Pourquoi les ministres parisiens ne lâchent pas leur petit fief

FranceLa stratégie des ministres pour éviter le non-cumul des mandats et garder leur mairie au chaud…

Premier ministre mais aussi candidat à la mairie du Havre, Édouard Philippe fait campagne dans les rues de la ville normande.

Premier ministre mais aussi candidat à la mairie du Havre, Édouard Philippe fait campagne dans les rues de la ville normande. Image: AFP / Lou Benoist

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«La France est une monarchie républicaine», la formule est bien connue et les Français eux-mêmes le constatent plaisamment quand ils cherchent à vous initier aux secrets profonds de leur identité. Quand ils disent cela, ils pensent généralement au président, cette fonction à la pompe fastueuse qui, sous la Ve République, concentre tous les pouvoirs, toutes les attentes et toutes les haines.

Mais la monarchie républicaine déborde en réalité largement la seule fonction présidentielle. Il y a aussi les grands barons de la Cour, ces puissants suzerains qui gèrent leur région comme un fief, parfois confié à un vassal. La candidature du premier ministre Édouard Philippe à la mairie du Havre en est l’éclatante illustration. Petit rappel pour comprendre: avant d’être nommé premier ministre par Emmanuel Macron en mai 2017, Édouard Philippe était depuis sept ans maire du Havre et tout-puissant président de l’agglomération. Malheureusement pour lui, quand il entre au gouvernement, la règle du non-cumul des mandats le frappe: il doit démissionner de ses fonctions au Havre. À vrai dire, la loi ne l’y contraint pas, mais depuis Lionel Jospin, en 1997, c’est devenu une règle tacite qu’un ministre est censé consacrer tout son temps à son ministère. Emmanuel Macron attend des membres de son gouvernement qu’ils s’y soumettent.

À ce moment-là, Édouard Philippe n’est pas le seul à faire le sacrifice de ses mandats régionaux: Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur, quitte la mairie de Lyon, Gérald Darmanin, ministre des Comptes publics, fait de même à Tourcoing, Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement, lâche Forcalquier. Seul François Bayrou peut garder la ville de Paux, il est vrai qu’il n’a pas eu le temps de démissionner, un scandale l’ayant chassé du Ministère de la justice au bout d’un mois seulement…

Seulement voilà: un ministre qui abandonne ses fonctions de maire ne lâche pas forcément les rênes de la ville, bien au contraire. Il sait qu’un portefeuille est fragile et soumis aux humeurs présidentielles, et que par conséquent il est prudent de garder un pied-à-terre régional. Au Havre, comme à Lyon et à Tourcoing, le même scénario se reproduit: le maire confie la ville à son premier adjoint, à charge pour celui-ci de la lui restituer en cas de besoin… Tout cela se règle entre gens de bonne compagnie au sein du Conseil municipal. Pour Édouard Philippe tout s’est bien passé. Son successeur à la mairie du Havre a bien eu quelques petits problèmes l’an passé: il s’est avéré qu’il avait la fâcheuse habitude d’envoyer des photos de lui dénudé à des femmes qui n’avaient rien demandé.

Le scandale menaçant, Édouard Philippe lui a demandé de démissionner, puis il a désigné un nouveau successeur. Vendredi dernier, six semaines avant les élections municipales, il a annoncé qu’il serait tête de liste devant le maire actuel et que s’il était élu, il lui céderait la place pour rester premier ministre. «C’est assez bizarre comme démarche. Il veut être maire et il dit qu’il sera loin de la ville s’il est élu», réagit un habitant du Havre dans «LParisien». Certes, c’est un peu compliqué, mais s’il gagne, c’est un triomphe: il garde son pion au Havre et renforce sa position à Paris au point de gagner une stature présidentiable. S’il perd, en revanche, non seulement la mairie lui échapperait, mais son rôle de premier ministre se racornirait.

Gérald Darmanin joue une carte moins risquée: sa réélection à Tourcoing est pratiquement assurée, et la seule incertitude est de savoir s’il se consacrera à sa ville ou s’il la confiera à son fidèle adjoint pour rester ministre.

Car les fidèles adjoints, il faut parfois s’en méfier. Gérard Collomb en sait quelque chose. Quand, à 71 ans, fatigué de Paris, il a quitté le Ministère de l’intérieur, il a pu retrouver sans autre son siège de maire à Lyon. Mais l’homme qu’il avait placé à la tête de la métropole lui tient tête et ne veut pas laisser sa place. L’ancien adjoint chargé de garder la place au chaud deviendra un adversaire aux élections de mars. Ses chances sont faibles mais cela pourrait faire le jeu de l’opposition. Dur d’être un baron quand les vassaux se rebellent…

Créé: 04.02.2020, 22h55

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