«La migration est en baisse mais on n’a rien réglé!»

Méditerranée Les arrivées ont fondu de moitié et le nombre de morts en mer diminue. Le professeur Étienne Piguet décrypte les causes et les défis.

L’ONG espagnole Proactiva Open Arms a secouru mardi cette Camerounaise, qui aurait été abandonnée en mer par les gardes-côtes libyens. Une image qui a fait le tour des médias.

L’ONG espagnole Proactiva Open Arms a secouru mardi cette Camerounaise, qui aurait été abandonnée en mer par les gardes-côtes libyens. Une image qui a fait le tour des médias. Image: REUTERS

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Le regard hagard de Josepha a fait la une des journaux italiens. Mardi, la Camerounaise de 40 ans a été sauvée des eaux par les secouristes espagnols de l’ONG Proactiva Open Arms. En hypothermie et en état de choc, elle a été repêchée à 80 milles marins au nord-est de Tripoli, survivant dans les restes d’un canot pneumatique dégonflé, accrochée aux planches qui flottaient encore. À ses côtés, deux cadavres, dont celui d’un enfant mort peu avant l’arrivée des secours. L’ONG accuse les gardes-côtes libyens d’avoir sciemment abandonné ces trois personnes et crevé leur canot parce qu’elles refusaient de monter à bord du navire.

«Cette histoire est montée de toutes pièces», s’est emporté le porte-parole des gardes-côtes libyens, Ayoub Gassim. Quant au nouveau ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini, chef de file de l’extrême droite, il a dénoncé «les mensonges et les insultes» de ceux qui ont immédiatement attaqué sa politique controversée. «Réduire les départs et les débarquements signifie réduire le nombre de morts (…) Je tiens bon, ports fermés et cœurs ouverts!»

Lundi, les chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) montraient que la tendance à la baisse est spectaculaire depuis deux ans: 50 872 personnes ont rejoint l’Europe par la mer entre le 1er janvier et le 15 juillet, contre 109'746 personnes au cours de la même période en 2017… et 241'859 en 2016! Par ailleurs, 1443 migrants sont décédés, en recul de 938 par rapport à l’an passé. Que faut-il en conclure? Étienne Piguet, professeur à l’Université de Neuchâtel, décrypte cette évolution.

– Y a-t-il moins de migrants? Sont-ils davantage empêchés de traverser? Ou découragés par la fermeture en Europe?
– Les trois facteurs entrent en jeu, mais leur importance varie dans le temps. Le nombre d’arrivées en Europe est en diminution constante depuis la vague de 2015-2016. La baisse est spectaculaire depuis l’an dernier, mais elle l’était encore davantage l’année précédente. À l’époque, le grand déclin s’expliquait par le changement politique en Allemagne et en Suède (ndlr: Angela Merkel n’invitant plus les migrants dans son pays), et surtout par l’accord passé avec la Turquie (ndlr: qui les empêche de passer en Europe).

– La baisse est-elle le résultat des méthodes musclées des gardes-côtes libyens?
– La baisse des migrants en Méditerranée centrale, c’est à la fois le résultat d’une volonté politique italienne de ne pas laisser débarquer les migrants en Europe et d’un accord passé avec la Libye pour les retenir sur ses rives. En ce sens, le mécanisme est comparable à ce qui avait été vu en Turquie. Mais dans le cas présent, il faut mentionner aussi les efforts menés par l’OIM pour organiser en Libye le retour des migrants dans leurs pays d’origine. Par ailleurs, les États européens ont mené des campagnes d’information dans les pays de départ et ceux de transit pour avertir que la plupart des Africains n’ont pratiquement aucune chance d’obtenir l’asile sur le Vieux-Continent. Cela semble avoir porté ses fruits: il semblerait que les flux aient nettement diminué par exemple à Agadès, au Nigeria, important point de passage sur la route migratoire. Bref, on décourage les départs, on retient les bateaux et on barre l’accès aux rives européennes. Avec pour corollaire, semble-t-il, une diminution du nombre de décès en mer.

– Pour la première fois, l’Espagne a enregistré plus d’arrivées que l’Italie. Les routes migratoires se sont-elles simplement déplacées?
– L’Espagne est devenue plus ouverte au moment où l’Italie se fermait. Mais il est difficile d’affirmer à ce stade que la hausse des arrivées sur la péninsule Ibérique est purement le résultat d’un déplacement des routes migratoires. Pour pouvoir analyser les chiffres, il faudrait connaître les origines des migrants…

– Les traversées en mer ne constituent qu’une petite partie des migrations vers l’Europe. Quelle est la tendance plus générale?
– Un indice, ce serait l’évolution du nombre de requêtes d’asile. Malheureusement, les statistiques ne sont pas immédiatement disponibles… alors que l’OIM recueille les chiffres presque en temps réel. Cela dit, on note tout de même que la tendance générale est, elle aussi, à la baisse.

– Pensez-vous que la baisse va se poursuivre? Sur quelles hypothèses travaillez-vous?
– Si les crises actuelles (ndlr: dont la Syrie) ne changent pas fondamentalement, je m’attends à voir le nombre de migrants diminuer encore, puis se stabiliser. L’Europe n’est ni en perte de contrôle ni face à un déferlement. Par contre, le Vieux-Continent n’a pas encore apporté de réponse satisfaisante au phénomène migratoire, qui ne va jamais disparaître. On ne va pas pouvoir stopper la migration, qui est aujourd’hui cinq fois plus importante, en moyenne, que dans les années 1980. Il y a de nos jours une multiplicité de moyens de se rendre en Europe quand on fuit son pays. On n’a pas développé de solution à ces demandes de protection permettant de respecter les droits fondamentaux. Le régime d’asile n’avait pas été prévu pour gérer pareille situation. Les voies d’immigration légale font défaut… même si je n’imagine pas qu’elles puissent suffire à régler la question. Il manque une clarification des modalités de protection.

Créé: 18.07.2018, 20h48

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Étienne Piguet, professeur à l’Université de Neuchâtel.

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