aujourd’hui la situation est telle que beaucoup de mes amis pensent à émigrer parce que qu’ils pensent que Vladimir Poutine est dans une fuite en avant dans la violence et qu’il ne sait pas où il va. Comme l’a dit Angela Merkel, on a l’impression qu’il est en train de se faire dépasser par une aile guerrière qui veut une guerre totale avec l’Ukraine. Et l’Ukraine ce n’est pas la Tchétchénie, c’est l’Europe.

Que pensez-vous de l’assassinat de l’opposant Boris Nemstov ?

Cet assassinat est des plus inquiétants. Pour l’instant, c’est difficile de dire que c’est le Kremlin qui l’a commandité, ce d’autant que Boris Nemstov ne le menaçait pas . Mais son assassinat vendredi soir alors qu’il avait appelé à une grande marche contre la guerre en Ukraine n’est pas un hasard. C’était un des opposants les plus virulents et un des seuls encore actifs, Alexeï Navalny étant en résidence surveillée. Dans le contexte de tensions actuelles, ce meurtre résonne comme le signe avant-coureur d’une dégradation de la situation.

Vous avez découvert la Tchétchénie lors de la première guerre entre 1994 et 1996, en tant que correspondante pour Le Monde, depuis vous n’avez jamais cessé d’y retourner, pourquoi ?

J’avais et j’ai toujours la Tchétchénie dans la tête. Je crois que ce conflit a été très marquant pour tous ceux qui l’ont vécu, d’une manière ou d’une autre. Tous les gens qui ont essayé de témoigner de cette guerre oubliée ont ressenti une certaine culpabilité à l’idée de ne pas y retourner. Cette violence de l’oubli et de l’indifférence totale de tout ce qu’on pouvait écrire, photographier ou filmer, nous a profondément interpellés.

Pendant la deuxième guerre, de 1999 à 2004, les Russes ne voulaient pas de témoins , Moscou n’autorisait pas la présence de journalistes étrangers, sauf dans des voyages organisés par le Kremlin et encadrés par l’armée. On s’est donc retrouvé dans l’impossibilité de couvrir les deux camps.

Les quelques journalistes et photographes qui ont décidé de s’y rendre malgré tout ont été obligés de travailler dans la clandestinité aux côtés des civils. Cette situation nous a amené à nouer des liens très forts avec ces gens soumis aux bombardements aveugles de l’armée russe et pris au piège d’un conflit d’une violence inouïe. Ne plus en parler relèverait de l’ultime trahison. Pour par part, je reconnais que ça relève de l’obsession.

Créé: 03.03.2015, 15h16

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