Merkel et Hollande alliés pour des quotas de migrants

Afflux de requérants d’asileLors de sa visite à Berne, la chancelière allemande a annoncé que Berlin et Paris vont plaider pour l’accueil des réfugiés selon des quotas contraignants. Mais il reste du chemin…

Image: Reuters

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L’odyssée dramatique des requérants d’asile syriens vers l’Europe a déteint sur la visite officielle d’Angela Merkel hier à Berne. On y a certes parlé des problèmes «difficiles» à régler pour trouver une solution sur les Bilatérales, mais le sujet phare a tourné autour de la migration. A l’heure de la conférence de presse au Berner Hof, la chancelière allemande a annoncé qu’elle s’était mise d’accord avec la France pour défendre l’introduction de quotas de migrants contraignants à chaque pays de l’Union européenne (UE). Une alliance importante qui devrait peser dans la volonté affichée également à Bruxelles de mieux répartir l’accueil au sein de l’UE.

«J’ai parlé ce matin au téléphone au président François Hollande», a expliqué la chancelière à Berne. «La position franco-allemande, que nous allons transmettre aux institutions européennes, est la suivante: nous devons obéir à des principes de base, à savoir que ceux qui ont besoin de protection […] la reçoivent et que nous avons besoin de quotas contraignants au sein de l’Union européenne pour se partager les devoirs. C’est le principe de solidarité.»

Comment imagine-t-elle la mise en place de cette clé de répartition obligatoire et permanente? Elle souhaite d’abord que l’UE* gère de vastes centres d’enregistrement en Italie et en Grèce. Les migrants qui méritent protection seraient ensuite dispatchés dans tous les pays de l’UE. La taille du pays et la puissance économique y joueraient un rôle.

Cette volonté de répartir le fardeau des réfugiés équitablement sur chaque pays ne signifie pas que la chancelière allemande ouvre grand les frontières. «Ceux qui viennent pour de pures raisons économiques ne peuvent pas prétendre à une protection durable et doivent quitter le pays.»

Angela Merkel s’est dite très intéressée par le projet suisse des grands centres fédéraux pour accélérer le traitement des demandes d’asile. «Cela peut être un modèle pour l’Europe», a-t-elle déclaré devant une Simonetta Sommaruga comblée d’aise. La présidente de la Confédération aurait pu cependant faire remarquer à la chancelière que le fameux «modèle suisse» de l’asile est lui-même issu d’un pays de l’UE, à savoir les Pays-Bas.

Simonetta Sommaruga a préféré souligner combien l’Allemagne et la Suisse étaient liées, telles «deux sœurs». Et elle a félicité Angela Merkel pour ses déclarations fortes contre le racisme antiréfugiés.

120'000 places à se répartir

Dans la foulée de l’annonce d’Angela Merkel, la Commission européenne a fait savoir qu’elle allait demander aux Etats membres de répartir en urgence 120 000 réfugiés supplémentaires au sein de l’UE, avec l’idée de soulager la Grèce, l’Italie et la Hongrie. Cette proposition s’ajoute à la réinstallation de 40 000 migrants, accord qui avait été très péniblement négocié en mai. Un accord que les organisations humanitaires avaient qualifié de minimaliste et honteux pour l’Europe. D’autant que dans les faits, seules 32 000 places ont été offertes.

Trois mois plus tard, et devant des arrivées massives par la route des Balkans, les positions ont-elles la moindre chance de bouger sur l’accueil des réfugiés et leur répartition au sein de l’UE? Hier, l’annonce franco-allemande a coïncidé avec l’énorme émotion suscitée par la photo d’un enfant syrien mort, échoué sur une plage, qui est devenu en quelques heures le symbole de l’ensemble des tragédies de la migration (lire ci-contre). Mais derrière les déclarations émues, combien d’Etats semblent prêts à s’engager vraiment dans le changement de cap préconisé par Berlin et Paris?

