L’offensive pro-Ramadan mobilise la sécurité intérieure

FranceL’incarcération prolongée de l’intellectuel suisse nourrit le sentiment d’injustice des banlieues. Le renseignement veille et s’inquiète.

Un partisan de l’islamologue genevois affiche son soutien lors d’un rassemblement à Paris.

Un partisan de l’islamologue genevois affiche son soutien lors d’un rassemblement à Paris. Image: AFP

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C’était prévisible. L’activisme déployé par les soutiens de l’islamologue genevois Tariq Ramadan en faveur de sa libération a des «répercussions dans les quartiers populaires. Des notes à ce sujet remontent du terrain. Le renseignement territorial suit cela de près!» Le constat, alarmant, émane d’un fonctionnaire français engagé dans la lutte contre la radicalisation islamiste. «De trop nombreux jeunes n’attendent qu’une étincelle. Victimisation et complotisme sont partout dans les banlieues», atteste encore un travailleur social qui œuvre dans le «93». C’est dans ce département au nord de Paris, célèbre pour ses rappeurs, sa délinquance, ses nombreux djihadistes et la forte proportion de sa population d’origine musulmane, que Tariq Ramadan a son pied-à-terre et ses bureaux.

Associations, clubs sportifs, mosquées: dans tous les lieux où l’État a des oreilles s’exprime un «ressenti» d’une situation perçue comme une injustice. «Une part difficilement quantifiable de la communauté musulmane nie l’impartialité de la justice française dans l’affaire Ramadan», glisse un autre haut-fonctionnaire. En effet, l’incarcération prolongée de l’islamologue mis en examen pour viols – la justice craignant notamment une «récidive» – est jugée profondément injuste par ses partisans, qui dénoncent un «piétinement» de la présomption d’innocence.

Aussi, les ingrédients d’un cocktail potentiellement dangereux sont réunis, comme en atteste le plan contre la radicalisation djihadiste présenté vendredi dernier par le gouvernement. Un journaliste d’origine maghrébine résume le sentiment qui prévaut chez ceux pour qui le traitement judiciaire réservé à l’intellectuel genevois s’apparente à du «racisme».

«Tariq Ramadan a beau être un petit-bourgeois, la France le traite comme un bougnoule pour nous humilier, nous, les musulmans, les Arabes»

«Tariq Ramadan a beau être un petit-bourgeois, la France le traite comme un bougnoule pour nous humilier, nous, les musulmans, les Arabes», rapporte cet observateur attentif. Et de poursuivre: «Son maintien en prison, malgré des problèmes de santé, est vécu comme une séance de soumission évoquant la guerre d’Algérie. Tariq Ramadan, c’est celui qui a permis aux musulmans de relever la tête après le 11 septembre, celui qui explosait Caroline Fourest dans les débats TV, c’était notre Punisher, notre justicier, notre Zorro. De Saddam Hussein, pendu le jour de l’Aïd, à Tariq Ramadan, enfermé comme un clébard dans 8 m2, c’est un sentiment d’humiliation permanente.»

Les réseaux sociaux regorgent de propos complotistes et antisionistes, à la fois victimaires et offensifs, faisant le procès du «deux poids deux mesures». «Rappelez-vous DSK, ce sont les victimes qui ont été lynchées», s’indigne un partisan de Tariq Ramadan. Des soutiens plus officiels ou plus attendus ont pris récemment la parole: l’ONG BarakaCity, proche du courant salafiste, mais dont l’audience s’étend au-delà, le président du Collectif des musulmans de France, Nabil Ennasri (proche des Frères musulmans), l’épouse de Tariq Ramadan et sur le site Mediapart, un collectif réclame «une justice impartiale et égalitaire». Cet attelage hétérogène rassemble les paraphes de militants des Indigènes de la République, de compagnons de route de l’islam politique, d’universitaires, de féministes, de footballeurs, de religieux, entre autres.

L’entrée en lice, le 21 février, de deux notables de l’islam rhodanien – Kamel Kabtane, recteur de la Grande Mosquée de Lyon, et son homologue de Villeurbanne, Azzedine Gaci – inquiète plus particulièrement les équipes de la sécurité intérieure. L’un et l’autre ont demandé à leur tour la libération de Tariq Ramadan. «Or tous deux incarnent un islam républicain», estime encore le fonctionnaire du renseignement. «S’ils se joignent aux plus farouches défenseurs de l’islamologue suisse, c’est certainement en raison de fortes pressions émanant de la base, soumise à l’influence salafiste. Cela dénote une radicalisation du milieu musulman lyonnais.»

«Il reste une icône!»
Lancée le 22 février, clôturée depuis, une cagnotte visant à financer les frais de justice de Tariq Ramadan a rapporté près de 100'000 euros. La pétition exigeant sa libération a recueilli jusqu’à présent 115'000 signatures. Même un alibi fragilisé – les doutes sur son heure d’arrivée à Lyon le jour du viol présumé de «Christelle» – ne semble pas devoir freiner l’élan de solidarité dont il bénéficie auprès d’une partie des musulmans de France.

A contrario, ceux qui prennent leurs distances, quand ils ne reprochent pas l’«idolâtrie» entourant le personnage, se font discrets. «Pour l’heure, la grogne liée à cette affaire n’est pas encore arrivée au point de bascule vers la violence, pour la raison que Tariq Ramadan est un intellectuel. Il est déconnecté vis-à-vis de ceux qui pourraient commettre des troubles», observe le fonctionnaire anti-radicalisation. «C’est délicat, il a des soutiens partout: il reste une icône. Bien que déçus, des modérés disent de lui, c’est un homme qui a droit à l’erreur. Mais expriment peu d’empathie pour les présumées victimes. Il faut qu’on fasse gaffe, ça peut déborder très vite», témoigne le travailleur social immergé dans les banlieues.

Mercredi en fin de journée, le comité de soutien de Tariq Ramadan annonçait sa réhospitalisation.

Créé: 28.02.2018, 18h18

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