La crainte de la violence et celle du complot se font face

«Gilets jaunes»Avant un 4e samedi de manifestations, la peur d’incidents très graves cohabite avec les thèses conspirationnistes sur internet.

La démission du président de la République est une des principales revendications des plus durs des «gilets jaunes».

La démission du président de la République est une des principales revendications des plus durs des «gilets jaunes». Image: Lucas Barioulet/ AFP

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Cette fois-ci, la placidité n’est plus de mise, et après avoir depuis le début de la crise joué la carte d’un essoufflement des «gilets jaunes», le gouvernement change désormais de ton et ne cache plus son inquiétude. Les mots sont forts: l’Élysée laisse entendre sa crainte de manifestations «d’une très grande violence», samedi à Paris, des conseillers du président cités par «Le Figaro» estiment qu’«on est dans une tentative putschiste», et une note des services de renseignement évoque même «des appels à tuer et à se munir d’armes à feu pour s’en prendre à des parlementaires, au gouvernement, à l’Exécutif et aux forces de l’ordre».

Il y a bien sûr une part de dramatisation et la volonté de prendre date au cas où de graves débordements se reproduiraient, mais la nature même du mouvement des «gilets jaunes» est d’échapper à tout contrôle et cela augmente le sentiment d’imprévisibilité. Du côté de la police aussi, les tensions sont perceptibles. «Le Parisien» rapporte un appel lancé par un avocat spécialisé dans la défense des policiers, Me Laurent-Franck Lienard. Sur son compte Facebook, il les invite à garder leur calme malgré la violence des affrontements: «Appliquer un tir létal sur un manifestant ou un casseur peut conduire directement à la guerre civile et au chaos», avertit-il après avoir reçu les confessions de certains policiers qui ont hésité à le faire samedi passé…

Manipulation et complot

Cette atmosphère de tension se retrouve également chez les «gilets jaunes», où l’exaspération nourrit des sentiments de manipulation et de complots. Mardi, au rond-point Lazzaro près de Caen, plusieurs interlocuteurs sont convaincus que la violence est souhaitée par le gouvernement. Stéphanie parle d’une vidéo où l’on voit, affirme-t-elle, des casseurs issus d’un groupe de policiers. Une théorie qu’on retrouve sur les réseaux sociaux, par exemple Louise Guersan sur le site de Riposte Laïque. «Ils ont armé des casseurs, des vrais ceux-là, les milices de Macron», affirme-t-elle, et cela pour justifier l’ordre donné de «tirer dans le tas».

Sur le même rond-point, Simone veut destituer Macron parce que «s’il signe l’accord de l’ONU, le 10 décembre, on va avoir des immigrés par millions». Sur le rond-point, ça chauffe. Gérard la traite de raciste et d’idiote, mais sur les réseaux sociaux, la thèse de Simone fait fureur. Il s’agit du Pacte des migrations, une déclaration qui n’aura pas d’effets juridiques pour les États, mais qui veut instituer un guide de bonne pratique en matière de migration et qui doit être signé lors du Sommet de Marrakech, les 10 et 11 décembre.

Lancées par l’extrême-droite et le Rassemblement national, les pétitions qui dénoncent ce pacte et y voient la porte ouverte à «900'000 immigrés par an uniquement pour la France», tournent en boucle chez les «gilets jaunes». On notera que sur ce point, la Suisse est du côté des gilets jaunes, puisque le Conseil fédéral a décidé de ne pas signer le pacte de Marrakech.

S’ils se méfient de l’ONU, les «gilets jaunes» ont pu croire qu’ils en avaient le soutien. Dimanche 25 novembre, un communiqué de presse du «Conseil de Genève des droits de l’homme et de la justice» appelait le gouvernement français à «répondre aux demandes des «gilets jaunes». Diffusé sur le site Genevacouncil.com, tout était fait pour créer la confusion avec le Conseil des droits de l’homme de l’ONU et de fait, les réseaux sociaux se sont enflammés. En réalité, il s’agit d’une organisation fantôme dont le site est hébergé aux États-Unis. Ce lundi, un second communiqué affirmait que le gouvernement français est «responsable de la montée des manifestations populaires dans le pays». Le premier communiqué a été repris par lesobservateurs.ch, le second par profession-gendarme.com, une autre association fantôme.

Macron «l’imposteur»

«Fake news», complotisme, une dernière vidéo abondamment relayée chez les «gilets jaunes» pour discréditer le président Macron est le fait d’un ancien officier de marine, retraité de 70 ans, Serge Petitdemange. Partant d’un décret signé par Manuel Valls en décembre 2016, il élabore une extravagante théorie selon laquelle la Constitution de la Ve République n’est plus valide et que par conséquent l’élection d’Emmanuel Macron est une imposture…

Malgré la popularité de ces théories sur les réseaux sociaux, impossible de dire si une partie importante ou plutôt négligeable des «gilets jaunes» y adhère vraiment. Comme le relève Rudy Reichstadt, le directeur de Conspiracy Watch dans «Le Point», ce sont surtout «les sites complotistes les plus consultés et les plus influents» qui se mettent «au diapason du mouvement». En fait, les «gilets jaunes» fascinent la «complosphère», mais il n’est pas sûr qu’eux-mêmes en soient fascinés.

(24 heures)

Créé: 06.12.2018, 21h45

La tentation du retour à la violence politique

Analyse d'Alain Rebetez, correspondant à Paris

Petit à petit, les nouvelles tombent et Paris se claquemure: samedi, la tour Eiffel sera fermée, l’Opéra Bastille et le Palais Garnier aussi, les magasins des Champs-Elysées, une dizaine de musées également, dont le Grand Palais… Le Louvre et Orsay hésitent encore.

Parallèlement, le premier ministre fait savoir que 89 000 policiers seront mobilisés dans tout le pays, il évoque l’usage de plusieurs véhicules blindés dans la capitale.

Tout cela pour un mouvement, les «gilets jaunes», qui bénéficie selon le dernier sondage du soutien de 72% de la population, même si, à une très large majorité, les Français condamnent les violences de samedi dernier (82%). En somme, on approuve un mouvement dont on déplore les violences.

Certes, on peut s’attacher à distinguer les «gilets jaunes» des casseurs ou des activistes d’extrême gauche et d’extrême droite qui profitent de la situation. Mais tant que la population soutiendra le mouvement, cette distinction est un peu artificielle: en réalité, on peut estimer sans cynisme que les violences ont contribué à faire reculer le gouvernement et supprimer les hausses de taxes annoncées.

Si de graves destructions devaient se reproduire samedi, si des vies en étaient les victimes, les conséquences politiques pourraient être très lourdes. Mais tout dépend du côté vers lequel basculera le jugement populaire. Et au fond, beaucoup, en France, sont prêts à prendre ce risque.

Pas seulement les casseurs, pas seulement les activistes extrémistes, pas seulement les «gilets jaunes» radicalisés, mais aussi les dirigeants du Rassemblement national et de la France insoumise, qui rejettent la responsabilité des violences du seul côté du gouvernement.

Face à eux, les voix qui appellent au dialogue et à saisir la main très tardivement tendue du gouvernement semblent encore peu nombreuses. Pourtant, c’est le cas des syndicats et des milieux patronaux. Puissent-ils s’entendre et se faire entendre, afin qu’on n’assiste pas au retour, en France, de la violence politique.

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