Cameron sous pression

Au Royaume-Uni, David Cameron, acculé par des tabloïds qui ont vite retourné leur veste sur la crise des migrants, a dit toute son émotion devant les photos de l’enfant syrien. «Nous accueillons des milliers de réfugiés et nous continuerons à le faire, en concertation avec nos partenaires européens», a-t-il dit, mais sans rien annoncer de concret. Il faut dire que la veille, David Cameron assurait encore qu’il fallait cesser de prendre en charge davantage de réfugiés du Moyen-Orient et se concentrer sur les efforts à réaliser pour apporter la paix et la stabilité aux régions en guerre.

Mais la pression monte contre ce gouvernement britannique qui n’a daigné accueillir que 216 «personnes vulnérables» en tant que réfugiés depuis mars 2014 et accordé l’asile à 5000 Syriens en quatre ans. Les critiques pleuvent de toutes parts. Le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Nils Muiznieks, relevait hier que le Royaume-Uni faisait «beaucoup moins» d’efforts que d’autres, «comme l’Allemagne et la Suède qui accueillent des milliers de Syriens».

Mais surtout, les critiques émergent à l’intérieur même du pays. Une pétition pour l’accueil des migrants avait réuni 200 000 signatures sur le site du Parlement, tandis que les églises, les dirigeants travaillistes en pleine campagne électorale, des personnalités comme l’actrice Emma Thompson, et désormais même les tabloïds, bien peu tendres avec les migrants jusqu’ici, somment le gouvernement d’agir avec un esprit d’ouverture.

Même pression pour Mariano Rajoy, lui aussi accusé d’immobilisme face au drame humanitaire qui se joue. Comme David Cameron, le chef du gouvernement espagnol a fait part de son émotion, mais en insistant sur le fait qu’«il faut résoudre la crise en Syrie». Lundi, il avait déclaré que son pays entendait accueillir 2739 des 40 000 demandeurs d’asile actuellement en Grèce et en Italie. Anticipant sur la perspective de quotas de répartition, le gouvernement conservateur pose déjà ses conditions: il réclame que l’on tienne beaucoup plus compte de critères comme le taux de chômage, de 22,3% en Espagne, et non du PIB et du nombre d’habitants, comme le prévoit la Commission européenne.

Moins chipoteur est son voisin portugais, pourtant en crise, qui s’est dit prêt hier à accueillir «un nombre plus important» de réfugiés et migrants que les 1500 proposés jusqu’ici. Reste à savoir combien…

A l’Est, le front du refus

Guère plus de salut à l’Est pour l’accueil contraint de migrants, où les chefs de gouvernement tchèque, slovaque et hongrois devraient consolider le «front du refus» des quotas européens, lors d’une réunion qui doit se tenir aujourd’hui à Prague. Hier, Viktor Orban, en visite à Bruxelles, a donné le ton en affirmant que le problème de l’accueil des migrants n’était «pas européen, mais allemand», à partir du moment où les migrants n’ont aucune intention de rester dans les pays de l’Est.

Au milieu de cette fermeture, seule la Pologne se démarque. La cheffe du gouvernement Ewa Kopacz, a certes réitéré son opposition aux quotas automatiques, mais se dit prête à revoir les chiffres de l’accueil selon un engagement volontaire. «Nous avons l’obligation morale de nous occuper des migrants qui n’ont plus où rentrer», a-t-elle dit hier. Pas sûr toutefois que cet assouplissement polonais parvienne à infléchir la position des pays de l’Est membres de l’UE. Hier, la police tchèque de Breclav (sud-est) a bien daigné faire un geste pour les migrants: elle n’inscrira plus de numéro sur la peau des personnes interpellées pour les identifier; elle se contentera de leur mettre des bracelets en plastique…

A n’en pas douter, l’alliance franco-allemande va peser de tout son poids ces prochaines semaines, dès le sommet européen du 14 septembre, pour faire accepter l’idée d’une plus juste répartition des migrants et la nécessité de reconnaître aux Syriens le statut de réfugié, de manière unanime, au sein de l’UE. Mais au vu des résistances plus ou moins affichées ouvertement, on est encore loin de la politique migratoire européenne commune dont rêve la chancelière allemande.

