Des musulmans obligés d’imaginer la vie sans Tariq Ramadan

FranceQue les accusations de viols soient avérées ou non, la question de la nécessité d’avoir un leader se pose déjà.

Pour de nombreux musulmans, Tariq Ramadan était une référence sans pareille.

Pour de nombreux musulmans, Tariq Ramadan était une référence sans pareille. Image: Keystone

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Oublier Tariq Ramadan. Faire le deuil d’une icône, d’un frère, d’un leader. En France, les nombreux musulmans pour qui le prédicateur suisse incarnait une autorité intellectuelle, une référence religieuse sans pareille, devront peut-être imaginer leur vie sans lui. Commencée mercredi, sa garde à vue à Paris a été prolongée de 24 heures jeudi. Elle fait suite aux plaintes déposées en octobre par deux femmes l’accusant de les avoir violées, en 2009 et en 2012. Jusqu’ici, il a nié et porté plainte à son tour pour dénonciation calomnieuse.

Il y a un peu plus de trois mois, les allégations des deux plaignantes avaient provoqué un séisme dans l’islamosphère française, en particulier chez celles et ceux de la deuxième génération de l’immigration maghrébine, dont Tariq Ramadan a fait en quelque sorte l’éducation islamique et parfois politique. «On veut l’abattre parce que c’est un homme qui parle bien», se souvient avoir lu et entendu la journaliste Nadia Henni-Moulaï, fondatrice du site d’information et de débat MeltingBook, elle-même d’origine maghrébine et de confession musulmane.

En octobre dernier, elle avait relayé «sans hésiter» l’information mettant en cause Tariq Ramadan. Des personnes en avaient été «agacées», explique-t-elle. C’était à leurs yeux comme donner crédit à une calomnie visant «le principal leader de l’islam en Europe», ainsi que le décrit Nadia Henni-Moulaï. «Il y avait une idolâtrie autour de Tariq Ramadan», estime la journaliste, qui s’interroge sur la fabrication d’un leader et s’inquiète de la propension d’une partie des musulmans, selon elle, à créer «des individus au-dessus de tout soupçon».

Les partisans du complot
Les inconditionnels du Genevois continueront probablement de voir dans ses déboires judiciaires un complot, généralement qualifié de «sioniste». Certains, sur les réseaux sociaux, pointent un «deux poids, deux mesures» en reliant le dossier Ramadan à l’affaire impliquant le ministre du Budget Gérald Darmanin, également visé par une plainte pour viol, quoique dans des termes moins choquants.

Ils en veulent une fois de plus à l’ancien premier ministre, le «laïcard» et «sioniste» Manuel Valls, qui avait dénoncé «la duplicité de Tariq Ramadan» suite aux deux plaintes déposées contre lui, mais qui vient de prendre la défense d’un ministre faisant pourtant l’objet d’une enquête préliminaire.

Ancien animateur vedette de l’émission Les Z’informés sur la radio communautaire Beur FM, Abdelkrim Branine se demande à haute voix qui pourrait succéder à Tariq Ramadan au poste de «leader des musulmans» si les accusations le concernant se révélaient fondées: «Marwan Muhammad, directeur du Collectif contre l’islamophobie en France? Mohamed Bajrafil, l’imam d’Ivry en banlieue parisienne? Tareq Oubrou, l’imam de Bordeaux?»

Vers la normalisation
Mais en même temps, Abdelkrim Branine ne croit guère dans la perpétuation d’un système de leadership musulman. «De manière irrémédiable, on se dirige vers une normalisation du rapport des musulmans à leur propre religion», pense-t-il. Ce n’est toutefois pas pour tout de suite, pronostique le journaliste. Il distingue deux tendances actuellement à l’œuvre: d’une part, un islam rattaché au «militantisme anticolonialiste», ce dans quoi Tariq Ramadan s’inscrivait plutôt; de l’autre, un «islam libéral, en prise avec des thématiques de consommation», phénomène observable chez les salafistes non-violents, par exemple.

Même si Tariq Ramadan était moins présent en France ces dernières années qu’à une époque plus ancienne, «il n’en demeure pas moins un personnage emblématique d’un islam qui sait parler, qui sait revendiquer», relève Omero Marongiu-Perria. Sociologue des religions, converti à l’islam, cet ancien membre de l’Union des organisations islamiques de France, qui a rompu avec l’idéologie des Frères musulmans dans les années 2000, affirme que des «personnes vont avoir du mal à faire sans le prédicateur suisse». Et de signaler le lancement, le 20 janvier, d’un «mouvement transnational» du nom de «Résistance et Alternative», réunissant «150 délégués venant de 35 pays». On y retrouve des compagnons de route français de Tariq Ramadan, issus du milieu associatif de banlieue de la période 1980-1990. Là où, en France, les frères Ramadan, Tariq et Hani, avaient, avec succès, enraciné leur prédication. (24 heures)

Créé: 01.02.2018, 19h53

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