Quand la petite Chine toscane a peur de la grande Chine

ItalieEntre coronavirus et crise économique, la plus dense Chinatown d’Europe tente de tenir le choc.

À Prato, près de Florence, un habitant sur cinq est Chinois.

À Prato, près de Florence, un habitant sur cinq est Chinois. Image: Gamma-Rapho via Getty Images

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La salle à manger du Summer Palace, le meilleur restaurant chinois de Prato, est vide. «Avant, tout plein, besoin réserver», se lamente dans un italien approximatif la patronne. «Ce soir, Italiens peur, Chinois peur.»

La petite Chine italienne a peur de la grande Chine malade du coronavirus. Car avec 40000 Chinois, Prato, à une trentaine de kilomètres de Florence, n’est pas une Chinatown comme les autres. Si c’est la troisième en Europe par le nombre d’immigrés, après Londres et Paris, la capitale italienne du textile ne compte que 190000 habitants. Plus d’un Pratésien sur cinq est Chinois. Il n’existe nulle part ailleurs en Europe une telle densité.

Arrivés dans les années 90 de la province de Wenzhou, aujourd’hui la plus touchée par le coronavirus après celle de Wuhan, les Chinois ont inventé le «pronto moda», un système de production intégré qui permet de fabriquer en un temps record des collections au prix du made in China mais avec le label made in Italy. Avec 6000 entreprises, la filière textile chinoise de Prato exporte dans le monde entier, y compris en Chine, et réalise 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires. Dans le quartier de la via Pistoiese ou du Macrolotto, les «laoban», les patrons chinois, roulent en Porsche Cayenne et les non-Chinois détonnent dans le décor. Prato est un morceau de Chine au cœur de la Toscane.

Quarantaines autogérées

Fondateur d’une entreprise de livraison, Flavio Hu, 35ans, a le blues. «Pour le Nouvel-An chinois, 5000 ouvriers sont rentrés au pays. 2000 d’entre eux ne peuvent pas revenir en Italie. Les matières premières en provenance de Chine n’arrivent pas parce que les containers sont bloqués. Mais les clients aussi ont disparu. Ils ont peur de venir à Prato et passent commande à des grossistes ailleurs.»

Pour Wang li Ping, arrivé en 1990 à Prato et à la tête d’une entreprise de fils, l’arrêt des vols directs en provenance de Chine, que l’Italie est le seul pays européen à avoir imposé, est un non-sens. «C’est idiot, dit-il, puisqu’on peut passer par Moscou ou Dubaï. Il vaudrait mieux que les passagers arrivent tous ensemble de Chine et soient contrôlés plutôt qu’ils entrent un par un en provenance d’autres pays. Nous sommes les premiers à redouter la contagion. Moi-même, je reste chez moi et j’évite les restaurants chinois. Quand l’un d’entre nous arrive à Prato en provenance de Chine, la communauté lui impose une quarantaine.»

Faut-il croire à cette quarantaine autogérée par la communauté chinoise? «Nous suivons les normes de l’OMS qui ne prévoient pas de quarantaine en absence de symptômes ou de positivité aux tests», explique Matteo Biffoni, le maire de Prato. «Et la Constitution italienne nous interdit de l’imposer. Mais, contrairement aux rumeurs, nous n’avons jamais été sollicités par les Chinois pour mettre sur pied un système d’isolement. La communauté a reçu des directives du consulat, qui considère la situation comme très grave. Les autorités de Pékin veulent agir à deux niveaux. Sur la prévention, mais aussi sur l’image. Il faut rassurer le monde pour empêcher l’économie chinoise de s’écrouler. Heureusement, la communauté de Prato est moins impénétrable qu’il y a dix ans.»

L’encens antiseptique

Bois blond, coussins rouges, statues des divinités sur les murs, thé à volonté: en entrant dans le temple bouddhiste de Prato, le visiteur est assailli par les vapeurs d’encens. «Nous en brûlons plusieurs kilos par jour, pas pour les besoins des cérémonies mais parce que c’est un antiseptique», explique Davide Finizio, Italien bouddhiste et médiateur culturel.

Depuis le début de la crise du coronavirus, Davide Finizio a mis sur pied un observatoire sur la sinophobie. «Quelques actes racistes contre les Chinois sont apparus. À Venise, une chanteuse lyrique chinoise a été agressée parce qu’elle portait un masque, à Brescia des magasins chinois ont été boycottés, les enfants accusent leurs copains chinois d’être des «mangeurs de chauves-souris».Mais la déferlante de racisme n’a pas eu lieu. Les Italiens, et les Pratésiens en particulier, ont gardé leur sang-froid.»

Reste que la confiance n’est pas au beau fixe. «Ne les croyez pas», nous interpelle une Pratésienne devant le temple. «La mafia chinoise fait disparaître les cadavres des immigrés réguliers pour vendre leur identité à des immigrés sans papiers.»

Pour Davide Finizio, si le pire a été évité, Prato demeure une bombe à retardement. «Si des cas de contagion devaient surgir à Milan, Rome ou Palerme, les Italiens penseraient que ce sont les risques inévitables de la mondialisation. Mais si ça arrivait à Prato, ils accuseraient la communauté chinoise du «pronto moda» de propager la peste.»

Créé: 11.02.2020, 19h40

Plus de 1000 morts

Le nombre de personnes tuées par l'épidémie due au nouveau coronavirus a franchi la barre du millier, presque toutes en Chine. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) parle désormais d'une «très grave menace» pour le monde. Les autorités sanitaires chinoises ont annoncé mardi 108 nouveaux décès en vingt-quatre heures, le plus lourd bilan quotidien enregistré à ce jour. Le nombre des cas confirmés de contamination s'établit à plus de 42000.

En Suisse, un enfant de 10 ans a été mis en quarantaine dans le canton de Neuchâtel après avoir été en contact avec un cas confirmé de maladie à coronavirus en France (Haute-Savoie) le 5 février. Le jeune garçon restera à son domicile et son état sera vérifié chaque jour par une infirmière. Emmené à l’hôpital lundi, il ne présentait pas de symptômes. Mais cette mesure s’est révélée adéquate après vérification auprès des autorités sanitaires françaises. «Cela doit permettre d’exclure la maladie au bout d’un délai de quatorze jours», a indiqué mardi le médecin cantonal neuchâtelois, Claude-François Robert. La nécessité d’un confinement est examinée quand quelqu'un a eu un contact avec une personne infectée pendant au moins quinze minutes et à moins de 2 mètres. AFP/ATS/P.M.

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