Créé: 04.09.2015, 06h52

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A la gare centrale de Budapest, les réfugiés pris au piège de la pagaille européenne

Quand le cordon policier interdisant l’accès à la gare Keleti aux migrants se volatilise subitement jeudi matin, la cohue est immédiate pour tenter d’embarquer à destination de l’Allemagne. Mais bien vite, des messages diffusés en anglais par haut-parleurs font l’effet d’une douche froide: «Les trains internationaux sont suspendus.» Etrange précision de la direction de la gare: «Les billets internationaux sont valables pour les trains domestiques.» Alors, faute de mieux, c’est dans les wagons d’un train à destination de Sopron, proche de la frontière avec l’Autriche, que l’on se masse. «Où va ce train, en Autriche?» demande en montant une jeune fille à une famille de Hongrois désemparés et qui refusent de lui répondre. «Aucun train pour l’Allemagne?!» lancent les migrants aux journalistes présents en nombre. «Sopron, c’est où? Peut-être que de là on peut ensuite traverser la frontière à pied…» s’interrogent des Afghans penchés sur le GPS d’un smartphone. Ils sont prêts à tout pour quitter l’enfer qu’est devenu l’endroit, transformé en un camp de réfugiés où plusieurs milliers de personnes survivent entassées depuis parfois dix jours.

Dans cette atmosphère dramatique, un détail retient l’attention: la locomotive du train célèbre l’ouverture du «rideau de fer» par les Hongrois et «une Europe sans frontières». En 1989, les Allemands de l’Est ont réussi à franchir la frontière autrichienne, les Syriens, Afghans et autres Pakistanais réussiront-ils, vingt-six?ans plus tard? On l’apprendra peu après le départ du train: ses passagers sont tombés dans un subterfuge qui consistait à les acheminer au camp de réfugiés de Bicske, 30?km à l’Ouest de Budapest. Une manœuvre particulièrement sordide sans doute destinée à désengorger temporairement les abords de la gare et à satisfaire les autorités allemandes et autrichiennes. Ces dernières ont sommé les Hongrois – qui avaient laissé partir des trains lundi à destination de Vienne – de remplir leurs obligations, malgré l’afflux qui submerge les autorités: pas de visa, pas de voyage.

Sur le quai numéro 8, restent un millier de visages dépités et hagards, un père qui essaie de sourire à un photoreporter, un enfant dans chaque bras, un bébé que l’on a allongé sur un sac de couches qui pleure… Les annonces contradictoires, les rumeurs (des trains affrétés spécialement pour les Syriens par l’Allemagne sont en route!), et les espoirs déçus rythment leur vie depuis plusieurs jours.

En Hongrie, les réfugiés sont pris au piège par l’incapacité des pays de transit et de destination à s’accorder sur une stratégie commune, par une régulation de Dublin qui fait reposer un fardeau bien trop lourd sur ce pays de 10 millions d’habitants en première ligne, contraint d’administrer toutes les demandes d’asile. Ils sont aussi victimes du gouvernement xénophobe de Viktor Orban, beaucoup plus soucieux de son gain politique immédiat que de considérations humanitaires. Au moment où le train quittait la gare, un député du parti chrétien (KDNP) de la coalition gouvernementale considérait ainsi que les migrants, ne pouvant ni ne voulant s’intégrer, seraient conduits au terrorisme. C’était au cours d’une session parlementaire qui doit déboucher, vendredi, sur le déploiement de l’armée dans l’espace frontalier avec la Serbie, parmi un ensemble d’autres mesures très controversées. Plusieurs milliers de personnes ont protesté mercredi et jeudi soir dans la capitale hongroise contre la «campagne de peur» lancée par le gouvernement.

Corentin Léotard Budapest

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