«MSF a dû suspendre les sauvetages sous la menace de la Libye»

Monde Ce week-end, trois ONG ont stoppé leurs opérations en Méditerranée. Bruno Jochum dénonce le deal cynique passé avec l’Europe.

Trois ONG viennent de suspendre leurs opérations de secours en Méditerranée.

Trois ONG viennent de suspendre leurs opérations de secours en Méditerranée. Image: AP

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Des dizaines de milliers de migrants leur doivent la vie. Pourtant, trois ONG viennent de suspendre leurs opérations de secours en Méditerranée. Samedi, Médecins sans frontières a en effet annoncé que Prudence restait au port. Dimanche, l’organisation allemande Sea Eye et la Britannique Save The Children suivaient son exemple. En cause: les menaces prononcées par les autorités de Tripoli, qui ont décrété jeudi la création d’une vaste zone maritime de recherche et de sauvetage interdite aux navires étrangers. A MSF Suisse, le directeur général, Bruno Jochum, y voit le résultat d’un deal cynique entre Europe et Libye. Décryptage.

– Vous avez suspendu les opérations en Méditerranée en raison de menaces. Vos sauveteurs étaient-ils vraiment en danger?
– C’est très clair. A Tripoli, les gardes-côtes l’ont écrit noir sur blanc: dans la zone maritime qu’ils contrôlent désormais (et qui s’étend au-delà des eaux libyennes), ils ne veulent pas voir croiser de navires des ONG et ils ne garantiront pas leur sécurité. Ces derniers temps, des coups de semonce ont déjà été tirés contre les bateaux d’organisations humanitaires. Enfin, c’est Rome qui a averti MSF des menaces pesant sur nos navires. Plus précisément, c’est le Centre de coordination des sauvetages maritimes (MRCC).

– Deux ONG ont suivi votre exemple. Y en a-t-il d’autres qui poursuivent néanmoins les opérations en mer?
– Le navire de SOS Méditerranée était encore en mer ce lundi. Nous y avons une équipe de médecins. Mais en ce qui concerne les autres ONG, je n’ai pas la visibilité suffisante pour répondre. Ce que je peux vous dire, c’est que l’objectif des autorités est de faire partir les humanitaires…

– Les autorités libyennes vous accusent de contribuer au flux de clandestins. Votre simple présence n’est-elle pas un soutien aux passeurs?
– C’est absurde d’accuser les ONG. Savez-vous que les deux tiers des migrants sauvés en Méditerranée sont en fait recueillis par des navires gouvernementaux? Les ONG qui se sont mobilisées à partir de 2015 ont surtout pris la place des navires marchands. Ceux-ci sont obligés, par le droit de la mer, de secourir tout bateau en détresse, mais ils ne sont pas équipés pour accueillir à leur bord des centaines de migrants. Donc les humanitaires agissent en appui aux autorités. De plus, toutes les opérations sont coordonnées par le MRCC de Rome. Les autorités italiennes recueillent les signaux de détresse, désignent le navire qui devra aller porter secours et lui attribuent un port de destination où débarquer les migrants. Or, pour des raisons de sécurité, le MRCC n’envoie pas les navires en Libye mais vers la Péninsule!

– La coordination va-t-elle désormais s’opérer depuis Tripoli et les migrants être ramenés en Libye?
– C’est évidemment le but recherché! Un deal a été passé entre les autorités libyennes et l’Italie (au nom de l’Europe). Tripoli recevra un appui politique, logistique et financier conséquent si le flux de migrants est stoppé par la force. Empêcher les départs, repérer les bateaux tentant malgré tout la traversée, ramener les migrants en Libye, les placer dans des centres de détention… Tout cela est possible, comme au temps de Muammar Kadhafi. Mais nous savons trop bien ce qui attend ces populations!

– Que se passe-t-il dans les centres de migrants en Libye?
– Nos équipes médicales sur le terrain font état de situations inhumaines dans ces centres contrôlés par diverses milices dans une Libye toujours en guerre civile. Dans des conditions sanitaires déplorables, nos docteurs ont vu des cas de malnutrition adulte (ce qui est très inhabituel) et des traces de violences et d’abus en tous genres. Certains migrants ont été vendus comme esclaves. D’autres ont été rançonnés par les gardiens (ndlr: qui les obligent à appeler leurs familles au pays et demander qu’elles s’endettent pour leur envoyer de l’argent). Dans ces centres libyens, tous les migrants sont en danger, peu importe qu’ils fuient la répression politique ou la misère.

– Vous accusez l’Europe de s’en laver les mains?
– Soyons clairs: il est légitime de reprendre le contrôle des frontières. La question, c’est comment s’assurer que les requêtes d’asile sont prises en compte et comment traiter dignement les personnes auxquelles cette protection est refusée. En stoppant le flux venant de Libye, l’Europe ne fait que repousser le problème et fermer les yeux. Les ONG témoignent de ces réalités sur le terrain. Elles mettent l’accent sur nos obligations humanitaires. Cela dérange.

Créé: 14.08.2017, 20h48

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